MORTEM PASSA RUIT. SIT SIBI VITA DEUS
« Noblesse, beauté, louange, gloire, grande puissance ne font pas vivre l’homme éternellement; car la généré, use, la puissante, la riche comtesse Sibylle gît dans ce tombeau, devenue cendre. Sa main bienfaisante, son esprit prévoyant, sa vie pudique feraient le bonheur de son pays, si elle eût longtemps vécu. Les Normands pleurent leur maîtresse, la Fouille son élève ; avec elle croule une grande gloire. Lorsque Titan entrait dans le signe du bélier doré *, elle tomba morte. Qu’elle vive en Dieu. »
Cette précieuse dalle, qui se voyait encore en place à six cent soixante-quatre ans de là, en 1767, a disparu, brisée, en 1793, sous les mains révolutionnaires, lesquelles, par bonheur, ne pénétrèrent pas dans le caveau du cœur, dont l’enveloppe de plomb n’eût point échappé à leur rapacité. Le cœur étant retrouvé, pourquoi ne rétablirait-on pas l’inscription?
Non loin de la tombe de Sibylle, dans la nef, on rencontre une dalle tumulaire, sur laquelle est figuré un ecclésiastique, dans le costume du xme au xive siècle. Le caractère du dessin, ainsi que la forme des lettres gravées sur la bordure de la dalle, achèvent de démontrer que cette tombe ne peut pas être postérieure à l’époque que nous venons d’indiquer. On y voit gravé ce qui suit :
IIIC t JACET : MAGISTER : PETRUS : DE ! ALBA : MARIA I QUONDAM :
CANON1CUS ! ROTHOMAGENSIS : CUJUS : ANIMA : REQUIESCAT : IN i PACE : AMEN .:
« Cy git maître Pierre d’Aumale, jadis chanoine de Rouen. Que son âme repose en paix. Amen. »
1 La date de sa mort serait donc le 1er mars (1 102). — F. B.
ET INSCRIPTIONS DIVERSES
Nous n’hésitons pas à remplir la lacune du nom, resté en blanc, par celui de Alba Maria, nom que nous donne l’obituaire manuscrit de la Cathédrale, vers ce temps ; on y lit : Magister Petrus de Alba Maria canonicus Rothomagensis.
Il est à remarquer que cette épitaphe n’est point écrite en vers, contrairement à l’usage assez général de l’époque.
On ignore l’année de la mort de ce chanoine. Il est certain qu’il n’existait plus en 1320. On parle, à cette date, de la maison qu’il avait habitée : « Juxtà domum quœ fait magistri Pétri de Alba Maria canonici Rothom . » — «Contre la maison qui fut celle de Pierre d’Aumale, chanoine de Rouen. »
Descendons un peu plus bas : là, vis-à-vis de la chaire, avaient été déposés et dorment encore les restes d’un ancien dignitaire de la Cathédrale, Etienne de Sens, mort au xm13 siècle. L’immense dalle sculptée * qui les recouvrait, foulée sous les pieds des fidèles, durant tant d’années, et fendue en deux, a été transportée, en 1865, dans un but de conservation, à la chapelle portant le nom du défunt, la chapelle Saint-Etienne, où on l’a encastrée dans la muraille, à main droite en entrant. Conduisons-y le lecteur.
Sur cette vaste pierre (PL XXY), se voit représenté un ecclésiastique, dans l’ancien costume d’archidiacre, avec l’étole et le manipule, qui porte un calice dans ses mains. La tête, en partie effacée, est couronnée par une arcade ogivale que surmontent deux anges aux -ailes déployées, qui font jouer des encensoirs a [ouverts. Deux anges plus petits, armés de cierges allumés, accompagnent la tête du principal personnage 3. Plus bas, dans le champ de la pierre, sont assis, deux à droite, deux à gauche, les quatre évangélistes, reconnaissables au livre qu’ils tiennent à la main. Les pieds du prélat posent sur des chiens couchés. Le dessin de cette pierre, comme cela se remarque sur toutes celles du même âge, est fortement accusé.
Une inscription latine, en beaux caractères du xme siècle, court le long de la frange de la pierre. Elle est une suite de six vers léonins. La voici, à l’exception de trois ou quatre mots effacés, qu’on pourrait restituer de la manière que j’indique, en s’aidant, comme je l’ai fait, de la ponctuation qui subsiste encore et du sens des vers 4 :
1 <- Elle a près de dix pieds de long sur quatre de large. » Note de l’édition de 1837, omise dans le ms. — - F B.
2 II manque ici deux feuillets du manuscrit, formant les quatre pages 267, 2GS, 269 et 270. Nous les rétablissons d’après l’édition de 1837. — Comme précédemment, la partie empruntée sera mise entre crochets [ ]. — F. B.
3 La Planche XXV montre sa tête nue, comme il convenait à un archidiacre. Il paraît qu’on y mit une mitre d’évêque; car « M. l’abbé Cochet fit quelques observations relatives à la mitre indûment placée sur la tète d’Etienne de Sens, à la Cathédrale. » Bulletin de la Commission des Antiquités de la Seine-Inférieure , 1870-1872, t, II, p. 140. — F. B.
4 Chaque mot est séparé par deux points. Les fins de vers sont marquées par trois points, ainsi que nous l’avons figuré. — F. B.
TOMBES
JDc : eenonis : uatus : stepljauua : jacct : ljic : tuinulatus î
qui : rnit : ut : routes : et : aqaa : qui : tnrtura : Dites :•
ju'bicii : nremorare : tui : nam : qnalibct : Ijara •
mars : uenit : absque : rnora : pereans : tibi : retrace : tara :
praeteritam : plaça : cljrista : scruire : labara •
et : Diaens : ara : quasi : semper : mortis : in : Ijara : 5tmen : 1
« Etienne, né a Sens, est ici enseveli. Il tombe pour que tu réfléchisses et agisses. Toi qui veux éviter l’enfer*, souviens-toi de ton dernier jugement ; car à toute heure la mort vient. Sans plus tarder, pécheur, retiens-toi la bride, pleure ta vie passée, travaille à servir le Christ, et vivant prie comme si tu étais à l’heure de la mort. Amen. »
L’année et le jour de la mort étaient inscrits sur la pierre ; mais on ne lit plus que ces mots qui courent le long du listel de l’ogive qui sert de couronnement à la tête du prélat :
m : cc : ïma . abiit.
L’examen de la liste des archidiacres de la Cathédrale nous permet de supplér en partie à cc que cette date laisse d'incomplet. Le nom d’Etienne de Sens y figure de .1201 à. 1282 3. Ainsi cette tombe appartient aux vingt dernières années du xme siècle.
Le nom d’Etienne de Sens se rattache à une querelle que le chapitre de la Cathédrale eut a soutenir, en 1261, contre le maire et le bailli de Rouen; il en fut le principal acteur. Un particulier, ayant commis un meurtre, se réfugia dans une des échoppes adossées à la Cathédrale, qui appartenait à Etienne de Sens. Le malheureux en fut arraché par les officiers du maire, et conduit clans les prisons de la ville. On le condamna à être pendu. Comme on le conduisait au supplice, notre archidiacre fit sommer le vicomte de restituer le criminel et de le livrer à la justice du chapitre. Le vicomte, n’osant rien prendre sur lui, en référa au maire.; ce magistrat fit reconduire le patient dans l’échoppe d’où on l avait enlevé, et l’abandonna à Etienne de Sens. Celui-ci tint longtemps, dit-on, son
• Dans l-e dernier vers les mots : ora quasi semper, et la première syllabe mor, sont de M. Deville. — F. B. s Le sens serait plutôt .: « II tombe pour que tu réfléchisses et agisses de façon à éviter l’enfer. » Qui est mis pour ut qui, en homme ^ui. — F. B.
3 L'Eglise de Rouen était divisée en six archidiaconés; savoir : L’archidiaconé de F.ouen proprement dit, Jes archidiaconés d'Eu, du Grand-Caux, du Vexin français, du Vexin normand et du Petit-Caux. Il paraîtrait qu’Etienne de Sens avait été successivement archidiacre du Vexin français et du Grand-Caux. Son nom. est cité en 1 270 et 1272, ..au Livre d’ivoire, accompagné de la dernière qualification.
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ET INSCRIPTIONS DIVERSES
homme en prison; enfin notre bon archidiacre l’envoya finir ses jours en Terre Sainte, en expiation de son crime.
Nous avons à signaler une autre tombe, moins ancienne et moins intéressante sous le rapport du dessin, il est vrai, que celle que nous venons de décrire, mais à laquelle le douloureux souvenir qu’elle réveille prête un intérêt tout particulier. Passons dans l’aile méridionale de la nef. Vis-à-vis la chapelle des Saints Innocents (cette place ne fut pas choisie sans dessein), arrêtons-nous devant cette vaste pierre couverte d’une longue inscription et lisons ;