PAR PERMISSION DE MESSIEVRS DE CHAPPITRE
CY GISENT LES CORPS DE JACQVES TVRGIS ROBERT TALLEBOT ET CHARLES LEBRASSEVR NATIFZ DE RO VEN EXECVTEZ A MORT PAR JVGEMENT PRESIDIAL DANDELY LE XXV JOVR DOCTOBRE MIL DCXXV POVR VN PRETENDV ASSASSINAT DONT ILZ FVRENT FAVSSEMENT ACCVSEZ ET DEPVYS DECLAREZ INNOCENS DV D1CT CRIME PAR ARREST DV GRAND CONSEIL DONNE A POITIERS LE DERNIER JOVR DE DECEMBRE MIL DCXXVII SVYVANT LEQVEL LES CORPS DETERREZ DVDICT LIEV DANDELY ONT ESTE APPORTEZ EN CE LIEV PROCHE GESTE CHAPPELLE DES MARTIRS IN NO.CENS LE IIII JOVR DAPVRIL MIL DCXXVIII EN LAQVELLE SE DIRA TOYS LES SAMEDIS A PERPETVITÉ VNE MESSE POVR LE REPOS DE LEVRS AMES AYECQ VNG OBIT TOVS LES ANS LE XXV JOVR DOCTOBRE JOVXTE LA FONDATION QVI EN A ESTÉ FAICTE CEANS SVYVANT LE
TOMBES
DICT ARREST DV CONSEIL rRIES DIEV POYR LEYRS AMES 1 * .
« Le i d’apvril 1G28, dit un manuscrit de l’époque, trois jeunes hommes de ceste ville, « l’un desquels s’appelloit Turgis, l’autre Tallebot, l’autre Le Brasseur, furent inhumés « en Fesglise de Nostre-Dame de Rouen, devant la chapelle des Innocents, sur lesquels « inhumés a esté posée une grande tombe, avec grande affluence de peuple; et furent « défouis dedans le cimetière d’Andely ; en laquelle ville ils avoient esté innocemment « pendus le 25 d’octobre 1G2G% comme le rapporte le procès, comme de la justice qu’on « a faictc des juges et des amendes imposées aux conseillers du dit Andely, privés de leurs « estais par arrest qui fut donné à Poitiers le dernier de décembre 1G27. Furent ces trois « innocents défouis aussi vermeils et beaux comme s’il n’i eust que peu de temps. Furent « conduits avec plusieurs gens de remarque et de moiens, de la ville d’Andely à Rouen. « Le 2mB jour d’apvril, un d’iceux corps morts fut conduit aux Pères de la mort, les deux « autres aux Augustins; de là, transportés à Nostre-Dame, sur une requeste présentée « par les parents des ditz defïunctz à Messieurs du Chappitre. »
C’est tout ce qu’on sait sur cette funeste aventure 3.
Quant à la pierre tumulaire consacrée à la mémoire de ces trois infortunés, elle avait été placée, en 1631, sur l’autorisation du chapitre, par Jean Turgis, père de Jacques Turgis, par Pierre Tallebot, père de Robert Tallebot, et par Florence Linant, veuve de Charles Le Brasseur. Le frère d’une des victimes, Tallebot, prêtre de la Cathédrale, avait devancé ce pieux hommage en offrant au chapitre, en 1629, une somme de mille pistolles reales et autres especes pour fonder une messe basse par semaine et quelque obit pour les défunts : cette offre fut acceptée4.
1 On vient de rendre cette inscription lisible en creusant les lettres; mais les trois cavaliers placés en tète, légèrement gravés au trait, sont déjà à demi effacés. Le texte de la Planche LI1I, dans le manuscrit de M. Deville, diffère, pour certaines lettres, de celui qu’on lit ici. — F. B.
5 La sentence de condamnation est de 1625, comme le dit l’inscription. — F. B.
3 Dans les Histoires tragiques de nostre temps, par Malingre de Saint-Lazare, Rouen, 1651, on lisait, entre autres, l’Histoire <; de trois innocents de la ville de Rouen, exécutez à Andely. » — M. de Brossard de Ruville l'a reproduite dans son Histoire des Andelys, 1864, t. II, pages 170-174, sous le nom de François de ltosset. M. Léon de Duranville en a fait l’objet d'un travail spécial, lu à l’Académie de Rouen, sous ce titre : Une pierre tombale de la Cathédrale de Rouen, 1871, 23 pages. L’extrait contient plusieurs pièces authentiques se rapportant à la condamnation et à la réhabilitation. Enfin, ce travail a été complété parle Supplément à une notice intitulée : Une pierre tombale, etc., du meme auteur, 1874, 13 pages. — F. B.
4 Registres capitulaires. — M. de Duranville a cité cette pièce en entier. Elle est du lundi 22 mars 1629 ; mais il n’y est pas question « de dix mille pistoles. » M. Pignv, l’un des intendants de la fabrique, représente « que M, Talbot
ET INSCRIPTIONS DIVERSES
Longtemps auparavant, trois autres condamnés avaient obtenu, au même litre, mais sans l’avoir aussi bien mérité, les honneurs de la sépulture dans la chapelle même des Innocents *.] C’étaient Jean Mallet, sire de Gravide, le sire deMaubué et Doublet. Ces trois seigneurs, avec Jean, comte de Harcourt, leur complice, tous quatre partisans de Charlesle-Mauvais, roi de Navarre, ayant été surpris dans Rouen par le roi Jean, furent décapités, en 1350, dans le Champ du Pardon, et pendus au gibet de la ville. Le roi de Navarre, qui avait été pris avec eux, étant rentré dans Rouen, l’année suivante, après s’être évadé de prison, les fit inhumer avec pompe dans la chapelle des Innocents. Cette cérémonie est ainsi décrite dans un ancien manuscrit conservé à Rouen 2 :
« 1357, janvier. Le mercredy ensuivant que il fut arrivé (le roi de Navarre) il envoia despendre les corps de quatre qui avoient esté décapitez au Champ du Pardon par le commandement du roy Jehan 2e. Mais on ne trouva rien du conte Jehan de Harecourt, car ses parentz l’avoient osté secrètement. Et furent lesd. corps ensevelys par trois béguines et et mitz en trois coffres et amenez en trois chariotz couvertz de noir. Et alla led. roy de Navarre jusques au gibet avec grand nombre de gens. Et y avoit cent hommes habillez de noir qui portoient cent grandes torches. Et furent les corpz arrestez au lieu ou ilz avoient este clecappitez et illec chanteez vigilles. Et aprez furent portez en leglise catliedralle de Nostre-Dame de Rouen. Et furent mys en une chappelle de bois painte de noir toute couverte de cierges de cire. Et estoit en lung des chariotz les corps des seigneurs de Maubué et colonel3 Doublet. Aprez ledict chariot marehoient sur deux chevaulx deux escuiers armez de leur armes, et leurs amys aprez. Au second chariot estoit le corps de messire Jehan Mallet seigneur de Gravide. Et aprez marehoient deux hommes à cheval qui portoient deux banieres de ses armes. Et deux autres sur deux chevaulx armez, lung pour la guerre et l’autre pour le tournoy. Au tiers chariot ne avoit point de corps. Mais il fai— soit représentation du eonte de Harecourt, et aprez avoit deux banieres et deux hommes armez, led. roy de Navarre et les amys aprez.
« Le lendemain led. roy de Navarre. feist assembler le peuple de la ville de Rouen devant
lui avoit demandé si la Compagnie Lui auroit agréable qu’il baillast en pisloles reales el autres especes aïans cours à présent la somme ch mille livres à ladite fabrique, etc. » Ibid., p. 16. — F. B.
‘ Voir les Tombeaux de la Cathédrale , édition de 1837, pages 200-207. — F. B.
* M. Cb. de Beaurepaire a donné le récit complet de cet événement en Appendice, dans la Chronique normande de Pierre Cochon, publiée par la Société de l'Histoire de Normandie, pages 257-259. Le ms. est indiqué comme se trouvant aussi dans la Bibliothèque nationale. — L’orthographe, diffère un peu. On y lit comme date : « Et fu le vje jour d’avril en karesme, l’an de grâce mil ccc.lv. « Page 86. 1355, ancien style, et 1356 nouveau style, comme il est dit plus haut. — F. B.
8 Taillepied dit : « Colenet, » Anliqvitez , etc., p. 2Q4. Le vrai nom est Colinet. — F. B.
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l’abbaye de Saint-Ouen. Et illec leur prescha et dit moult de choses voulant desmontrer qu’il avoit este prins sans cause et détenu prisonnier l’espace de dix-neuf moisr Et puis parla des quatre décapitez et les appeloit vrais martirs*. Puis alla à lad. eglise de Nostre- Dameou il feist mettre leurs quatre. heaulmes en la chapelle des Innocens. Voulant dire ijuilz esloient innocens des cas pour lesquels on les feist mourir. »
Ces heaulmes étaient encore suspendus dans la chapelle, en 1587, époque à laquelle écrivait Taillepied1 * 3 . On ne voit aujourd’hui ni heaulmes ni trace de sépulture.
Le récit que nous venons de transcrire ne nous apprend pas si l'on doit au roi de Navarre la statue en argent de Jean de Harcourt, qui fut placée dans le chœur de l’église et que le chapitre ne se fit pas scrupule de vendre, quelques années après. Voici ce que disent les historiens 4 au sujet de cette statue : « Le 25 août. 1367, il fut délibéré ce jour que l’image en argent du sire comte de Harcourt qui étoit dernièrement dans le chœur de cette eglise, contre le pilier à côté du maître-autel, sera vendue et pesée, et que son poids sera consigné dans le registre, dans la crainte que peut-être les amis dudit comte ne viennent plus tard en demander davantage. »
11 ne nous reste plus qu’à parler d’une pierre tumulaire, qu’on remarquait autrefois dans le bas de la nef, et qui couvrait les restes de Jean Le Maçon 5, artiste de Chartres, qui avait fondu la fameuse cloche dite Georges-d’Amboise. L’image de ce grand corps sonore avait été gravée sur la pierre, autour de laquelle on lisait cette inscription :
(ÜEjptiessonbj gist jcljon te mnetjon tjc cljartces 1; ont me ï>e farljon lequel fonïdt gcortjes tmmboioe qui trente sir mil hures pogse
1 II y avait dix seulement : le mot neuf ayant été oublié dans le ms., où un trait d'union figure après dix, pour montrer qu’un chiffre devrait suivre. Mais les deux éditions de 1833 et de 1837 donnent « dix-neuf, » aussi bien que dans la publication de M. de Beaurepaire. Pour expliquer ce chiffre, il faut se souvenir qu’il est question ici de n janvier 1357 », ancien style, et que l’arrestation est du 14 avril 1355, ancien style, qui devint I35G, nouveau style, Pâques tombant le 24 avril. — F. B.
* Il prit pour thème de son discours, dit le continuateur de la Chronique de Nangis : Innocentes et recti adluvserunt mihi.
Charles-le-Mauvais était éloquent et se plaisait à parler en public. C'est ainsi que, quelques jours auparavant, du haut de la muraille de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, il avait harangué, pendant plusieurs heures, au sujet de sa captivité, la populace de Paris, qui l’écoutait avec avidité.
5 Anliqvitez, etc., p. 204. — F. B.
4 « Les registres capitulaires. » Edition de 1837, p. 210. — F. B.
5 Le Machon serait préférable à la nouvelle orthographe de son nom donnée ici par M. Deville. — F. B.
ET INSCRIPTIONS DIVERSES
mil vcc unfl jor tmoust ïieurieeme put® tmmrut le mugt et uniesme '.
Le chapitre de la Cathédrale, craignant de ne pas trouver, à Rouen, un artiste à la hauteur de l’œuvre, avait appelé de Chartres Jehan Le Maçon.
Celui-ci proposa de faire une cloche du poids de 42,000 livres, pour répondre au désir du donateur, le cardinal d’Amboise. Cette proposition fut acceptée et marché passé en conséquence. Jehan Le Maçon se mit à l’œuvre. Au mois d’avril 1501, le moule était prêt à recevoir le métal en fusion, lorsque le chapitre, auquel on avait fait concevoir des craintes sur la solidité de la tour qui allait recevoir la cloche, en raison de l’énormité du poids, fit suspendre l’opération.
Appelé dans la salle du chapitre, l’artiste chartrain repoussa vigoureusement ces objections. Les chanoines ébranlés finirent par lui dire qu’ils s’en rapportaient à lui ; « qu’ils laissaient à sa discrétion (ce sont leurs propres paroles) le soin de concilier l’utilité de l’église et son honheur, utilitatem ecclesiœ cum suo honore. »
Le dernier mot n’était pas dit.
Les charpentiers de la Cathédrale, qui avaient signalé le danger, revinrent à la charge ; ils élevèrent de nouveau la voix et demandèrent qu’on fit descendre le poids de la cloche de 42,000 livres à 32,000 ; qu’autrement ils ne répondaient de rien. Le chapitre intimidé se rendit à leur observation : nouveau temps d’arrêt.
Le chapitre crut devoir provoquer une grande consultation des ouvriers en bois experts de la ville de Rouen, et leur soumit la question de savoir si l’on devait adopter le poids de 32,000 livres, sans danger.
Après une discussion approfondie, les experts, présidés par le maître charpentier de la Cathédrale, Dumouchel, se prononcèrent pour l’affirmative.
Jehan Le Maçon, qui s’était vu forcé de briser son premier moule, demanda au chapitre une indemnité de 20 ou 25 livres tournois, pro ipso priori caractère ccimpanœ, « pour le premier moule de la cloche. » On ne dit pas si elle lui fut accordée. Il dut se mettre à l’œuvre dans les nouvelles dispositions arrêtées.
Très affecté de la décision qui venait de lui être signifiée, l'artiste chartrain, devenu
1 II y avait : « Puis il mourut le vingt et liuitiesme, » comme dans la première édition, p. 198, d’après Taillepied, Antiqvilez, p. 234. Mais la deuxième édition donnait: « vingt et uniesme », p. 211, comme Farin et DomPommèraye. Nous avons rétabli ce dernier chiffre, en supprimant aussi le mot il, qui faisait neuf syllabes pour cette ligne rimée, tandis que les autres n’en ont que huit. — F. B.
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mi-normand, s’y soumit, mais en apparence, et se promit, à défaut de son poids de i2,000 livres, de s’accrocher à celui de 37,000 livres au moins; ce qu’il fit
Aussi, après la fonte de la cloche, qui eut lieu, le lundi 2 août 1501, et réussit parfaitement, aux acclamations générales, Jehan Le Maçon ne craignit-il point d’y graver ce quatrain :
JE SUIS NOMMÉE GEORGES D’AMBOlSE QUI PLUS DE TRENTE SIX MIL POYSE ET CIL QUI BIEN ME POYSERA QUARANTE MIL Y TROUVERA.
Jehan Le Maçon mourait, à vingt-six jours de là, le 28 août \
Au-dessous de l’inscription du fondeur, le chapitre en fit graver deux autres, l une de huit vers latins, en l’honneur du donateur, Georges d’Amboise, l’autre, commémorative de la fonte.
Voici la première :