V. DM ONU
Il n'en finit pas! enfin nous en \oila dehors. Regardez donc à gauche , au bord de la route, un château de belle apparence. Postillon , à qui appartient-il , à quelque fournisseur.
LE POSTILLON
Au contraire , monseigneur , c'est à de braves et honnêtes gens , à un ancien magistrat.
mathilde, se retirant au fond de la voilure
Je sais qui c'est.
EDMOND
Vous connaissez?
MATH'LDE.
Non, niais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertu même... Prenez garde qu'ils ne m'aperçoivent.
KDMONV).
N'ayez pas peur, je ne vois personne sur cette immense et belle terrasse , superbe allée, parc très bien tenu... Nous voilà dans la plaine ; allons , postillon ?
(Le postillon lance ses chevaux au galop, et la voiture roule rapidement sur un chemin superbe et par un beau soleil d'octobre. )
Maintenant, ma chère Mathilde, que vous voilà un peu rassurée, dites-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père? car je n'osais l'espérer, et je ne le conçois pas encore.
MATHILDE
Oh ! j'en ai bien long à vous dire , car ja-
mais nous n'avons pu parler plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite fille ne vous ennuie pas...
liDMOND.
Comment donc?
MATHILDE
D'abord mon premier malheur est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. Mon père , qui était négociant h Lyon et qui y demeurait avec sa sœur et toute sa famille , vint, contre l'avis de ma tante, s'établir à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation , et puis aussi pour faire des affaires. Dans ce dernier dessein du moins il a réussi, car il est devenu très riche, à ce qu'on dit.
EDMOND
Je le crois bien 1 un des premiers capitalistes de France.
m. vin h. m:.
Quant à moi , qu'il avait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et ne me faisait presque jamais sortir ; aussi je m'ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais liée avec Corinne d'Esparville , une jeune comtesse qui devint mon amie intime; elle était plus grande et plus âgée que moi, elle me donnait des conseils... Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clef de la bibliothèque de madame.
EDMOND
Qu'est-ce que madame
V'ATHIUU:.
Notre maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.
KDHOND.
Je vous demande pardon.
MATH1I.DK.
Dans cette bibliothèque il y avait des livres si amusansl Puisque madame les avait , nous pouvions bien les lire ! Aussi c'était notre seul plaisir. Nous les emportions dans notre chambre; il y en a que j'ai relus bien des fois.
EDMOND
Et lesquels ?
MATHU.i
La Nouvelle Hèloise et Amélie Mansfield. Oh ! que j'ai aimé Ernest de Woldemar !
EDMOND
Oue dites-vous ?
MAÏH1LUE.
Ce fut ma première inclination ; j'y pensai>
le jour , et la nuit j'en rêvais. Je me disais : quel bonheur d'être aimé de lui I fortune , famille, avenir, il me semblait que pour lui j'aurais tout sacrifié. J'avais même fait son portrait; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique , des yeux bleus et des cheveux noirs . et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m'inviter à danser... Vous rappelezvous mon trouble et mon agitation?
EDMOND
Oui , vraiment.
MATIIILDË.
C'est que j'ai trouvé que vous lui ressembliez.
EDMOND
Est-il possible?
HATH1LDE.
Oh ! mon Dieu oui , et depuis ce temps-là j'ai pensé à vous et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi; car cela me faisait de la peine de lui être iniidèle. Aussi mon cœur serait peut-être revenu, sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous : elle me disait : « Il est « impossible qu'avec une physionomie pa- « reille on ne soit pas aimable , brave , spiri- « tuel , et puis il est baron , j'en suis sûre. » Est-ce bien vrai ?
EDMOND
Oui sans doute?
MAtflILDE.
Que vous dirais-je en(in? A tous les exercices de la pension , vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mon père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous ren-
contrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main , je ne voulais pas la recevoir , je ne voulais pas la lire ; c'est Corinne qui l'a lue la première , et moi après, bien des fois ! Dans la solitude et le silence, ne m'occupant que de vous, votre image s'est peu à peu gravée dans mon cœur. Et voilà , monsieur , comment sans vous voir , et presque sans vous connaître, je vous ai aimé toutà-fait.
EDMOND
Chère Malhildel...
MATBILDE.
Alors... Il y a à peu près quinze jours , madame de Bussières , ma tante , est arrivée de Lyon, pour passer quelques jours à Paris; et mon père est venu me voir. « Mathilde , m'a- « t-il dit, tu as seize ans, tu ne peux rester « en pension. D'un autre côté , je veux entre- « prendre pour mes affaires un voyage eu
« Allemagne, où tu ne peux m'accompagner; « tu partiras avec ta tante... elle veut bien « t'emmener avec elle dans une terre magni- « fique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu « seras là en famille, avec ses enfans, et je « désire que, parmi tes cousins, qu'on dit « fort aimables, il s'en trouve un qui par- « vienne à te plaire , et qu'un jour je puisse « nommer mon gendre. »
EDMOND
Quand je le disais!
MATHILDE
Que pouvais-je faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulus pas entendre parler; mais Corinne qui est plus raisonnable que n;oi , prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel, que tcutes les jeunes personnes tyrannisées agissaient
ainsi , cl qu'elle avait deux cousines en Angleterre qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m'a décidée. Mais il restait à exécuter ce grand projet , et voici comment nous nous y sommes prises.
EDMOND
Voyons cela.
MATIULDli.
Mon père devait partir hier, le 5, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui , le 6 , pour Lyon ; je vous l'avais écrit.
EDMOND
La seule lettre que j'aie de vous. Elle est là sur mon cœur.
MATBILDE.
Et vous m'avez répondu que vous m'atten-
(liez ce matin hors de la barrière de Paris, près deConflans, avec une voiture de poste. Alors, d'aprèsleconseilde Corinne,j'ai demandé à sortir de ma pension pour faire mes adieux à mon père et ensuite à passer la nuit à l'hôtel , pour être prête à partir de bonne heure avec madame de Bussières.
EDMOXD.
Y pensez vous ?
MATHILDE
Attendez donc. Dès que mon père , hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée , que décidément je ne pouvais me séparer de mon père , qu'il m'emmenait avec lui , et qu'elle eut à partir seule co matin.
ËDJfONf .
A merveille! votre tante vous croit avec
votre père, et votre père vous croit avec votre tante , de sorte que d'ici à long-temps la ruse ni; se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.
MATHILDE
ft'esl-ce pas? Corinne a tant d'esprit ! mais moi , j'ai été bien des fois sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout, quand mon père m'a embrassée , j'ai fondu en larmes , j'ai manqué tout lui avouer , mais ce qui m'a retenue...
EDMOND
C'est votre amour.
MATIilLDK.
Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi , sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi 1 ma tante qui m'a toujours aimée, qui voulait ni'élever, me servir de se-
ronde mère; et mon père qui s'éloigne, que, peut-être , je ne verrai plus!... Mon Dieu! que ce postillon va vite.
EDMOND
Rassurez-vous... nous voici au relais!... Où sommes-nous ici?
LE POSTILLON
A Villeneuve-Saint-Georges. (Appelant un autre postillon. ) Allons, Joli- Cœur, à cheval 1 ( S' approchant d'Edmond etôtant son chapeau.) Si monseigneur veut régler le compte.
edmond, lui donnant de l'argent.
Tiens , et qu'on se dépêche.
Soyez tranquille. ( Bas à son camarade . Ne perds pas de temps; ce sont des amoureux...
( Montrant deux pièces de cinq francs. ) Et les roues sont bonnes.
LE POSTILLON
C'est dit... (Faisant claquer son fouet. ) En avant... ( Chantant à tue tête.)
Et vogue la nacelle
Qui porte mes amours !:..
( La calèche part au grand trot sur le pavé de Villeneuve-Saint-Georges.
EDMOND
Dieu! quels cahots!... postillon, pas si vile... tu vas briser la voiture.
LK POSTILLON
Ce n'est rien... Le pavé est comme ça, jusqu'à l'ancienne maison de M. Boïeldieu. A dater de là ce n'est plus qu'une roulade.
MAIMLDE.
Ah! Boïeldieu a demeuré ici ?
Li; POSTILLON.
Oui , madame. Après le pont , la grille à droite... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui; et c'est là que j'ai pris le goût de l'Opéra-Comique. [Chantant à pleine voix.)
Lorsque mon maître est on voyage , Ah ! c'est superbe en vérité.
EDMOND
C'est bien; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.
ls; portillon, chaulant toujours.
La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.
EDMOND
Impossible de lui imposer silence. Heureu-
sèment nous voilà sur la grande route.
MATIIILDE.
Que cet air pur, ee beau soleil me font de bien ! regardez donc , au-dessous de nous quelle jolie vallée! quelle belle verdure.
il. •!<','. i>.
J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre là. Un vallée de Daguère ou de Bouton, je ne sais plus laquelle.
MATHILDE
Qu'il serait doux de passer ici sa vie!... Postillon quel est cet endroit ?
LE POSTILLON
Umtgeron , où nous allons arriver.
MATHFLDE.
Non ; ce bas fonds , à gauche.
LE POSTILLON
C'est Crosne, çt la rivière d'Yères.
mviiiilim;.
Edmond , est-ce que ces rians ombrages , cette belle nature, ne vous disent rien?
EDMOND
Pardon , je ne regardais pas. Je liens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.
le postillion , chantant.
Et toujours la nature Embellit la beauté.
EDMOND
Te tairas-tu?... Impossible de me faire entendre... Le voila au galop dans la rue de Montgeron.
MATIIILDF..
Grâce au ciel, nous en sommes dehors!
quels sont ces arbres que j'aperçois de loin?
LR POSTILLON.
A gauche, la propriété du général Dupont- Chaumont, et devant vous, la forêt de Sénart.
EDMOND
Ah ! c'est là la forêt de Sénart . I
MArilILDE.
Vous ne la connaissez pas?
EDMOND
Moi , je n'ai jamais voyagé ; et , en fait de forêts , je n'ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Mathilde?
mathilde , avec tendresse.
Non... Je serai avec vous.
EDMOND
Et s'il y a des brigands?
mathilde , avec exaltation.
Je le voudrais presque, pour que vous pussiez me défendre.
EDMOND
Je vous en remercie. Mais la matinée avance ; vous n'avez pas faim ?
Non , et vous?
MATHILDE
EDMOND
Cela commence.
mathildk , d'un ion de reproche.
Quoi ! nous sommes tous les deux près l'un de l'autre , et vous y pensez ?
EDMOND
Mais oui. Ordinairement je ne déjeune qu'à onze heures, au café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui j'étais éveillé à cinq heures du matin , ce qui ne m'arrive jamais.
mathildi:.
Moi , tous les jours.
EDMOND
Et l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un peu , sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeûner.
MATQILDE.
Où vous voudrez; peu m'importe.
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