I.E l'OSTILLON
IVest-ce pas que c'est beau? c'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.
matiiilde , écoutant avec intérêt.
Vraiment.
LE POSTILLON
Vous voyez cet arbre qui a été coupé par les boulets... il n'en reste maintenant que le tronc.
WATHILDE.
C'est peut-être là que mon cousin a été blessé.
LE l'OSTILLON.
Voilà justement où était l'autre, avec sa redingote grise, et sa lunette d'approche.
EDMOND
Qui... Bonaparte?
HATHILDE , avec chaleur.
Oui, l'empereur... c'est là qu'il luttait seul contre toute l'Europe coalisée.
LE POSTILLON
Les Autrichiens au-devant du pont... et quand les batteries françaises ont commencé à ronfler [s' échauffant ) , fallait voif comme ils ont dégringolé... comme ils ont repassé le pont, ces chiens de Kaiserîies... Et quand le prince de Wurtemberg et sa cavalerie se dispersaient dans la plaine.
MATHILDE, s'iVlitlianf.
Que ce devait être beau!... je crois les voir d'ici... et vous, vous les avez vus réellement?
LE POSTILLON
Mieux que ça... j'y étais... dont j'ai eu l'honneur de recevoir un biseaïen dans la jambe... ce qui m'empêche d'aller à pied...
voilà pourquoi je suis à cheval... Ne vous penchez pas comme ça , ma belle dame,... la descente est rapide, et j'ai peine à retenir mes chevaux... Oliaï... ohaï! quoiqu'il soit bien vieux... mon bricolier à trop d'ardeur... C'est un ancien hussard de la garde... Doucement , doucement , Marengo , il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme toi... Là... là... il n'y a plus de danger — Nous voilà sur le pont... un fameux pont qui n'est pas fait d'hier.
ëbuoND.
On le voit... il est assez vieux.
MATHILDK.
Je le crois bien... le pont de Montereau. {A Edmond) C'est là que le duc de Bourgogne , que Jean-sans-Peur a été assassiné.. N'est-ce pas ?
EDMOND
C'est possible... (À part). Est-ce ennuyeux de voyager avec une femme savante!...
MATtflLDE , à pari.
Quel ennui de voyager avec quelqu'un qui ne sent rien et qui ne sait rien.
(Elle garde le silence et reste plongée dans ses réflexions. Edmond a aussi l'air de méditer, mais il ne pense à rien, et fredonne un air de la Gazza. La calèche roule toujours, et on arrive au relai de "Villeneuve-la—Guïart. Même silence jusqu'à celui de Pont-sur-Yonne.
edmond, sautant à bas de la voiture.
Quel bonheur ! j'ai cru que ce dernier relai n'en finirait pas. [A un postillon qui estasses tranquillement sur un banc devant la porte). Eh bien ! tu ne nous vois pas arriver? nous sommes pressés, vite des chevaux.
lk postillon, tranquillement.
Il n'y en a pas.
EDMOND
Comment , pas de chevaux?
LE POSTILLON
Il a passé , il y a trois heures , une famille anglaise ; trois voitures de poste , dont une
pour les femmes de chambre , et l'autre pour les chiens de chasse.
EDMOND
Qu'est-ce que cela signifie ?
un jeune homme, en redingote, assis près du postillon et fumant un cigare-
Qu'il vous a dit vrai , monsieur... ïl n'y a plus de chevaux , mais ils vont revenir d'un instant à l'autre , et vous les aurez.
EDMOND
Croyez-vous que je sois votre dupe? Vous les gardez pour d'autres , et la preuve , c'est que j'en vois d'ici , dans votre écurie.
LE POSTILLON
C'est pour le courrier de la malle ; et ceuxlà , on ne peut en disposer.
edmond, d'un ton impérieux.
Peu importe vous les attelerez à l'instant.
LE jeune homme.
Ce n'est pas possible.
LE POSTILLON
Je vous atteler al plutôt vous-même.
edmond, s' échauffant.
Qu'est-ce que c'est que des insolens et des drôles pareils?
mathjlde , dans la voiture.
De grâce , monsieur Edmond , calmez-vous.
LE JEUNE HOMME , OU postillon.
Etienne , vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.
edmond, les menaçant.
Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont à faire, et je leur apprendrai la politesse à tous.
LE JEUNE HOMME , froidement .
Pas si haut , monsieur. . . pas tant de hruit.. si , malgré mes excuses , vous n'êtes pas satisfait?...
i-.dmond , avec hauteur.
Non sans doute... et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fut possible de parler sans se compromettre...
LE JEUNE HOMME, tOUJOUTS d'iM ton (loUX Cl poli.
Qu'à cela ne tienne, monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.
EDMOND , étonné.
Qu'est-ce que c'est?
le jeune homme ouvrant sa redingote, et lui montrant le ruban de la légion d'honneur.
Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près, d'aussi terribles que vous.
edmond, d'un ton radouci.
Je ne dis pas non , monsieur... et sans la personne que j'accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...
lk jeune HOMME, se rasseyant tranquillement, et fumant son cit/are.
Comme vous voudrez.
Edmond, se rapprochant de la voiture ouest Mathilde.
Ah! si vous n'étiez pas là... Mais vous sentez bien que , quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.
mathildk, froidement et avec ironie.
Vous avez raison... Je vous remercie de
ce que vous faites pour moi... d'autant que
c'eût été inutile ; car voici des chevaux qui reviennent.
EDMOND
C'est juste.