‹ TonadillasChapitre 18 sur 25 · LA MARCHANDE · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE

Il est bien mûr, goutez-y plutôt.

edmond , en mangeant avec du pain.

Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi

qui déjeune toujours avec des rognons à la brochette , ou des coquilles à la financière.

mathilde, avec ironie.

Voilà un grand malheur...

edmond, avec humeur.

Non, mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. (Avec impatience au postillon qui s'approche le chapeau bas.) Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?

LE POSTILLON

Une poste trois quarts , mon bourgeois.

edmond, lui jetant de l'argent.

Encore être dérangé! poste trois quarts... Huit francs soixante-quinze centimes. Tiens, voilà dix francs ; c'est un franc vingt-cinq de payé.

LE POSTILLON

Huit francs soixante-quinze ! cane mettrait

les guides qu'à quarante sous. Je croyais que Monsieur donnait trois francs... Mon camarade me l'a dit.

edmond, brusquement.

Oui , quand je suis content.

LE POSTILLON

11 me semble que Monsieur doit l'être.

EDMOND

Joliment! avec un déjeûner pareil. [S'adressant au second postillon. ) Allons à cheval.

PREMIER POSTILLON, à part .

Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.

edmond , criant au deuxième postillon qui est iléjà prêt à partir :

Un franc vingt-cinq de payé.

PREMIER POSTILLON

Vous me les laisserez bien pour boire !

bdmom , avec colar.

Du tout , ( criant à Vautre postillon) et en route.

PREMIER POSTILLON

Ah! mon bourgeois...

mathilde, avec impatience-

Eh! Monsieur, donnez-les lui , et qu'il se taise.

edmond, avec emportement.

Mon Dieu! ce n'est pas pour la valeur; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... ( Au postillon ) laisse-nous en repos. ( A l'autre postillon qui est à cheval). En route, et bon train.

premier postillon, à son camarade ait moment oh la voiture part.

Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis voyageur qui enlève une danseuse?

edmond, mettant la tète hors de la voiture-

Qu'est-ce qu'il a dit?

HATHILDE , toute roiuje de colèrt

Vous l'entendez, Monsieur, m'exposera un affront !

edmond , pendant que la voilure roule.

Postillon, arrêtez... je veux apprendre à vivre à ce drôle , votre camarade.

MATH IL DE

Eh! Monsieur , il est inutile de vous arrêter pour cela , et de nous retarder encore.

EDMOND

Malheureusement on ne peut pas se commettre avec une espèce pareille , sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selon la nouvelle ordonnance , un franc cinquante centimes.

MATHILDE

Four qu'ils vous injurient encore.

Edmond , s'êchauffftnt'

Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à M. de Villeneuve, le directeur-général avec qui j'ai dîné chez M. de Montbel. Que diable! un franc cinquante centimes, c'est très raisonnable; et puis c'est le règlement de poste , c'est la loi ; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi , il faut la faire exécuter.

mathilde , avec ironie-

Vous avez raison , on y gagne toujours.

edmond, s' échauffant.

Comme vous dites ! ( Après un instant de silence. ) C'est une vilaine ville que Melun.

mathilde, froidement.

Très vilaine.

EDMOND

Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée ! elle n'en finira pas.

MATIIILDE.

Oui ; et la voiture va si doucement...

(Elle bâille.)

EDMOND

Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.

mathilde , baillant plus fort.

C'est possible.

Ne vous gênez pas. (à part) Je l'aime autant ; cela me dispensera de faire la conversation. ( La regardant pendant quelle s'endort. ) Elle est jolie ainsi... figure charmante, air distingué , et une tête si romanesque... c'est délicieux. Par exemple , un peu bégueule et volontaire. . . ce n?est pas sa faute ; on les élève si mal dans ces pensionnats... heureusement elle n'a encore que seize ans , et quand elle sera ma femme , je referai son éducation , parce que si elle a des défauts , elle a aussi des qualités solides : deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi depuis un an je

n'ai épargné ni mes soins ni nia peine, (bâillant.) Les héritières deviennent si rares maintenant! les pairs de France nous les enlèvent toutes , et comme dans la vie on n'a jamais qu'une occasion de faire fortune , si on ne la saisit point... (Fermant les yeux.) Non pas que je sois dissipateur ou dépensier; moi, j'ai pour l'argent une affection désintéressée , je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant quand j'aurai deux cent mille livres de rente , il faudra bien se montrer. ( Commençant à s'endormir.) Vontils être étonnés au café Tortoni ! je leur donnerai à dîner une fois par semaine , j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine; c'est un bon placement ; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'oc.casion.

(Il s'assoupit; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amans dorment à côté l'un de l'autre. Edmond s'éveille seulement aux relais du Chàtelct, de Panfou et de Fossard pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.)

m ai im.hi: , s'éveillant à un juron très prononcé du postillon.

Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il ?

EDMOND

Rico, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable , quelque beau point de vue. ( A part lui. ) Il est temps que nous arrivions , car je suis rompu. C'est si ennuyeux d'être enfermé toute une journée dans une boîte roulante. Postillon , à combien sommes-nous de Paris ?

LE POSTILLON

Vingt-deux à vingt-trois lieues.

EDMOND

Que celai

LE POSTILLON

Nous serons à Montereau dans une petite demi -heure , et du haut de la montagne , vous verrez avant le coucher du soleil, la descente qui es! magnifique.

EDMOND

C'est bon, c'est bon... va toujours; il ne faut pas que cela t'arrête.

(La voiture continue à rouler.

MATH1LDE , rêiatll.

Ma tante, mon père, me pardonnerez-vous l

La voilà dans des rêves de famille.

MATHILDK.

Mon père! mon père!... [s1 éveillant. ) Où suis-je?

EDMOND

Près de moi , chère amie.

MATHILDE

Ah! c'est vous , monsieur?

EDMOND

Oui... et nous approchons de Montereau.

MATHILDE

De Montereau 1... C'est là, si je m'en sou-

ta:*

viens, que ma Unie m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. (Regardant le paysage qui l'entoure. ) Ah! Monsieur, Monsieur, regardez donc... (Avec enthousiasme) quelle admirable vue ! quel magnifique tableau! celte ville qui est là sous nos pieds... Ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage.

EDMOND

Quelle est cette rivière?

MATHlLlrE.

Celte rivière ?... Il y en a deux.

Deux à la fois!... c'est du luxe. Et lesquelles?

MATH IL DE

C'est dans toutes nos géographies : l'Yonne et la Seine , qui se rejoignent à Montereau : Ne le savez-vous pas ?

EDMOND

Non , ma foi.

HATH1LDE.

Postillon , pas si vite ; arrêtez... que je contemple encore ce spectacle.

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