‹ TonadillasChapitre 2 sur 25 · JUDITH · texte numérisé non relu

JUDITH

ou

la Ltoge d'Opéra 3

NOUVBLLE CONTEMPORAINE.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

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C'est un beau théâtre que FOpéra de Paris, et je ne parle pas ici des merveilles qu'il déploie à nos yeux, de la grâce aérienne de Taglioni , du charme magique des Elssler, du talent si puissant de Nourrit, Talma de la tragédie

lyrique; je ne parle pas des accords savans de Meyerbeer, l'honneur de l'Allemagne , ni des chants gracieux et inépuisables d'Auber , le premier de nos compositeurs , s'il n'avait pas le malheur d'être notre compatriote. Je laisse de côté le prestige des décorations , des costumes et de la danse; encore une fois, je ne parle pas ici du théâtre de l'Opéra; je ne parle que de la salle.

C'est là un spectacle bien autrement curieux , gracieux , coquet , brillant. Regardez autour de vous, et si ce soir vous avez le loisir d'observer, si vous êtes de bonne humeur, si vous n'avez pas perdu votre argent à la Bourse, ou entendu un mauvais discours à la chambre, si votre maîtresse ne vous a pas trahi ,

ou si votre femme ne vous a pas cherché querelle , si vous avez fait un bon dîner aTec des gens d'esprit, ou mieux encore avec de vrais amis; placez-vous à l'orchestre de l'Opéra? tournez votre lorgnette, non du côté des coulisses, mais du côté des balcons , de l'amphithéâtre et surtout des premières loges... que de tableaux piquans et variés, que de scènes de comédie , et souvent même que de scènes de drame !!!

Et notez bien que je ne veux pas que vous sortiez de l'observatoire où je viens de vous placer; car que serait-ce, si, quittant votre stalle d'orchestre, et prenant le bras d'un ami, vous vous hasardiez dans le foyer de l'Opéra; vous n'y pourriez faire un pas sans vous heurter

contre une ambition ou un ridicule, sans froisser en passant un député, un homme d'état d'aujourd'hui , un ministre d'hier, une réputation de la semaine , un orgueil de tous les temps ; et là autour de cette large cheminée , ce monsieur en gants jaunes qui raconte ses courses du matin et ses paris au bois de Boulogne; ce journaliste orateur qui récite dans sa conversation son feuilleton du lendemain ; ce dandy qui vit aux dépens d'une actrice et la paie en éloges; cet autre qui se ruine pour elle et se croit obligé d'énumérer ses perfections, comme pour justifier aux yeux de ses amis le placement de ses fonds ; tout ce bruit , ce fracas , ce pèle-mèle d'amours-propres et de prétentions, fourniraient de quoi écrire cent volumes, cl

je ne veux vous dire ici qu^uiie historié (te.

Un soir, calait, si je m'en souviens, à la fin de Tannée 1831 , mademoiselle Taglioni dansait, il y avait foule, les curieux étaient échelonnés sur les marches, et les tabourets supplémentaires, fournis par l'ouvreur de l'orchestre, formaient une espèce de retranchement et de barricades que j^eus grand peine à franchir au milieu des paix-là et des silence des amateurs dont je troublais le plaisir ; car lorsque danse mademoiselle Taglioni non-seulement on regarde, mais on faitsilence.On écoute!

Il semble que les yeux ne suffisent pas pour admirer! Je me trouvais donc fort embarrassé de ma personne, debout

auprès de quelques amis qui m'avaient donné rendez-vous, mais qui , trop serrés eux-mêmes, ne pouvaient me faire place, lorsqu'un jeune homme se lève et m'offre la sienne, que je refusai, comme vous le pensez bien , ne voulant pas le priver du plaisir d'assister commodément au spectacle. — Vous ne me privez pas, me dit-il, j'allais sortir.

— J'acceptai alors en remerciant, et, prêt à s'éloigner, mon obligeant voisin jette un dernier regard sur la salle , s'arrête un instant , et, s'adossant contre la loge du général Claparede, semble chercher quelqu'un des yeux, puis, tombant tout à coup dans une profonde rêverie, il ne songea plus à partir. Il avait bien raison de dire que je ne le priverais pas du spectacle; car tour-

nant le clos à la scène, ne voyant rien, n'écoutant pins rien , il semblait avoir totalement oublié l'endroit où il était. Je l'examinai alors ; il était impossible de voir une figure plus expressive, plus belle et plus distinguée. Vêtu avec une élégante simplicité, tout, dans ses manières et dans ses moindres gestes, était noble, comme il faut et de bon goût. Il avait l'air d'avoir vingt-cinq à vingtbuitans; ses grands yeux noirs étaient constamment fixés sur une loge de face des secondes , qu'il regardait avec une expression de tristesse et de désespoir indéfinissable. Malgré moi je retournai la tête dans cette direction, et je vis que cette loge était restée vide. Il attendait quelqu'un qui n'est pas venu, me disais-je! elle lui a manqué de parole...

ou elle esl malade; ou un mari jaloux l'a empêchée de venir... Et il l'aime!... Et il l'attend! Pauvre jeune homme!....

Et j'attendis comme lui! et je le plaignis , et j'aurais donné tout au monde pour voir ouvrir la porte de cette loge qui restait constamment fermée !

Le spectacle était près de finir, et pendant deux ou trois scènes où les premiers sujets ne dansaient plus et où l'on causait presque à voix haute, on avait parlé de Robert-le-Diable , qui alors était à Tétude et que l'on devait donner dans quelques jours; mes amis me questionnaient sur la musique , sur les ballets, sur l'acte des nonnes, et tous me demandaient instamment à assister aux dernières répétitions. C'est une chose

si curieuse et si intéressante pour les gens du monde qu'une répétition à FOpéra! Je promettais de les y conduire, et nous nous levions tous pour sortir , car le rideau venait de se baisser, et, me trouvant à côté de mon inconnu, toujours immobile à la même - . \ place, je lui exprimais mes regrets d'ajvoir accepté son offre et le désir de pouvoir reconnaître son obligeance.

— Rien ne vous est plus facile , me ditil, je viens d'apprendre, monsieur, que vous êtes M. Meyerbeer. — Je n'ai pas cet honneur — Enfin, vous êtes un des auteurs de Robert -le-Diable . — Tout au plus; j'ai écrit les paroles. — Eh bien, monsieur, permettez-moi d'assister à la répétition de demain. — Il va encore si peu d'ensemble que je n'ose y

inviter que nies amis. — Raison de plus pour que j'insiste , monsieur. — Et moi trop heureux, lui dis-je, que vous veuillez me faire une pareille demande.

11 me serra la main et le jour fut pris pour le lendemain.

11 fut exact au rendez-vous. En attendant que la répétition commençât, nous nous promenâmes quelques instans sur le théâtre. 11 causait dune manière grave et pourtant aimable et spirituelle ; mais il était aisé de voir qu'il faisait des efforts pour soutenir la conversation et que quelque autre pensée le préoccupait.

Nos jolies dames de la danse et du chant arrivaient successivement. Plusieurs fois je le vis tressaillir, et un instant son émotion fut telle qu'il s^appuya contre

une coulisse. Je crus deviner alors qu'il avait pour une de nos déesses quelque passion malheureuse. Supposition que son âge et sa figure rendaient peu vraisemblable. En effet, je me trompais.

Il ne parla à personne , ne s'approcha de personne , et du reste, personne ne le connaissait.

La répétition commença. Je le cherchai à l'orchestre parmi les amateurs, je ne l'y trouvai pas. Et quoique la salle fût à peine éclairée, je crus l'apercevoir dans la loge de face qu'il contemplait la veille avec une émotion si profonde. Je voulus m'en assurer; et à la fin de la répétition, après l'admirable trio du cinquième acte, je montai aux secondes.

Meyerbeer qui avait à me parler , m'ac-

compagnait. Nous arrivons à la loge dont la porte était entrouverte , et nous voyons l'inconnu la tête cachée dans les mains. A notre entrée, il se retourne brusquement et se lève; sa figure pale était couverte de larmes. Meyerbeer tressaillit de joie et , sans lui dire un mot, lui serra la main d'un air affectueux, comme pour le remercier. L'inconnu cherchant à se remettre de son trouble , balbutia quelques mots de remerciment et d'éloges tournés d'une manière si vague et si générale , qu'il fut évident pour nous qu'il n'avait pas écouté la pièce et que depuis deux heures il avait pensé à toute autre chose qu'à la musique.

Meyerbeer me dit tout bas avec désespoir : « Le malheureux n'en a pas entendu une note. »

Nous descendîmes tous par l'escalier du théâtre, et, traversant la belle et vaste cour qui conduit à la rue Grange- Batelière, l'inconnu salua M. Sausseret, qui alors était employé à la location.

J'allai à M. Sausseret : Vous connaissez ce beau jeune homme qui s'éloigne?

— M. Arthur, rue du Helder, n" 7.

Je n'en sais pas davantage. Il a loué pour cet hiver une seconde loge de face.

— Il y était tout à l'heure.

— Il y va le matin , à ce qu'il parait ; car le soir il ne l'occupe jamais; la loge reste toujours vide.

En effet, loute la semaine la porte ne s'ouvrit pas; la loge resta déserte et personne n^y apparut.

La première représentation de Robert approchait, et ce jour-là un pauvre auteur est accablé de demandes de loges et de billets. Vous croyez qu'il a le loisir de penser à sa pièce, aux coupures et aux changemens qui y seraient nécessaires? Nullement. Il faut qu'il réponde aux lettres et aux réclamations qui lui arrivent de tous côtés, et ce sont les dames surtout qui ce jour là sont le plus exigeantes. Vous deviez me faire retenir deux loges et je n'en ai eu qu'une. — Vous m'aviez promis une avant-scène et j^ai eu une première. — Vous m'aviez promis le numéro 10, à coté de la loge

du général, el vous me donnez le numéro 15 à côté de madame D*** que je ne peux pas souffrir et qui vous écrase toujoursavec ses diamans. — Un jour de première représentation est un jour où Ton se fâche avec ses meilleurs amis, qui consentent à vous pardonner quelques jours après quand vous avez eu un beau succès, mais qui vous tiennent longtemps rigueur en cas de chute, de sorte qu'on reste brouillé avec eux comme avec le public. — Un malheur n'arrive jamais seul.

Or donc , le matin de la première représentation de Robert y il y avait une loge promise par moi à des dames , loge que le directeur m'avait enlevée pour donner à un journaliste, — Je me plai-

i^nis. Il me répondit : — C'est pour un journaliste... Vous comprenez, un jour nalisto... qui vous déteste!!... mais qui. gratte à cette politesse, consentira à dire du bien... de la musique.

L'argument était sans réplique et puis la loge était donnée. Mais où placer mes jolies dames dont le courroux était pour moi bien autrement redoutable que celui du journaliste !... je pensai à mon inconnu et je me rendis chez lui.

Son apparlement était fort simple et fort modeste , surtout pour un homme qui louait à l'Opéra une loge à Tannée. — Monsieur, lui dis-je,je viens vous demander un grand service.

— Parlez.

— Comptez-vous assister à la première représentation de Robert... dans votre loge ?

Il parut troublé... et me répondit en hésitant: Je le voudrais... mais cela me sera impossible.

— Avez-vous disposé de cette loge?

— Non , monsieur.

— Voulez-vous me la céder , vous me tirerez dVin grand embarras.

Le sien augmentait à chaque instant; il n'osait me refuser... Enfin, et comme

laisani un effort sur lui-même.*, il me dit : J'y consens; mais à condition que vous ne mettrez dans cette loge que des hommes.

— Justement, m^écriai-je, je vous la demande pour des dames.

Il garda un instant le silence.

— Parmi ces dames, y en a-t-il une que vous aimiez?

— Oui, sans doute, répondis-je vivement.

— Alors, prenez ma loge. Aussi bien je quitte aujourd'hui Paris.

Je fis un mouvement d'intérêt et de curiosité; il devina ma pensée, car il serra ma main dans les siennes et me dit : Vous comprenez bien qu'il se rattache à cette loge des souvenirs bien chers et bien cruels... que je ne puis confier à personne... A quoi bon se plaindre...

quand on est malheureux sans espoir...

et qu'on Test par sa faute !

Le soir eut lieu la première représentation de Robert, et mon ami Meyerbeer eut un immense succès qui retentit dans toute l'Europe. Depuis, bien d'autres événemens littéraires ou politiques, bien d'autres triomphes, bien d'autres chutes, se sont succédés. — Je ne revis plus M. Arthur, — je n'y pensais plus, — je Pavais oublié.

L'autre soir je me trouvais encore à l'orchestre, à droite de l'Opéra. Cette fois on ne donnait pas Robert , — On donnait les Huguenots. — Cinq ans s'étaient écoulés.

Vous arrivez bien tard, nie dit un de mes amis, un professeur en droit, abonné de l'Opéra, qui a autant d'esprit le soir que d'érudition le matin. — Et vous avez grand tort, me dit, en me frappant sur l'épaule , un petit homme vêtu de noir, à la voix aigre et à la tète poudrée. — Je me retournai , c'était M. Baraton, le notaire de ma famille.

— Vous ici, m'écriais-je. .! et votre étude?

Ait

— Vendue depuis trois mois; je suis riche; je suis veuf; j'ai la soixantaine; j'ai été vingt ans marié et trente ans notaire il est temps que je minimise...

Et monsieur, dit le professeur

en droit, est depuis huit jours un abonné de l'orchestre.

— Oui, vraiment, j'aime à rire; — j'aime la comédie, et j'ai loué une stalle à l'Opéra.

— Pourquoi pas aux Français.

— Ce n'est pas si drôle qu'ici... ! on y voit, et l'on y entend les choses du monde les plus singulières. Ces mes-

.Meurs savent tout, connaissent tout...; il n'y a pas une loge dont ils ne m'aient raconté l'histoire.

Et il regardait le professeur en droit qui souriait avec cet air modeste et réservé que Ton croit discret et qui signifie : J'en dirais bien d'autre-, si je voulais !

— En vérité! mécriai-je, et machinalement mes yeux se tournèrent vers la loge des secondes qui , quelques années auparavant, avait excité si vivement ma curiosité. Quelle fut ma surprise ! elle était encore vide ce soir-là, et, de toute la salle, c'était la seule!

Charmé alors d'avoir aussi une his-

taire à moi, j'appris on peu de mois à mes auditeurs celle que je viens de vous raconter, beaucoup trop longuement peut-être.

On m'écoutai t attentivement. — Mes voisins se perdaient en conjectures.

— Le professeur cherchait à rappeler ses anciens souvenirs; — le petit notaire souriait malignement.

— Eh bien, leur dis-je , qui de vous, messieurs, qui savez tout, qui connaissez tout, nous donnera le mot de cet énigme? qui nous racontera l'histoire de cette loge mystérieuse?

Tout le monde se taisait... même le professeur ! qui , passant sa main sur son

front pour S6 rappeler l'anecdote, aurait probablement lini par en inventer une, niais le notaire ne lui en laissa pas le temps.

— Qui vous dira eette histoire?., s Y eria-t-il d'un air de triomphe. Moi qui , en connais tous les détails!

— Vous, M. Baraton?

— Moi-même!...

— Parlez! parlez! — Et toutes les tètes s'avancèrent vers le narrateur.

— Parlez, M. Baraton.

— Eh bien! dit le notaire, d'un air important et prenant une prise de tabac,

qui de vous a connu?... En ce moment le premier coup d'archet se fit entendre.

Et M. Baraton, qui tenait à ne pas perdre une note de l'introduction , s'arrêta tout court et dit : Au prochain entracte.

— Messieurs , dit le notaire , au moment où finissait le premier acte des Huguenots , nous avons à habiller la reine Marguerite et toutes ses dames d^honneur; nous avons à mettre en

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