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place le château et les jardins de Chenonceaux, et l'entr'acte sera, je crois, assez long pour vous raconter l'histoire que vous désirez connaître. Et après avoir savouré lentement une prise de tabac qui lui donnait le temps de rassembler ses idées, M. Baraton commença en ces termes :
— Qui de vous, messieurs, a connu ici la petite Judith ?
Tout le monde se regarda, et les plus vieux abonnés de l'orchestre ne purent répondre.
— La petite Judith, un enfant, qui, il y a sept ou huit ans, avait été admise comme figurante de la danse?
— Attendez, dit le professeur en droit, d'un air un peu pédant... une petite blonde qui faisait dans la Muette un des pages du vice-roi .
— Elle était brune, dit le notaire; quant à remploi que vous lui attribuez , je n^ai là-dessus aucun document positif, et j'aime mieux m'en rapporter à votre immense érudition.
Le professeur en droit s'inclina.
— Ce qui du inoins ne saurait être contesté, c^est que la petite Judith était charmante.
— Un autre point qui parait authentique, c^estque madame Bonnivet, sa tante,
était portière, rue de Richelieu, dans la maison d'un vieux garçon dont elle avait été autrefois la femme de confiance, d'autres disaient la cuisinière, mais madame Bonnivet n'en convenait pas. Du reste elle tirait le cordon et faisait des ménages, — tandis que sa nièce faisait des conquêtes , car il était impossible de passer devant la loge de la portière sans admirer la petite Judith, qui alors avaitàpeine douze ans. — C'étaient déjà les plus beaux yeux du monde, des dents comme des perles , une taille délicieuse et avec sa robe d'indienne ou de stoff, l'air le plus distingué que Ton pût imaginer; de plus, une physionomie naïve, candide, et dans son innocence même, expressive et coquette ; enfin de ces figures à tourner toutes les têtes et
à changer, comme on dit, la face des empires.
On faisait chaque jour tant de complimens à madame Bonnivet, sur sa jolie nièce, qu'elle se décida à faire des sacrifices pour son éducation : elle l'envoya à une école gratuite déjeunes filles où on lui apprit à lire et à écrire , éducation brillante dont les avantages se firent bientôt sentir à madame Bonnivet elle-même, qui, dans ses fonctions de portière , déchiffrait péniblement les adresses des lettres et se trompait toujours d'opinions et d'étages dans les journaux à remettre aux locataires.
Judith se chargea de ce soin à la satisfaction générale, et, persuadée qu'avec
une ligure et une éducation aussi distinguées, sa nièce devait arriver sans peine à la fortune, madame Bonnivet n'attendait qu'une occasion; elle ne tarda pas à se présenter. — M. Rosambeau, maître de ballets, qui demeurait au cinquième , proposa de donner quelques leçons à la petite Judith , et quelques jours après, madame Bonnivet apprenait à toutes les portières de sa connaissance, que sa nièce venait d'être reçue dans les chœurs de TOpéra ; nouvelle qui se répandit rapidement de porte en porte dans toute l'étendue de la rue de Richelieu.
Voici donc Judith installée à l'Opéra, au foyer de la danse, prenant des leçons le matin , et paraissant le soir inaperçue
dans les groupes de jeunes filles, de naïades ou de pages, comme le disait tout à l'heure M. le professeur.
C'était l'innocence même que Judith , quoiqu'alors elle eût quatorze ans passés ; mais elle avait été élevée dans une maison honnête , dont tous les locataires étaient mariés ; sa tante , qui était d'un rigorisme outré, ne la quittait presque jamais, la conduisait à l'Opéra le matin , l'en ramenait le soir , et restait même au foyer de la danse à tricoter des chaussettes, pendant que sa nièce étudiait et faisait des battemens.
Vous me demanderez ce que devenait, pendant ce temps la loge de la rue de Richelieu. — C'est ce que je ne sau-
rais vous dire. On a prétendu qu'une amie de madame Bonnivet s'était chargée de l'intérim, en attendant que la petite Judith fit fortune et eût un sort.
Car vous savez comme moi, messieurs, que l'on n'entre à l'Opéra que pour avoir un sort, une position.
— Après cela on se retire , on est riche, on redevient honnête, et l'on marie sa fille à un agent de change.
■ — Ou à un notaire..., dit le professeur.
— C'est vrai , dit M. Baraton, en faisant la grimace, cela s'est vu; — mais vous vous doutez bien que ni madame Bonnivet , ni sa nièce , n'avaient alors
des idées de grandeurs pareilles. — Il faut en tout de la progression. — Et Judith! m'éeriai-je...., car je voyais sVvancer Tentr'acte.
— Judith ! m'y voici ! — Madame Bonnivet, malgré sa surveillance préventive , ne pouvait empêcher sa nièce de causer avec ses jeunes compagnes.
— Le matin, au foyer de la danse, et surtout le soir, quand elles étaient en scène..., limite terrible que la tante ne pouvait franchir et où s^arrêtait son inspection vigilante. — Judith entendait alors de singulières choses. — Une des nymphes ou des sylphides ses compagnes lui disait à demi-voix :
— Vois-tu , ma chère , à Torchestre , ù droite, comme il me regarde!
— Qui donc?
— Ge beau jeune homme qui a un gilet de cachemire.
— Qu'est-ce donc?
— Une inclination à moi.
— Une inclination, dit Judith?
— Eh! oui vraiment; — quel air étonné! — Est-ce que tu n'as pas de passion , toi qui parles?
— 0 mon Dieu non !
— Dites-donc, mesdemoiselles, estelle amusante... — Judith qui n'a pas d'amoureux !
— Je le crois bien , sa tante ne veut pas.
— En vérité! Ah bien , si j'avais une tante comme celle-là...
— Ah! ma chère, n'en dites pas de mal ; c^st une femme qui a des vues sérieuses et utiles, comme il nous en aurait fallu, et qui, pour préserver sa nièce du danger des passions, lui cherche un protecteur.
— Elle! un protecteur!... elle est trop niaise pour cela; elle n'en trouvera jamais.
Tout cela se disait pendant les chœurs de la Vestale. Judith n'en avait pas
perdu un mot ; elle n'osait en demander à personne Implication. Mais sans trop s'en rendre compte, elle se sentait humiliée de Tidée que Ton avait d^elle ; elle aurait voulu se venger, abaisser ses bonnes amies, les humilier à son tour. Aussi, lorsque le soir, en rentrant, madame Bonnivet prit un air grave et solennel pour annoncer à sa nièce qu'il se présentait un protecteur pour elle , un protecteur distingué , son premier mouvement fut un mouvement de joie;... et sa tante, qui était loin de s'y attendre , parut enchantée , et continua d'un air rayonnant :
— Oui, ma chère nièce, une personne recommandable sous tous les rapports, une personne qui assure ton bon,-
heur et un sort à ta tante ; ce qui est bien juste après les peines que lui ont coûtées ton éducation et les soins qu'elle t^a prodigués. Ici la tante essuya quelques larmes; et Judith, émue de sonattendrissement, se hasarda seulement alors à lui demander quel était ce protecteur, et en quoi elle avait mérité cette haute protection?
— Tu le sauras , ma chère enfant ; tu le sauras... Mais en attendant, toutes tes compagnes vont en mourir de dépit.
C'était la seule chose que désirait Judith ; et le soir , grande en effet fut la rumeur, quand cette nouvelle circula dans le foyer de la danse. — Est-il possible? — Je te Tassure. — Ca n^st pas croyable... — Une mijaurée pareille!
est-elle heureuse !... — Une figurante,
une choriste! — Tandis que moi... un premier sujet!! — C'est révoltant.
C'est admirable, disaient les autres!
elle est si gentille... — Et si honnête !!.. elle le mérite bien!! Enfin, jamais alliance princière, alliance royale, ne donna lieu à plus de propos et de conjectures, et cependant le doute n'était déjà plus permis, car, le soir même , la tante avait paru dans les coulisses avec un châle-Ternaux magnifique.
Mais quel était ce protecteur inconnu?
Ce ne pouvait être que quelque financier bien âgé, quelque grand seigneur bien respectable; c'était à qui interrogerait Judith et la ferait causer. Mais tout était inutile : Judith était d'une discrétion inpénétrable , et la grande
raison , c'est que Judith ne savait rien.
Depuis trois ou quatre jours, elle avait quitté la loge de la portière pour habiter avec sa tante un appartement charmant, rue de Provence. Une chambre à coucher du goût le plus moderne, et un boudoir délicieux, si élégant, si bien drapé, et garni de si beaux tapis, que la tante Posait y entrer et demeurait par goût dans la salle à manger ou dans la cuisine...; elle y était plus à son aise. — Mais depuis quatre jours, Judith n'avait vu paraître personne , ce qui lui semblait singulier ; — car Judith était sans éducation , mais non pas sans esprit. Sa candeur et sa naïveté étaient de l'ignorance , et non pas de la niaiserie ; et se rappelant ce qu'elle avait pu corn»
prendre, devinant une partie de ce quelle ne comprenait pas..., elle commençait à s'inquiéter , à s'effrayer ; elle aurait voulu pour tout au monde avoir une amie à qui demander conseil.. Mais seule, quelle protection implorer contre ce protecteur qu'elle ne connaissait pas et qu'elle redoutait déjà! — Il est vrai qu'à toutes les idées qu'elle se formait d'avance se joignaient toujours celles de la laideur et de la vieillesse, — tant ses compagnes lui avaient répété que ce ne pouvait être qu'un vieillard goutteux , cacochyme et mal fait — Aussi elle trembla de tous les membres lorsque, le cinquième jour, sa tante, accourant toute essoufflée , ouvrit la porte du boudoir en lui disant : Le voici !
Judith voulut se lever par respect.. t;
mais ses jambes déchirent, et prête à se trouver mal.., elle retomba sur le canapé.
Lorsqu'enfin elle osa lever les yeux , elle vit debout, devant elle, un beau jeune homme de vingt quatre ans à peu près, d'une figure noble et distinguée, qui la regardait avec des yeux si doux et si bienveillans... qu'à l'instant même elle se crut sauvée. — Il lui semblait que celui qui la regardait ainsi, devait la défendre, et qu'avec lui elle n'avait plus rien à craindre !
— Mademoiselle, lui dit l'inconnu d\ine voix grave , mais respectueuse...
puis s'apercevant que la tante était toujours là, il lui fit signe de sortir...; elle
obéit à l'instant même, ayant justement des ordres à donner pour le dîner.
— Mademoiselle, vous êtes ici chez vous ; je désire que vous y soyez bien, que vous y soyez heureuse. — Pardonnezmoi si j'ai bien rarement l'honneur de vous présenter mes hommages...; de nombreuses occupations me priveront de ce plaisir. — Aussi je ne réclame qu'un titre..., celui de votre ami ! Qu'un droit..., celui de satisfaire vos moindres vœux !
Judith ne répondit pas, mais son cœur, qui battait avec violence, soulevait fréquemment la percale légère de sa pèlerine.
— Quanta votre tante..., et il prononça ce mot avec un air de mépris..., c'est elle qui désormais sera à vos ordres; car j'entends qu'ici vous soyez la maîtresse et que tout le monde vous obéisse..., à commencer par moi.
Puis il s'approcha d'elle, lui prit la main, qu'il porta à ses lèvres, et voyant que cette main était encore tremblante :
— Est-ce mon aspect qui vous cause cette frayeur? Rassurez-vous, je ne reviendrai plus maintenant que quand vous aurez besoin de moi... quand vous m'appellerez!... Adieu, Judith... adieu mon enfant.
Et il partit, laissant la pauvre fille dans un trouble, dans une émotion qu'elle ne connaissait pas encore et qu'elle ne pouvait s'expliquer. Toute la journée elle eut devant elle la figure du bel inconnu, ses grands yeux noirs si expressifs. Elle ne l'avait pas regardé, et pourtant rien de sa pose , de ses manières, de son habillement même, ne lui avait échappé ; elle croyait encore entendre cette voix si douce, dont tous les mots étaient gravés dans son souvenir. La pauvre Judith , qui d'ordinaire dormait si bien, passa cette nuit sans sommeil. C'était la première ! Le lendemain elle avait le teint pâle , les yeux fatigués — Et la tante souriait.
On ne pouvait parler du bel inconnu,
sans que le joli visage de Judith se couvrît d^une rougeur soudaine.
Et la tante souriait encore !
Mais il ne parut plus ! — Il ne venait pas , et Judith ne pouvait lui dire de venir... En effet qu'avait-elle à lui demander?... l'appartement le plus élégant, la table la mieux servie, des domestiques et une voiture à ses ordres... Rien ne lui manquait... que lui !!...
D'un autre côté , ses camarades du théâtre la voyant si belle, si brillante, couverte de si riches parures , ne cessaient de la questionner!... Et leurs questions en apprenaient maintenant à Judith plus qu'elle n'en voulait savoir;
aussi , sans pouvoir s'en expliquer à ellemême le motif, elle gardaitle plus profond silence avec sa tante et ses compagnes sur ce qui s'était passé entre elle et lui. 11 lui semblait, d'après ce qu'elle entendait chaque jour autour d'elle, qu'il y avait dans la conduite de l'inconnu quelque chose qui n'était pas régulier... quelque chose d'humiliant pour elle, etqua pour son honneur elle ne devait pas dire. Aussi, serait-elle morte plutôt que d'en parler ou de se plaindre, lorsque le huitième jour... un jour de grande représentation , elle aperçut à l'avant-scène , et dans la loge du roi, son inconnu qui la regardait.
Elle poussa un cri de joie et de surprise qui fit manquer la mesure à un danseur qui en ce moment commençait une
pirouette. — Qu'est-ce donc?... lui dit Nathalie, une de ses compagnes, qui tenait de moitié avec elle une guirlande de fleurs.
C'est lui... le voilà!
— Est-il possible ! le comte Arthur de V***, un des jeunes seigneurs de la cour de Charles X, et de plus un joli garçon!... Tu n'es pas à plaindre... Eh bien! qu'as-tu donc?., ne vas-tu pas te trouver mal pour un homme que tu vois tous les jours?
Judith n'entendait plus rien; elle était trop heureuse ! Arthur venait de s'incliner vers elle et de la saluer au grand scandale de la loge dorée où il se trou-
vait. Ce fut bien autre chose encore loi-squ'après le ballet , au moment où elle allait remonter à sa loge , Arthur se trouva dans la coulisse, et lui dit tout haut devant le gentilhomme de la chambre qui présidait alors aux destinées de l'Opéra : « Voulez-vous , mademoiselle, me permettre de vous reconduire?
C'est bien de Thonneur pour moi , balbutia Judith toute tremblante; sans s^apercevoir que sa réponse excitait le rire de ses compagnes.
Alors, hàtez-vous... je vous attends ici sur le théâtre.
Je vous réponds que Judith ne fut
pas long-temps à se déshabiller; dans son empressement, elle déchira sa robe de gaze et son pantalon de soie , et madame Bonnivet, qui alors lui servait de femme de chambre (fonctions privilégiées de toutes Las mères et tantes de théâtre), madame Bonnivet avait peine à la suivre dans l'escalier, portant le cachemire que sa nièce oubliait. Arthur était resté sur le théâtre causant avec un groupe de jeunes gens et avec Lubert, le directeur, à qui il recommandait mademoiselle Judith. Au moment où elle parut, il alla à elle aux yeux de tous, et tous deux descendirent par l'escalier particulier des acteurs. Un coupé élégant les attendait à la porte, et je ne puis vous exprimer le trouble et le ravissement de la pauvre
Judith en se trouvant assise à coté de lui dans cet étroit espace qui rendait le tête-à-tête plus intime encore et plus doux. Il avait peur qu'elle ne s'enrhumàt et il leva les glaces; il prit le cachemire qu'elle teï*ait à la main, le déploya, en couvrit ses blanches épaules, sa jolie taille et un cœur qui battait en ce moment d'une émotion inconnue.
Ah ! que Judith était jolie !.. qu'elle était séduisante , embellie ainsi par le bonheur ! mais ce bonheur ne fut pas de longue durée : il y a si peu de distance de la rue Grange-Batelière à la rue de Provence, et puis ces beaux chevaux gris allaient si vite!... La voiture s'arrête: Arthur descend , offre la main à sa compagne, monte avec elle l'escalier , et arrivé nu premier, à la porte de son
appartement , — il sonne, la salue avec respect et disparait.
Judith passa encore une mauvaise nuit. La conduite du comte lui semblait si singulière! car enfin il pouvait bien entrer dans son salon, s'asseoir, lui faire une visite; elle était, il est vrai, peu au fait des convenances; mais cela lui paraissait plus honnête que de prendre congé d'elle aussi brusquement.
Elle ne ferma pas L'œil; elle se leva, se promena dans sa chambre, et au point du jour, voulant se rafraîchir un instant par l'air pur du matin , elle ouvrit sa fenêtre Quelle fut sa surprise?
La voiture du comle était restée à la porte... Elle avait passé toute la nuit
dans la rue... Les chevaux piaffaient sur le pavé de froid et d'impatience, le cocher dormait sur son siège...
— Pardon , messieurs , dit le notaire en s'interrompant; Pacte commence, et je ne veux rien perdre de l'Opéra; j'ai loué une stalle pour cela... A l'autre entr'acte.
Le surlendemain , Judith ouvrit sa fenêtre de bon matin. — La voiture du comte était encore à la porte.
Il était évident qu'il l'envoyait ainsi
presque toutes les nuits. Dans quelle intention? (Test ee qu'elle ne pouvait deviner., quant à lui en demander l'explication , elle n'aurait jamais osé. — D'ailleurs elle ne l'apercevait presque jamais, si ce n'était le soir, les jours d'Opéra, à une seconde loge de face, qu'il avait louée à l'année. — 11 ne venait plus sur le théâtre, il ne lui proposait plus de la reconduire. Comment le voir?.. Comment faire?..
Heureusement pour elle, on lui fit.
une injustice..., un passe-droit... — Ses compagnes la crurent désolée; elleétait ravie. — Elle écrivit au comte pour lui dire qu'elle avait une demande à lui faire, et qu'elle le priait de passer chez elle. — Cette lettre n'était pas facile à
écrire; aussi Judith y employa une journée entière; elle la recommença bien des fois , et en fit au moins vingt brouillons. Elle en avait dans ses poches, dans son sac , et probablement elle en laissa tomber un que Ton ramassa, car le soir, sur le théâtre, elle entendit de jeunes auteurs et des abonnés de l'orchestre s'égayer entre eux sur une lettre sans orthographe qu'ils venaient de trouver , et qu'ils se passaient de main en main. — Il fallait entendre leurs joyeuses exclamations j leurs commentaires satiriques , leurs plaisanteries sans pitié sur ce billet sans signature dont ils ne connaissaient pas l'auteur, mais qu'ils voulaient insérer le lendemain dans un journal, comme modèle du genre épistolaire à l'usage des Sévigné de la danse.
Quels furent F effroi et le supplice de Judith, non pas en s'entendant ainsi tourner en ridicule, mais en pensant que toutes ces réflexions railleuses, le comte les ferait à la lecture de sa lettre, que maintenant elle aurait voulu ravoir au prix de tout son sang ! Aussi elle était plus morte que vive lorsqu'Arthur entra le lendemain dans son boudoir.
— Me voici, ma chère Judith; j'accours au reçu de votre lettre. Et cette fatale, cette horrible lettre, il la tenait encore à la main. — Que me voulezvous ?
— Ce que je veux... monsieur le comte... je ne sais comment vous le dire... mais ce billet... même... puis-
que vous Pavez lu... si toutefois vous avez pu le lire...
— Très bien..., mon enfant, répondit le comte avec un léger sourire.
— Ah ! s'écria Judith avec désespoir, ce billet même vous prouve que je suis une pauvre fille sans esprit, sans éducation, qui a honte de son ignorance et qui voudrait en sortir...; mais comment faire... si vous ne venez à mon secours..., si vous ne m'aidez de vos conseils et de votre appui !...
— Que voulez-vous dire?...
— Donnez-moi des maîtres , et vous
verrez si le zèle me manquera, vous verrez si je profite de leurs leçons... Je travaillerai plutôt le jour et la nuit.
— La nuit?
— Autant remployer à étudier qu'à ne pas dormir.
— Eh. pourquoi, mon Dieu, ne dormez-vous pas?
— Pourquoi, dit Judith en rougissant : parce qu'il y a une idée qui me tourmente sans cesse.
— Et quelle idée ?. . .
— Celle que vous devez avoir de moi... Vous devez me mépriser, me regarder comme indigne de vous..., et vous avez raison, poursuivit-elie vivement, je me vois telle que je suis... , je me connais... , et je voudrais, s'il est possible, ne plus rougir à vos yeux et aux miens. — Le comte la regarda avec étonnement et lui dit: Je vous obéirai, ma chère enfant; je ferai ce que vous me demandez.
Le lendemain Judith avait un maître d^orthographe, d'histoire et de géographie . Il fallait voir avec quelle ardeur elle étudiait, et son jugement, son esprit naturel, qui Savaient besoin que de culture, se développèrent avec une incroyable rapidité.
C'était pour Arthur qu'elle avait aimé l'étude, et maintenant elle aimait l'étude pour elle-même. C'était son plus doux passe-temps, sa consolation et l'oubli de tous ses chagrins. Elle n'allait plus à la salle de danse, ni aux répétitions ; elle se faisait mettre à l'amende pour rester chez elle à travailler, et ses compagnes disaient: Judith est dans les amours et les grandes passions ; on ne la voit plus, elle perd son état... elle a grand tort.
Et Judith redoublait d'efforts en disant: Bientôt je serai digne de lui, bientôt il verra que je suis en état de le comprendre, il pourra juger de mes progrès. Vain espoir; lorsque le comte était là, Judith, interdite et tremblante, n'avait plus de mémoire; elle avait tout oublié.
Quand il l'interrogeait sur ses études, elle répondait tout de travers, et le comte se disait : La pauvre enfant a bonne volonté, mais peu de facilité. Ce qu'elle avait gagné à sa nouvelle science, c'était de sentir combien elle devait lui paraître sotte et ridicule. Cette pensée la rendait encore plus timide et plus gauche, et comprimait les épanchemens de cette àme si naïve et si tendre. iYussi le comte venait rarement. De temps en temps, il passait le soir une demiheure avec elle ; mais lorsque sonnait minuit, il se levait!... Alors, et sans lui adresser un reproche, Judith lui demandait seulement d'une voix douce et inquiète : Quand vous reverrai- je?
— Je vous le dirai demain de loin à TOpéra.
Et voici comment :
Il était presque tous les deux jours dans sa loge, aux secondes de face, et quand il lui était possible de passer le lendemain quelques instansavec Judith, il portait négligemment sa main droite à son oreille ; cela voulait dire : j'irai rue de Provence.
Et alors Judith l'attendait toute la journée; elle ne recevait personne; elle éloignait même sa tante pour être tout entière au plaisir de le voir.
Malgré la réserve du comte, elle avait fait une découverte: c'est qu'il avait quelque chagrin profond qui le dévorait. — Quel était ce chagrin? elle ne le lui
demandait pas? Et pourtant elle aurait été si heureuse de pouvoir s'affliger avec lui... Ce bonheur, elle n'osait l'espérer, mais elle partageait ses peines sans les connaître ; elle était triste de sa tristesse. Aussi le comte lui disait souvent: Judith, qu'avez-vous donc? quels sont vos chagrins?... Si elle avait osé, elle aurait répondu : Les vôtres !
Un jour il lui vint une idée horrible; elle se dit avec effroi : Il en aime une autre ! oui, oui, c'est sûr, il en aime une autre ! Mais alors , pourquoi prendre une maîtresse à l'Opéra?... Comme caprice... comme objet de mode... comme un jouet qu'il a acheté sans le voir... et sans le connaître... Mais alors, pourquoi?,..
Elle leva les yeux sur sa glace, et Judith était si jeune, si fraîche, si jolie... Elle resta plongée dans ses réflexions.
La porte de son boudoir sVmvrit brusquement. Arthur parut; il avait un air de trouble quelle ne lui avait jamais vu.
Mademoiselle, lui dit-il vivement, habillez-vous ; je viens vous prendre pour aller aux Tuileries.
— Est-il possible?
— Oui, le temps est superbe ; un soleil magnifique. Tout Paris y sera !
— El v©us voulez bien m'y conduire!
s'écria Judith enchantée : car jamais le comte n'était sorti avec elle, jamais il ne lui avait donné le bras en public.
— Certainement..; je vous y conduirai et aux yeux de tous, et dans la grande allée ! s'écria le comte en se promenant avec agitation... Allons, madame Bonnivet, dit-il brusquement à la tante qui entrait en ce moment dans le boudoir , habillez votre nièce ; donnez-lui ce qu'elle a de plus élégant, de plus nouveau, déplus riche.
— Grâce au ciel et grâce à monsieur le comte, ce ne sont pas les jolies parures qui nous manquent...
— (Test bon, c'est bon... dépèchezvous... nous sommes pressés.
— Allons, allons, M. le comte est pressé, dit madame Bonnivet en s'apprêtant à dénouer la robe de sa nièce.
Judith rougit et lui fit signe qu'Arthur était là.
— Qu'importe? est-ce que nous nous gênons avec M. le comte? Et avant que Judith eût pu s'y opposer, le corsage était déjà défait.
La pauvre fille troublée et hors d'ellemême, ne savait comment se soustraire aux regards d'Arthur !
Mais hélas ! sa pudeur prenait un soin bien inutile, Arthur ne regardait pas; tout entier à une idée qui semblait exciter son dépit et sa colère, il se promenait à grands pas dans le petit boudoir , et venait de heurter un vase en rocaille qui volait en éclats.
— Ah ! quel malheur ! s ''écria Judith, oubliant en ce moment le désordre de sa toilette.
— Porcelaine du Japon , dit la tante avec désespoir, il coûtait au moins cinq cent francs !
— Non , mais il venait de lui I!!
— Et bien ! êtes-vous prête, dit Ar-
thur, qui n'avait pas seulement entendu cette réflexion.
— Dans l'instant. Ma tante, mon châle... mes gants...
— Et votre mantelet, dit Arthur; vous l'oubliez, et il fera froid.
— Je ne crois pas.
— En effet, dit la tante en touchant la main de sa nièce, elle est brûlante ; est-ce que tu aurais la fièvre? Il ne faudrait pas sortir.
— Non , ma tante , s'écrit vivement Judith; je ne me suis jamais mieux portée.
Le coupé était en bas; ils y montèrent et traversèrent les boulevards ensemble, en plein midi!! ensemble!!!
Judith ne se sentait pas de joie; elle aurait voulu que tout le monde la vît... Et, pour comble d^ivresse , elle aperçut, rue de la Paix, deux de ses camarades qu'elle salua avec toute la gracieuseté que donne le bonheur!... deux premiers sujets qui, ce jour-là, étaient à pied.
La voiture s'arrêta à la grille de la rue de Rivoli. Judith prit le bras du comte et tous deux s'avancèrent dans l'allée du printemps. C'était un jour de la semaine ; toute la population parisienne , riche et oisive, s'y était donné rendezvous; la foule était immense.
Kn un instant .Arthur et sa compagne furent l'objet de l'attention générale. Ils étaient si beaux tous les deux qu'il était impossible de ne pas les remarquer.
Chacun se retournait en disant : Quel est donc ce joli couple?
— C'esl le jeune comte Arthur
de y***.
— Est-ce qu'il est marié?
Judith tressaillit à ce mot, éprouvant un sentiment de plaisir et de peine dont elle ne put se rendre compte.
— Non vraiment, dit d'un air- dédaigneux une grande et vieille dame , qui portait sur son bras un petit chien
de Vienne, et qui était suivie par deux domestiques en riches livrées, non vraiment le comte Arthur n'est pas marié, monseigneur son oncle ne le souffrirait pas.
— Quelle est donc cette jolie personne... sa sœur peut-être?
— Vous lui faites injure..., c'est sa maîtresse..., une demoiselle de l'Opéra..., à ce que je crois.
Par bonheur, Judith n'entendait pas le discours de la douairière, car, dans ce moment le baron de Blangy , qui était derrière elle , disait à son frère le chevalier : C'est la petite Judith!
— Celle dont Arthur est épris?
— Il en perd la tête... il se ruine pour elle.
— Il a raison , je voudrais bien être à sa place , regarde donc comme elle est jolie !
— Quel air distingué ! quelle physionomie enchanteresse !
— Et cette taille élégante et gracieuse.
— Prends garde, tu vas en devenir amoureux.
— C'est déjà fait. — Viens donc, viens la voir de plus près.
— Si nous pouvons, car il y a foule autour d'elle !
Et la foule répétait tous ces propos , et Arthur, à son tour, les entendait... Les jeunes femmes , en voyant l'air modeste de Judith , lui pardonnaient d'être si jolie, tandis que les jeunes gens, contemplant Arthur d'un œil d'envie se disaient: Est-il heureux!!!
Pour la première fois, alors, il re~ garda Judith comme elle méritait d'être regardée, — et s'étonna de la trouver si belle. — La promenade, le grand air, et surtout le bonheur de s'entendre admirer, avaient animé ses joues d'un nouvel éclat et donné à ses yeux une expression et un charme indéfinissables,
et puis, elle avait seize ans, elle aimait, il lui semblait qu'elle était aimée ! . . . que de raisons pour être belle ! Aussi le succès de Judith fut complet, il fut immense! La foule la reconduisit jusqu'à sa voiture. Mais alors, quand elle vit Arthur attacher sur elle un regard de tendresse, — tous ses triomphes s'effacèrent devant celui-là; les éloges de la foule furent oubliés, et elle rentra chez elle, en disant : Que je suis heureuse !
Le lendemain, à son lever, Judith reçut deux lettres. — La première était du baron de Blangy, qui, bien plus riche qu'Arthur, offrait son amour et sa fortune. — Judith n'eut pas même l'idée de montrer cette lettre à sa tante ou à
le
Arthur. — Elle ne pensait pas en la brûlant faire le moindre sacrifice.
La seconde lettre portait une autre signature que Judith relut deux fois, ne pouvant en croire ses yeux. — Mais il n^y avait pas moyen d'en douter, elle était signée : l'évêque de ***, et était conçue en ces termes.
« Mademoiselle,
« Vous avez paru publiquement hier « aux Tuileries avec mon neveu , le « comte Arthur, et comblé ainsi la me- « sure d'un scandale dont les conséfr quences sont incalculables.
« Quoique, par Timpiété des hommes, « Dieu ait permis que tout fût boule-
« versé , nous avons encore les moyens
« de punir votre audace. Je vous dé-
« clare donc, mademoiselle, que, si
« vous ne mettez fin à un pareil scan-
« dale , j'ai assez de crédit auprès du
« ministre de la maison du roi pour
« vous faire renvoyer de l'Opéra. — Si,
u au contraire, vous abandonnez à l'ins-
« tant et à jamais mon neveu, nous
a vous faisons offrir, car la fin sanctifie
« les moyens, deux mille louis et
« l'absolution de vos fautes , etc.,
« etc. »
Judith fut d'abord anéantie en lisant cette lettre, puis elle reprit courage, consulta son cœur, rassembla toutes ses forces et répondit :
« Monseigneur,
« Vous me traitez bien cruellement, « et pourtant je pourrais attester <le- « vant vous et devant Dieu que je n'ai « rien à me reprocher. — Cela est! je <c vous le jure... mais je ne m'en vante- <( rai pas , j^y ai trop peu de mérite ; il « est tout entier à celui qui m'a épar- « gnée et respectée.
« Oui, monseigneur, votre neveu est « innocent de tous les torts dont vous « Taccusez, et si Ton offense le ciel en « aimant de toute son âme , c/'est un « crime dont je suis coupable, mais « dont il n'est pas complice.
« Voici donc la résolution que j'ai « prise.
« Je lui dirai ce que pour moi je « Saurais jamais osé dire, mais ce « sera pour vous, monseigneur... et (( le ciel m'en donnera la force... je « lui dirai : Arthur, suis-je aimée de « vous? Et si comme je le crois, comme « je le crains, il me répond : Non, Ju- « dith, je ne vous aime pas; je vous « obéirai, monseigneur, je m'éloigne- « rai de lui, je ne le verrai plus ja- « mais , et alors , je l'espère, vous m'esk timerez assez pour ne rien m'offrir , « et pour ne pas ajouter l'humiliation « au désespoir. — Ce dernier... suffira « pour mourir.
« Mais si le ciel, si mon bon ange,
« si le bonheur de toute ma vie voûte laient qu'il me répondît : Je vous « aime !
h Ah! c'est bien mal ce que je vais
« vous dire, et vous allez m'accabler,
« à juste titre, de vos reproches, de
« vos malédictions; mais voyez-vous,
«• monseigneur , il n'y a pas de pouvoir
« au monde qui puisse m'empêcher
« d'être à lui, de lui tout sacrifier
« Je braverai tout, même votre colère...
« car, après tout, que pourrait-elle?
« me faire mourir, et que m'impor-
« terait de mourir, — si j'avais été
« aimée !
« Pardon, monseigneur, si cette let- « tre a pu vous blesser... elle est d'une
« pauvre fille sans connaissance du
« monde et de ses devoirs, mais qui
« trouvera peut-être quelque grâce à
« vos yeux, dans l'ignorance de son
« esprit , dans la franchise de son
a cœur, et surtout dans le profond
« respect,
h Avec lequel elle a l'honneur d'être, u monseigneur, etc. »
Cette lettre écrite, Judith la cacheta, Fenvoya sans parler à personne , et dès ce moment, décidée à connaître son sort, elle attendit avec impatience la prochaine visite du comte.
C'était le soir jour d'Opéra. Elle était sur le théâtre, regardant s'il paraîtrait
dans sa loge des secondes et s ''il lui ferait le signe convenu.
Ce soir-là Arthur ne vint que bien tard, mais il semblait sombre et préoccupé. Il ne regardait pas du côté du théâtre et ne fit aucun signe à Judith , qui se désespéra. Il fallait encore attendre au surlendemain.
Le surlendemain, citait un mercredi, elle fut plus heureuse. Il lui adressa de loin le signe qui lui indiquait le rendezvous, et Judith se dit : Demain matin il viendra, demain je saurai mon sort.
Mais le matin, arriva le chasseur de M. le comte annonçant que son maître
n'avait pas un instant à lui dans la journée, et qu'il viendrait le soir assez tard souper avec mademoiselle Judith.
Souper avec elle en tête à tête, cela ne lui était jamais arrivé à lui qui la quittait toujours avant minuit.
— Qu'est-ce que cela voulait dire ?
La tante trouvait que c'était très clair ; Judith ne voulait pas la comprendre.
A onze heures du soir , le souper le plus fin et le plus délicat avait été préparé par les soins de madame Bonnivet.
Quant à Judith, elle ne voyait rien, n'écoutait rien ; elle attendait.
Elle attendait ! toutes les facultés de
son àme se renfermaient, se résumaient dans eette idée !...
Mais onze heures et demie, minuit avaient sonné, et Arthur ne venait pas!
Toute la nuit s'écoula! il ne vint pas ! et elle attendait encore,
Et le lendemain et les jours suivans Arthur ne parut pas... Elle ne reçut aucune nouvelle, elle ne le revit plus !
Qu'est-ce que cela signifiait? qu'estce qu'il était devenu? »
— Messieurs, dit le petit notaire, en ^interrompant, voici le rideau qui se lève : la suite à l'autre entr'acte.
— Messieurs, dit le petit notaire, an moment où finissait le troisième acte des Huguenots , je devine que vous tenez à savoir ce qui était arrivé à notre ami Arthur, et surtout à connaître au juste ce qifil était?
— Si vous aviez commencé par là?
lui dis-je.
— Je suis maître de placer mon exposition où je veux; c'est moi qui conte; — d'ailleurs ce n'est pas ici , à l'Opéra , qu'il faut se montrer sévère sur les expositions, dit le professeur en droit on ne les entend jamais.
— Ce qui est souvent un grand bonheur pour les auteurs de libretti , ajouta le notaire en me regardant; et satisfait de son épigramme , il continua en ces termes ;
« Le comte Arthur de V*** descendait d'une très ancienne et très illustre famille du Midi. Sa mère , veuve de très
bonne heure, n'avait eu que lui (Tentant, et était sans biens; mais elle avait un frère qui avait une immense fortune.
Ce frère, monseigneur l'abbé de V***, avait été successivement à la cour de Louis XVIII, et plus tard à celle de Charles X, un des prélats les plus influens , et l'on sait quelle était à cette époque la puissance du clergé , puissance qui gouvernait la France , le souverain et même l'armée. L'abbé de V*** était d'un caractère froid, d'un esprit sévère et hautain, d'un caractère égoïste, et pourtant excellent parent, car il avait de l'ambition pour lui et les siens. Il se chargea de l'éducation de son neveu, le mit bien en cour, fit rendre à
>a .sœur une partie de ses bien» coniisqués pendant réniigralion, et la pauvre comtesse de V*** mourut en bénissant son frère et en recommandant pour lui à son fils une obéissance aveugle ï
Arthur, qui adorait sa mère, lui jura à son lit de mort tout ce qu'elle voulut, serment d'autant plus facile à tenir que depuis son enfance il avait une peur horrible de monseigneur son oncle , et avait toujours été habitué à se soumettre sans résistance à ses moindres volontés.
Grave, doux et timide , mais cependant plein de courage et d'honneur, Arthur avait toujours senti un vif penchant pour la carrière des armes , pour Tuni-
(orme et pour l'épaulette , peut-être aussi parce que dans le palais de son oncle il ne voyait que des robes noires et des surplis. Il osa un jour et avec une grande réserve faire part de ses intentions à Monseigneur, qui fronça le sourcil et lui annonça d'une voix ferme et décidée qu'il avait d'autres vues sur lui.
L'abbé de *** avait été nommé évêque , et il espérait mieux! Il avait des chances pour le chapeau de cardinal; et dans une si belle position, il voulait attirer après lui son neveu, l'élever aux plus hautes dignités de l'Église ; en un mot, lui faire embrasser la carrière qui seule alors conduisait rapidement aux honneurs et à la puissance.
Arthur Posait résister ouvertement au terrible ascendant de son oncle , mais il jurait bien en lui-même de n'être jamais évêque.
Pourtant on en avait parlé au roi , qui avait accueilli ce projet avec une insigne bienveillance. — Arthur devait, dans quelques mois, entrer au séminaire, seulement pour la forme, puis recevoir les ordres, et passer rapidement des degrés inférieurs aux premiers rangs de son nouvel état.
Arthur n'avait pas oublié les sermens faits à sa mère, et , d^un autre côté, c'eût été aux yeux de tous une insigne ingratitude de se brouiller ouvertement avec un oncle , son seul parent et son bien-
faiteur. — N'osant donc déclarer la guerre au redoutable prélat, et s'opposer directement à ses intentions épiscopales , il cherchait quelques moyens détournés pour arriver au même but et pour forcer l'abbé à renoncer de luimême à ses desseins. Le seul moyen était d'arriver à quelque bon scandale qui le rendît indigne des saintes et respectables fonctions qu'on voulait lui conférer malgré lui.
Ce n'était pas facile, car Arthur, soit que cela vînt de son naturel ou de son éducation , avait un fond de principes et d'honnêteté qu'il ne pouvait vaincre. — N'est pas libertin qui veut ; — il faut pour cet état une vocation comme pour les autres , et Arthur avait autant de
peine à être mauvais sujet qu'à être évèque... Il y a des gens qui ne réussissent à rien.
Il avait pourtant des amis pleins de facilité et dlieureuses dispositions, qui, pour lui rendre service , l'entraînaient dans leurs joyeuses orgies. — Arthur y allait par raison..., mais le désordre l'ennuyait autant qull amusait les autres ; sa froide sagesse glaçait la folie de ses compagnons, et finissait souvent par les rendre raisonnables , — il était signalé comme un trouble-fète , et il y avait renoncé.
Alors, et en désespoir de cause, il avait tourné ses vues vers les dames de la cour. — Mais dans cette cour, les da-
mes fuyaient le bruit et le scandale, non pas qu'il y eut moins d'intrigues qu'autrefois, maison les cachait mieux; et Févêque, quoique averti des silencieuses passions de son neveu, eut l'air de ne rien savoir et de fermer les yeux, pensant probablement avec Molière :
Que ce n'est point pécher qae pécher en silence.
Quel parti restait-il donc alors à ce pauvre Arthur, qui courait après le scandale comme d'autres courent après la gloire, sans pouvoir l'atteindre? Un de ses amis , franc libertin , lui dit :
— Prends une maîtresse à l'Opéra; ce théâtre est à la mode , tout le monde y
va; cela se saura, cela fera du bruit, c'est tout ce qu'il faut.
— Moi! dit Arthur en rougissant d'indignation, me mêler d'une intrigue pareille !
— Tu ne t'en mêleras pas ; tout cela s'arrange avec les grands parens ; et le traité une fois conclu, il n'en sera que ce que tu voudras ; il ne s'agit pas que cela soit; mais qu'on le croie et qu'on le dise.
— A la bonne heure.
— Tu seras en titre et voilà tout ; tu sais bien que de nos jours... il y a une
foule de titulaires qui n^exercent pas.... tu seras eome nex.
— Soit; j'y eonscns.
On a vu les détails de la présentation et la première entrevue de Judith , d'Arthur et delà tante.
On s^arrangea pour que monseigneur Tévêque en fût instruit — Il ne dit rien.
On le prévint que presque toutes les nuits la voiture de son neveu stationnait rue de Provence, et Arthur espérait chaque jour une explication et une scène, où il comptait se rejeter sur la violence d'une passion qui désormais le
rendait indigne des bontés de son oncle ; mais pas une plainte ne se fit entendre , et Arthur ne savait comment expliquer ce sang-froid et cette résignation évangéliques.
C'était le calme précurseur de l'orage.
Monseigneur lui dit un matin : Le roi a été fort irrité contre vous, j'ignore à quel sujet.
— Je le devine.
— Et moi je ne veux pas le savoir.
Sa Majesté a pardonné, mais elle exige que dans deux jours vous entriez au séminaire.
— Moi, mon oncle...
— Ce sont les ordres du roi, c'est:
auprès de lui qu'il faut réclamer ; et il lui tourna le dos.
Arthur furieux, hors de lui, ne sachant où donner de la tète, courut chez Judith, remmena aux Tuileries, l'avoua pour sa maîtresse aux yeux de tout Paris et à la veille de partir pour le séminaire. Cette fois, il n'y eut pas moyen de ne pas éclater. Impossible , après un tel scandale, de songer, de long-temps du moins , à le faire entrer dans l'Église. — C'est tout ce qu'Arthur demandait. — Monseigneur écrivit à Judith la lettre menaçante que nous avons vue , et le roi envoya au comte
Tordre de quitter Paris dans les vingtquatre heures. — Il fallait obéir. Par bonheur, Arthur était intimement lié avec un des fils de M. de Bourmont, qui, lui-même, partait la nuit suivante pour Alger, où se préparait une importante expédition. — Arthur le supplia de l'emmener avec lui , comme volontaire , de n'en rien dire à personne , ni au roi, ni à son oncle. Puisqu'on me laisse libre du lieu de mon exil, se disait-il, je le choisirai glorieux. — J'irai où il y a du danger et de l'honneur! Je me ferai tuer, où j'entrerai un des premiers dans la Casauba, et quand je reviendrai avec un drapeau , on verra si Ton ose encore m'affuble r d'une étole et me faire donner la bénédiction aux • fidèles.
11 s'éloigna de nuit dans le plus grand secret, car toutes ses démarches étaient observées, et il craignait que si on devinait le but de son voyage, on ne l'empèchàt de partir; il écrivit un mot à Judith pour la prévenir seulement qu'il la quittait pour quelques jours; mais ce billet, tout insignifiant qu'il était, fut intercepté et ne parvint pas. Le préfet de police était aux ordres de monseigneur.
La semaine suivante, Arthur était en pleine mer, et le vingtième jour il débarquait en Afrique. Il monta des premiers à l'assaut , au fort de l'Empereur, et fut blessé à côté de son intrépide ami, M. de Bourmont, qui tomba frappé à mort au milieu d'un triomphe. — ■
loi
Long-temps Arthur fut en danger; pendant deux mois on désespéra de ses jours, et quand il revint à lui , sa fortune, ses espérances, celles de son oncle , tout avait disparu en trois jours , avec la monarchie de Charles X,
L'évèque n'avait pu résister à un pareil désastre; malade et souffrant, il avait voulu suivre la cour exilée, il ne Pavait pu. — L'impatience, la colère continuelles qu'il éprouvait, avaient exalté son cerveau et enflammé son sang ; une fièvre dangereuse se déclara, et dans l'état d'irritation où il était, ne sachant à qui s'en prendre, ce fut sur son neveu qu'il se vengea de la révolution de juillet.
Arthur, à peine rétabli de sa blessure,
arriva à Paris, — et c'est ici, messieurs, dit le notaire en élevant la voix, que je commence à entrer en scène.
— M. le comte vint chez moi pour me confier les affaires de la succession dont il était peu en état de s'occuper. — J'étais depuis long-temps son notaire et celui de sa famille, cela me revenait de droit : nous procédâmes d'abord à la levée des scellés.
Je ne vous parlerai point des détails de l'inventaire, quoiqu'un inventaire bien fait et bien dressé ait bien aussi son prix; en inscrivant à leur numéro d'ordre les différens papiers que renfermait le secrétaire de monseigneur, j'aperçus un billet gauffré et satiné , signé Judith , danseuse à V Opérai La lettre d'une dan-
seuse chez un évcque!... J'aurais voulu pour rhonneur du clergé la faire disparaître; mais déjà Arthur s^n était saisi , et voyant son trouble et son émotion, je crus un instant, Dieu me pardonne cette mauvaise pensée, que monseigneur et son neveu avaient été rivaux sans le savoir.
— Pauvre fille!... pauvre fdle !.. . disait Arthur... Quelle noblesse! quelle générosité! quel trésor je possédais là!.. Tenez..., monsieur..., tenez, lisez, me dit-il, et quand je relus cette phrase :
Si l'on offense le ciel en aimant de toute son âme, c'est un crime dont je suis coupa hle... . mais dont il n'est pas complice.
— C'est pourtant vrai ! s ''écria Arthur, qui avait alors les larmes aux yeux ! elle m'aimait de toute son âme, et je ne m'en apercevais pas , et je ne songeais pas à l'aimer..., et elle avait seize ans, et elle était charmante!... car vous ne savez pas, monsieur, comme elle est jolie..., c^st la plus jolie femme de Paris.
— Je n^en doute pas, monsieur le comte... Mais si vous voulez que nous achevions l'inventaire
— Comme vous voudrez...
Et il continuait à lire à voix haute les fragmens de la lettre.
<( Si le ciel, si mon bon ange, si le « bonheur de toute ma vie voulaient « qu'il me répondit : Je vous aime !
. « Ah î c'est bien mal ce que je vais
« vous dire, et vous allez, à juste titre,
(( m'accabler de vos reproches , de vos
<( malédictions; — mais voyez-vous,
« monseigneur, il n'y a pas de pouvoir
« au monde qui puisse m'empêcher
u d'être à lui, de lui tout sacri-
« fier... »
— Et j'ai méconnu... j'ai repoussé un pareil amour, s'écriait Arthur. — C'est moi , c'est moi seul qui fus coupable..., mais je réparerai mes torts, — je lui consacrerai ma vie tout entière..; je vous le promets, je vous le jure. —
Eh ! qui maintenant (Tailleurs pourrait me blâmer d'avouer une telle maîtresse?... J^en suis fier. — Je Pairne, je le dirai à tout le monde, et tout le monde me Tenviera..., à commencer par vous, monsieur le notaire, qui ne m'écoutez pas... et qui regardez si attentivement ce fatras de papiers.
— Ces papiers..., citait le testament de son oncle, que je venais de découvrir, — testament qui le deshéritait et qui disposait de l'immense fortune du défunt en faveur des hospices , et pour des fondations pieuses.
Je le dis à Arthur, qui ne montra pas la moindre émotion et se mit à relire la lettre de Judith.
— Vous la verrez, ma jolie maîtresse, me dit-il, vous la verrez, je veux que vous dîniez aujourd'hui avec elle.
— Mais ces papiers..., ce testament...
— Eh bien! me dit-il en souriant, cela ne me regarde plus; — heureusement, Judith m'aimera sans cela!!!
Adieu, monsieur, adieu; je vais la voir, je vais retrouver près d'elle plus que je n'ai perdu.
Et il sortit les yeux rayonnans de plaisir et d'espoir.
— Singulier jeune homme, me disje, qu'une maîtresse console d'une
succession perdue! et j'achevai mou inventaire.
Quelques heures après, j'étais de retour chez moi ! Je vois entrer Arthur comme un fou, comme un homme en délire. — Elle n'y est plus! me dit-il, elle n'y est plus. — Perdue..., elle est perdue pour moi !
— Eh quoi, une infidélité!!...
— Qui vous l'a dit, s'écria-t-il vivement en me prenant au collet.
— Je n'en sais rien.
— A la bonne heure; car je n'y survivrais pas! Depuis mon départ, depuis
trois mois elle a disparu , elle a quitté 1 ''Opéra.
— Que vous ont dit ses compagnes ?
— Des absurdités. Les unes prétendent qu'elle a été enlevée... une autre m'assurait de sang-froid qu'elle avait l'intention de se périr.
— C'est possible !... depuis la révolution de juillet le suicide devient à la mode !
— Ne dites pas cela... j'en perdrais la raison. J'ai couru à son appartement de la rue de Provence , elle l'avait quitté sans dire où elle allait.
— Aucun indice?
— L'appartement est à louer. — Personne ne Ta habité depuis elle.
— Et vous n'avez rien trouvé?
— Rien! seulement dans la chambre de sa tante, à terre... cette adresse, cette carte d'emballage sur laquelle était écrit : A Madame Bonnivetà Bordeaux..
Car je me le rappelle , elle est de ce pays-là.
— Eh bien....?
— Eh bien, chargez-vous ici de mes affaires, arrangez cela comme vous l'entendrez.
— Que voulez-vous faire?
T. Il, 8
— Suivre ses traces ou celles «le sa taute la chercher, la découvrir.
— Souffrant comme vous Têtes, vous voudriez partir demain pour Bordeaux?
— Demain, c'est trop tard!
Il partit le soir même! Et... — Ici le quatrième acte des Huguenots commença : le notaire ne parlait plus, il écoutait... Et il nous fallut attendre àTautre entVacte la suite de l'histoire.
M. Nourrit venait de sauter par la fenêtre , mademoiselle Falcon venait de s'évanouir; le quatrième acte des Huguenots finissait au bruit des applaudis-
ito
semens, et le notaire continua son récit en ces termes :
Arthur était resté six mois à Bordeaux, cherchant, interrogeant, demandant à tout le monde madame Bonnivetdont personne ne pouvait lui donner de nouvelles. Il l'avait même fait mettre dans les journaux! et la pauvre femme serait morte de plaisir, si elle s'y était vue!... Mais cela ne lui était plus possible. Le propriétaire d^ine petite maison dans laquelle elle avait demeuré vint donner à Arthur les renseignemens qu'il avait fait demander par les gazettes. Madame Bonnivet était morte depuis deux mois.
— Et sa nièce...?
— Notait pas avec elle; mais la tante jouissait d'une certaine aisance : elle avait cent louis de rente viagère.
— DWi cela lui venait-il?
— On l'ignore.
— Parlait-elle de sa nièce?
— Quelquefois elle prononçait son nom... et puis s ''arrêtait comme craignant de trahir un secret quelle devait garder.
Arthur, malgré tous ses soins et ses recherches, n'avait pu en apprendre davantage; il était revenu désespéré.
Car depuis qu'il avait perdu Judith,
depuis qu'il eu était séparé à jamais r sou attachement pour elle était devenu un amour, une passion véritable. C'était maintenant la seule affaire, la seule occupation de sa vie ! Il se rappelait amèrement les instans si rares qu'il avait passés auprès d'elle ,• il la voyait devant ses yeux parée de tant de charmes, de tant d'amour... Et tous ces biens qui lui avaient appartenu il les avait dédaignés; il n'en connaissait le prix qu'en les perdant pour toujours.
— Il recherchait tous les lieux où il l'avait vue. — Il ne quittait pas T0péra.
Il voulut habiter l'appartement de la rue de Provence. A son grand regret, il avait été loué en son absence par un
étranger qui ne l'occupait pas ! Il voulut le revoir, du moins. — Le concierge n'en avait pas les clés, et les portes et les persiennes de l'appartement restèrent constamment fermées.
Vous vous doutez bien que , tout entier à ses regrets et à son amour , Arthur ne songeait guère à ses affaires ; mais moi je m'en inquiétais pour lui, et je voyais avec peine qu'elles prenaient une tournure fâcheuse. — Deshérité par son oncle, Arthur n'avait pour toute fortune que le bien de sa mère, quinze mille livres de rente à peu près. — Il en avait dissipé plus de la moitié , d'abord dans les folies qu'il avait faites autrefois pour Judith, et ensuite dans les dépenses qu'il faisait maintenant pour décou-
vrir ses traces : car rien ne lui coûtait.
Au plus léger indice, il expédiait des courriers dans toutes les directions et semait Tor à pleines mains.., mais toujours sans succès. Aussi il me répétait sans cesse qu'elle n'existait plus, qu'elle était morte ! Dans nos rendez-vous d'affaires, il ne parlait que d'elle, et moi je lui parlais de la nécessité de vendre et de liquider. — Je Ty décidai enfin, et non sans peine ; c'était pour lui un grand chagrin de se défaire des biens qui lui venaient de sa mère... Mais il le fallait... Il devait près de deux cent mille francs, et les intérêts à payer auraient bientôt absorbé le reste de sa fortune.
On apposa donc les aftiches, on lit les
insertions dans les journaux, et la veille du jour où la vente devait se faire dans mon étude, je reçus d'un de mes confrères une communication qui me remplit de surprise et de joie. Le sort se lassait donc de poursuivre ce pauvre Arthur IV
Un M. de Courrai, homme d'une probité équivoque , et débiteur de sa mère d'une somme considérable, demandait à s'acquitter ; le capital et les intérêts montaient à cent mille écus; la dette était bien réelle , bien exigible , et mon confrère m'apportait les fonds en bons billets de banque. — Il n'y avait pas moyen de douter d'un pareil bonheur.
Je courus l'annoncera Arthur, qui reçut cette nouvelle sans plaisir ni peine.
Dès qu'un ne lui parlail pas de Judith , tuut lui était indifférent.
Pour moi, je me hâtai de donner quittance, de payer nos créanciers, de dégrever nos biens, et tout allait à merveille , sauf un incident difficile à expliquer.
Arthur rencontra un jour ce vieuv M. de Courval qui venait de s'acquitter si noblement envers nous. 11 habitait d'ordinaire la province et se trouvait par hasarda Paris. — Arthur lui tendit la main, et le remerciait de son procédé, au moment même où celui-ci s'excusait avec embarras des malheurs multipliés qui le mettaient dans l'impossibilité de jamais faire honneur à ses affaires.
— Et vous venez le mois dernier de me payer cent mille écus ?
— Moi!...
— Je n'ai plus de titres contre vous, ils sont anéantis. Vous ne me devez plus rien.
— Ce n'est pas possible !
— Voyez plutôt mon notaire !
Le débiteur, qui ne Tétait plus, accourut chez moi, et ne pouvait revenir de son étonnement.
— C'est fort heureux pour vous, lui dis-je.
— Et encore plus pour M. Arthur..., me répondit-il d'un air triste et mécontent, car moi gavais pris mon parti... ne pouvant pas payer, c'est comme si je ne devais pas; et cette affaire-là ne me rend pas plus riche ; mais lui!... c'est bien différent!... il peut se vanter d'avoir du bonheur! ..
— Quoi! vraiment? vous ne savez pas d'où cela vient?
— Je ne m'en doute pas ; mais si toutes les faillites s'arrangeaient ainsi, il y aurait du plaisir... tandis que franchement il n^ en a guère . . .
— Monsieur doit donc encore.
— Près du double de ce que j'ai, ou
plutôt (le ce qu'on a déjà payé pour moi , et si Ton se présentait pour continuer la liquidation, je vous prie de m'avertir.
— Je n'y manquerai pas.
Notre surprise redoubla, et Arthur se désolait de ne pouvoir deviner le mot de l'énigme. Je courus chez mon confrère, un honnête homme... fort instruit, qui n'en savait pas plus que moi... dans cette affaire-là, s'entend... On lui avait envoyé les fonds en lui recommandant de retirer et d'anéantir les titres. Il me confia la lettre d'envoi que je portai à Arthur. Il l'examina avec attention et n'en fut pas plus avancé. La lettre était timbrée du Havre , ville où
demeurait M. de Courval. L'écriture, qui n'était pas la sienne, nous était
tout-à-fait inconnue Mais Arthur
poussa un cri de surprise et devint pâle comme la mort en apercevant le cachet à moitié brisé; c'était celui de Judith. Il lui avait fait cadeau autrefois d'une pierre antique et précieuse sur laquelle était gravé un phénix ! Loin de voir dans ce présent une allusion ou un éloge , Judith n'y avait vu qu'un emblème de tristesse , et elle avait fait graver à l'entour ces mots : Toujours seul! ! Ce cachet ne la quittait pas , et cette devise insignifiante pour tout autre , et pour elle si expressive, ne pouvait appartenir qu'à elle. — Cette lettre vient d'elle, s'écriait Arthur; et il la laissa échapper de ses mains tremblantes.
— Kh bien! vous voilà sur quelle existe encore et qu'elle pense à vous... vous devez être enchanté ?
Arthur était furieux. Il aurait mieux aimé qu'elle fût morte; car enfin, disait-il, pourquoi se cacher? Pourquoi, lorsqu'elle sait où j'habite , craint-elle de venir à moi et de se montrer? Elle est donc indigne de paraître à mes yeux? elle ne m'aime donc plus? elle m'a donc oublié?
— Cette lettre, lui dis-je, prouve le contraire.
— Et dequel droit, reprit Arthur hors de lui, vient-elle m'imposer ses bienfaits? D'où viennent ces richesses?
Qui lui a donné l'audace de me les offrir? et depuis quand me croit-elle assez lâche pour les accepter? Je n'en veux pas, reprenez-les.
— Je ne demande pas mieux... mais à qui les rendre?
— Peu m'importe !... je les refuse.
— Vous aurez beau les refuser , vos dettes sont payées , vos propriétés sont dégrevées , grâce aux cent mille écus...
— Vous vendrez mes biens, vous réaliserez cette somme à laquelle je ne toucherai jamais et qui restera déposée
chez vous... jusqu'au moment où on pourra la reprendre.
— Mais Tétatde fortune où vous vous trouverez alors?
— Peu m'importe ! toutinfidèle qu'elle est, je ne me repens pas de m'être ruiné pour Judith... mais être enrichi par elle est une humiliation que je ne puis supporter !
Et, malgré mes efforts, malgré toutes mes remontrances, il tint à ses résolutions. Les biens furent vendus, et très bien vendus, grâce à l'augmentation successive des propriétés; les premiers trois cent mille francs furent déposés dans mon étude , et il resta encore à
ir><)
Arthur de quoi acheter six mille livrât de rentes sur le toute sa fortune.
de rentes sur le grand-livre : ce fut là
Il vécut ainsi pendant deux ans, cherchant à bannir un souvenir qui le poursuivait sans relâche; sombre et mélancolique, refusant tout plaisir ou toute distraction , il était devenu incapable de se livrer au travail ou à l'étude, et je gémissais en moi-même de l'empire qu'exerçait une si cruelle passion sur un homme d'un esprit et d'un caractère aussi élevés. Il venait me voir presque tous les jours afin d'oublier Judith , et il m'en parlait sans cesse.
Il ne l'aimait plus, disait-il, il la méprisait; il aurait fui au bout du monde
plutôt que de la revoir, et malgré lui ses pas le ramenaient dans les lieux qui lui parlaient d'elle et qui lui rappelaient son souvenir.
Un jour, ou plutôt une nuit, il était au bal masqué dans cette salle d'Opéra, où il n'entrait jamais sans un battement de cœur. Seul, malgré la foule...
toujours seul (car c'est lui qui maintenant avait pris la devise de Judith)!! Il se promenait silencieusement au milieu
du bruit... sur ce théâtre à cette
place où tant de fois il l'avait vue apparaître... puis, s'égarant dans les corridors, il monta lentement à cette loge, à cette seconde de face où dans des temps plus heureux il s'asseyait tous les
ir>2
soirs, etd'Wi il lui donnait le signal de leurs innocens rendez-vous !
La porte de la loge était ouverte. Une femme en domino élégant y était seule et semblait plongée dans de profondes réflexions. A Paspect d'Arthur elle tressaillit, voulut se lever et sortir... mais pouvant à peine se soutenir, elle s'appuya sur un des côtés de la loge et retomba sur son fauteuil. Son trouble même la fit remarquer d^Arthur qui s'approcha vivement et lui offrit ses services.
Sans lui répondre... elle le refusa de la main.
— La chaleur vous aura fait mal, lui
ùfi
<li(-il avec une émotion dont il (Tétai I pas le maître , et si vous détachiez un instant ce masque...
Elle refusa encore et se contenta pour chercher de Pair de rejeter en arrière le camail du domino qui couvrait son front.
Arthur vit alors de beaux cheveux noirs qui retombaient en boucles sur ses épaules! C'était ainsi que Judith se coiffait!... cette pose gracieuse, cette taille fine et élégante, c'était la sienne., c'étaient là sa tournure, ses manières, ce charme invisible et pénétrant que Ton devine et que Ton ne peut rendre!...
Elle se leva enfui !..
Arthur poussa un cri! C'est lui à son tour qui se sentait mourir mais rassemblant promptement toutes ses forces, il lui dit à demi-voix :
— Judith... Judith!!.. c'est vous!
Elle voulu! sortir !
— Restez! restez de grâce! laissezmoi vous dire que je suis le plus malheureux des hommes, car je vous ai méconnue lorsque vous méritiez tout mon amour !
Elle tressaillit !
— Oui, vous le méritiez alors ... oui, vous étiez digne des hommages et des adorations de toute la terre, et pourtant, insensé que je suis, je vous aime encore, je n'aime que vous, je vous aimerai toujours... maintenant même que vous m'avez été infidèle... que vous m'avez trahi !
Elle voulut répondre, la parole expira sur ses lèvres... mais elle porta la main à son cœur, comme pour se justifier...
— Et comment, sans cela, expliquer votre absence , et surtout vos bienfaits!!., ces bienfaits dontje rougis pour vous et que j'ai repoussés? Oui, Judith ,
je n'en veux pas, je ne veux que vous et votre amour; et s'il est vrai que vous ne m'ayez pas oublié, que vous m'aimiez encore... venez!... suivez-moi! Il faut m'aimer pour me suivre... car maintenant je n'ai plus de fortune à vous offrir... Eh! quoi! vous hésitez... vous ne répondez pas!!... ah! j'ai compris votre silence !... adieu, adieu pour jamais!
Et il allait sortir de la loge... Judith le retint par la main.
— Parlez, Judith, parlez de «race !
La pauvre fille ne le pouvait pas ; les sanglots étouffaient sa voix.
Arthur tomba à ses genoux ! elle ne lui avait rien dit... mais elle pleurait! il lui semblait qu'elle s'était justifiée!!
— Vous m'aimez clone encore!, vous n'aimez que moi !
— Oui, lui dit-elle, en lui tendant la main.
— Et comment vous croire?... quelles preuves ! qui me les donnera 2
— Le temps!
— Que dois-jc faire ?
ir,s
— Attendez!
— Et quel gage de votre amour?..
Elle laissa tomber le bouquet de bal qu'elle tenait à la main , et pendant qu'Arthur se baissait pour le ramasser, elle s'élanea dans le corridor et disparut.
Il la suivit quelques instans, l'aperçut de loin dans la foule; mais arrêté luimême par le flot des masques , il la perdit de vue... Puis il crut la retrouver.. . Oui... oui... c'était elle... Il était sur ses traces, et au moment où il arrivait sous le vestibule , elle s'élançait dans un ri-
chc équipage que deux chevaux superbes emportèrent au grand galop?»
— Messieurs , dit le notaire en s'interrompant, il est bien tard; je me couche de bonne heure, et si vous voulez le permettre nous remettrons à aprèsdemain la fin de l'histoire.
Le mercredi suivant, c'était jour d'opéra : nous étions tous à l'orchestre , exacts au rendez-vous, et le notaire n'arrivait pas. On donnait Robert , et cet ouvrage me rappelait ma première en-
trevue avec Arthur. Je m'expliquais surtout sa tristesse , sa préoccupation , et je pensais que Meyerbeer , lui-même, n'aurait plus la force de lui en vouloir, et lui pardonnerait de n'avoir pas écouté le sublime trio de Robert!
Mais en ce moment Arthur était-il mieux disposé à apprécier la belle musique? Était-il plus heureux! Avait-il enfin retrouvé ou perdu sa Judith?
Nous ignorions encore les obstacles qui les séparaient; et notre impatience de connaître la fin de l'histoire redoublait encore par l'absence de l'historien. Il arriva enfin après le second acte , et
jamais acteur aimé du public , jamais danseur qui reparaît après trois mois de congé, n'eut une entrée plus brillante (pie le petit notaire... Vous voilà! — Venez donc, mon cher. — vous arrivez bien tard !
— Je viens de dîner en ville et d'assister à un contrat... je dis assister... car je n'exerce plus, j'ai vendu ma charge, et grâce au ciel je ne dois rien à personne...
— Excepté à nous !
— Vous nous devez un dénoûment. .;
— l/histoire de Judith...
— Nous vous avons gardé votre place, mettez- vous là.
On se serra, on s'assit et le notaire acheva ainsi l'histoire de Judith.
« Elle avait dit : Attendez! Et pendant quelques jours Arthur prit patience; il espérait toujours une lettre ou un rendez-vous! Je la reverrai, disait-il, elle reviendra, elle me l'a promis, mais les jours, les semaines s'écoulèrent, et Judith ne revint pas.
Six mois se passèrent ainsi ! puis un an, puis deux ans. Arthur me faisait peine; et plus d'une fois je craignis pour sa raison. Cette scène du bal mas-
que l'avait vivement affecté !.. Il y àvail des inomens où se rappelant cette Judith qu'il avait retrouvée, sans la voir, qui lui était apparue sans montrer ses traits il se croyait sous l'empire de quelque hallucination. Sa tête affaiblie par ses souffrances lui persuadait que c'était un rêve... une illusion, il en vint à douter de ce qu'il avait vu et entendu, il tomba sérieusement malade, et dans le délire de la fièvre... il voyait Judith lui apparaissant pour la dernière fois et venant lui faire ses derniers adieux; et je ne pourrais vous dire tout ce qu'il lui adressait de tendre et de touchant.. Judith était sa seule pensée , son idée fixe... C'était là le mal et le tourment dont il se mourait.
Nos soins le rendirentà la vie ; mais il resta sombre et mélancolique, et excepté moi il ne voyait personne. Il n'avait jamais voulu toucher à la fortune qu'il tenait de Judith, et la sienne, comme je vous l'ai dit, ne consistait plus qu'en six mille livres de rentes. Il en avait employé quatre pour louer à l'Opéra une loge à l'année... cette seconde loge de face où il avait passé, avec Judith, la nuit du bal masqué. — Il y alla tous les soirs, tant qu'il espéra qu'elle reviendrait... et puis, quand il eut perdu cette espérance, il n'eut plus le courage ni la force d'y entrer , il s'y trouvait seul, toujours seul (son éternelle devise), et cette idée lui faisait trop de mal. Seulement il venait de temps en temps à l'orchestre , il regardait douloureuse-
meut du coté de la loge de Judith, j>iu> il s'en allait en disant .Elle n'y estpas!!...
C'était là toute sa vie ; et excepté quelques voyages qu'il faisait de temps en temps, toujours dans l'espérance d'obtenir des nouvelles de Judith ou quelques indices sur son sort, il revenait toujours ici à Paris, et chaque soir, sans qu'il y eut de sa volonté ou de sa faute, ses pas se dirigeaient vers l'Opéra. C'est pour m'y rencontrer plus souvent avec lui, que j'avais loué ma stalle à Tannée.
L'autre semaine , il était venu, — 11 était assis à l'orchestre, non pas de ce coté, mais de l'autre! — Ce jour-là,
tout-à-fait découragé, et n'ayant plus aucun espoir, il tournait le dos à la salle, et, plongé dans ses réflexions, il ne voyait rien et n'entendait rien.
Quelques exclamations bruyantes l'arrachèrent pourtant à ses rêveries.
Une jeune dame, d'une beauté remarquable et d'une parure charmante, venait d'entrer dans une loge, et toute l'artillerie des lorgnettes était dirigée de ce côté.
On n'entendait que ces mots : Qu'elle est jolie! Quelle fraîcheur!.. Quel air gracieux et distingué !
— Monsieur, quel âge lui donnezvous?
Ma
— Vingt à vingt-deux ans.
— Laissez done... Elle n'en a pas dixhuit.
— Savez-vous qui elle est?
— Non, monsieur; c'est la première fois qu'elle vient à l'Opéra...; car je suis un abonné.
D'autres voisins ne la connaissaient pas davantage.
Mais non loin d'eux, un étranger de distinction s'inclina respectueusement et salua la jolie dame.
A l'instant chacun lui demanda son nom.
— C'est lady Inggerton , la femme d'un riche pair d'Angleterre.
— En vérité !.. si jolie et si riche ! . .
— Et Ton dit qu'elle n'avait rien... Que c'était une pauvre jeune fille , qui , dans un désespoir amoureux, voulait se jeter à l'eau... et que, rencontrée et recueillie par le vieux duc, qui la traita comme son enfant...
— C'est un vrai roman.
— Ils ne finissent pas tous si bien ,
car le vieillard qui Pavait prise en amitié, et qui ne pouvait plus se passer d'elle, a voulu, dit-on, l'épouser, pour lui laisser sa fortune... Ce qu'il a fait.
H" Diable!.. Si elle est veuve.., c'est un joli parti.
— Aussi sou deuil est expiré, et, en Angleterre comme en France , c'est à qui lui fera la cour.
— .le le crois bien, dit le jeune homme qui parlait, et qui d'une main releva sa cravate , tandis que de l'autre il lorgnait lad y Jnggcrton. MU ! mais, monsieur, je crois qu'elle regarde do notre côté.
— Vous vous trompez, dit | étranger.
— Non, parbleu!., je ne me trompe pas... Je m'en rapporte à monsieur; et il s'adressait à Arthur qui n'avait rien entendu et à qui il fut obligé d'expliquer cedont il s'agissait!
Arthur lève les yeux ! et dans la loge des secondes de face . . . dans cette loge qui autrefois était la sienne... il aperçoit!.
Ah! l'on ne meurt pas de surprise et de joie... puisque Arthur existait encore... puisqu'il sentait les battemens redoublés de son cœur... puisqu'il conservait assez de force et de raison pour se dire... C'est elle!., c'est Judith! Mais
eu inëmc temps... il restait immobile... il n'osait remuer... il craignait de s'éveiller!
— Monsieur, monsieur... lui dit son voisin... vous la connaissez donc!..
Arthur ne répondait pas , car, en ce moment, les yeux de Judith avaient rencontré les siens... Il y avait vu briller un éclair de joie et de plaisir ! Et que devint-il, mon Dieu ! comment sa tète aurait-elle pu y résister... quand il vit la main de Judith , cette main si blanche et si jolie, s'élever lentement à la hauteur de son oreille, et, imitant le signal qu'on lui donnait autrefois, jouer quelques instans avec des boutons en
émeraudc dont Arthur lui avait l'ail présent.
Ah! cette t'ois , il crut devenir fou! il détourna la vue , mit la tète dans ses mains et resta ainsi quelques instans pour se convaincre que ce n'était point une illusion, pour se répéter qu'il existait encore et que c'était bien Judith qu'il venait de voir... puis quand il en fut bien sûr. .. il leva encore une fois les yeux vers elle !... la vision céleste avait disparu !.. Judith n'était plus là... elle était sortie !..
Un froid mortel parcourut tous ses membres... une main de fer lui serra le coeur... puis se rappelant ce qu'il venait
de voir... et d'entendre... car elle lui avait parlé .. elle lui avait donné un signal... il s^élança de sa place... sortit de l'orchestre, et courut dans la rue en disant : Si je m'abuse, cette fois... si c'est encore une erreur... ou je perdrai la raison, c'est sûr... ou je me tuerai... Et, décidé à mourir, il se dirigea froidement vers la rue de Provence; — Il frappa à la porte qui s'ouvrit..., et, tremblant, il demanda : — Judith.
— Madame est chez elle, dit tranquillement le concierge.
Arthur poussa un eri, et s'appuya sur la rampe de l'escalier pour ne pas tomber.
IJ monta au premier, traversa lous les apparteniez, ouvrit la porte du boudoir.
Il était meublé eomme autrefois... il y avait six ans.
Le souper qu^il avait demandé avant son départ était là, tout servi. II y avait deux couverts.
Et Judith, assise sur un canapé, lui dit au moment où il entra : Vous venez bien tard, mon ami. Et elle lui tendit la main.
Arthur tomba à ses genoux!!!...
Ici le notaire s'arrêta.
— Eh bien?., s'écria tout le monde, achevez.
— Le notaire sourit et dit : Arthur ne m'en a pas conté davantage! D'ailleurs voici le troisième acte de Robert qui commence!
— Qu'importe! achevez!
— Que vous dirais-je de plus?... je viens de dîner avec eux... j'ai signé au contrat !
— Ils se marient donc?
— Certainement, Judith Ta voulu!
l'uni dernière surprise, sun>
doute
— Peut-être lui en réserve-t-elle encore une autre !
— Laquelle? demanda vivement le professeur en droit?
— Je n'en sais rien!... répondit le notaire en souriant, mais on assure que le vieux duc son mari ne rappelait jamais que : Ma fille !
En ce moment la loge des secondes s'ouvrit, Judith parut enveloppée dans son manteau d ''hermine et appuyée sur le bras de son amant , de son mari !...
Kl un mémo cri partit à l'instant des bancs de l'orchestre :
— Qu'elle est jolie î
— Qu'il est heureux !
IOTEMKÏ1Y
POTEMKIN