‹ TonadillasChapitre 21 sur 25 · TOUS LES POSTILLONS · texte numérisé non relu

TOUS LES POSTILLONS

Bon voyage.

(La voiture part au grand galop, et au milieu des éclats de rire des postillons.)

edmond , un peu embarrassé et après un instant de

silène c.

Nous avons perdu là un temps précieux ;

car il y a encore trois grandes lieues d'ici à Sens , et voici le soir qui arrive.

MATHILDE

Peu importe... on peut voyager la nuit.

EDMOND

Je ne le souffrirai point... pour vous d'abord... pour votre santé vous devez être

fatiguée, et moi aussi... Et pour tout l'or du monde, je ne ferai pas quatre lieues de plus.

MATHILDE

Quoi ! vous voulez vous arrêter a Sens ?

EDMOND

Oui , sans doute.

mathilde, avec effroi.

Et ma tante?

Edmond , gravement.

Votre tante est une personne raisonnable qui pense qu'après trente lieues de poste on a besoin d'un bon lit et d'un bon souper... et nous devons penser comme elle.

MATITILDE.

Et si elle nous rencontre ?

EDMOND

Je l'en défie... Ne savons-nous pas où elle loge ? A l'Écu de France , n'est-il pas vrai ?

Certainement.

MATHILDE

EDMOND

Eb bien ! il n'y a pas que cette auberge-là dans la ville. . . Postillon , la meilleure auberge après celle de l'Ecu?

,E POSTILLON

L'hôtel de l'Europe , où l'on est au moins aussi bien.

EDMOND

Je parie qu'on y est mieux... Postillon, à l'hôtel de l'Europe... c'est là que nous descendrons.

mathildEj Insistant de nouveau et les larmes aux yeux.

Triais, monsieur... quand je vous prie eu

y race...

EDMOND

C'est inutile... je suis votre chevalier , votre protecteur, et je dois en dépit de vousmême veiller sur vous... Que diable! je suis courbaturé, ainsi vous devez l'être... Et vous n'avez rien pris aujourd'hui... Votre main est brûlante, vous avez là fièvre.

math il de, avec égarement.

Je crois qu'oui... mais je l'ai voulu... mon

sort est fixé... et quand j'en devrais mourir, j'aime mieux fuir que de m'exposer aux regards et aux reproches de ma tante.

EUMONI).

Voilà de vos exagérations ordinaires! il n'y a pas moyen de raisonner avec vous... D'abord , chère amie , vous ne mourrez pas ; et ensuite , mettons les choses au pire. . . Vous rencontreriez votre tante, et même votre père , qu'est-ce que cela ferait maintenant? Rien ne peut empêcher que vous ne soyez partie ce matin de Paris , avec moi , en tête-à-tête... dans une chaise de poste... Et pour l'honneur de la famille , pour votre réputation... il n'y a que le mariage... un bon mariage.

MATHILDE , à part , arec douleur.

Il ne dit que trop vrai.

EDMOND

Voilà que vous pleurez... ce n'est pas là

répondre... Mathilde , Mathilde... Allons, elle sanglotte maintenant. [A part). Dieu! que c'est ennuyeux les petites filles! (Haut). Vous détournez la tête... Vous ne voulez donc plus ni me voir ni me parler.

MATHILDE j d'une voix étouffée-

Non , non , laissez-moi.

KDMOND.

Gomme elle voudra. Aussi bien il n'y a plus à délibérer... Nous voilà aux portes de la ville , qui me paraît fort bien , autant que l'obscurité permet de distinguer. A peine neuf heures, et pas une lumière!... Tout le monde est déjà endormi... que c'est amusant de coucher en province!... Mathilde, Mathilde

elle ne me répond pas. Est-ce qu'elle se trouverait mal de fatigue et de besoin? C'est sa faute! avoir voulu faire trente lieues sans rien prendre!

LE PQSTILLON, n'arrêtant devant une grande porte, et faisant claquer son fouet.

Ohé! ohé ! la porte.

(Les portes de l'auberge s'ouvrent; la calèche entre dans la cour; la maîtresse d'auberge et ses servantes entourent la voiture. Edmond prend entre ses bras Mathilde, qui est à moitié évanouie, et dont il cache la figure avec son voile.)

LA MAJï'KESSE D'AUBERGE.

Madame paraît souffrante.

EDMOND

Oui , ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.

LA MAÎTRESSE d' AUBERGE.

A deux lits?

EDMOND

Certainement... cl un bon feu.

l.A MAÎTRESSE n'AUBERGE , criant.

Catherine, le numéro 2.

CATHERINE

Oui, madame. (Eclairant) Par ici, monsieur, par ici.

lTne cliaiubie à deux !ii<, une cheminée, un canapé, une

table. — l'orie à droite et à gauche.

ed.mond, posant Matiiilde sur un canapé.

Ce ne sera rien... Voilà qu'elle revient à elle... Vite du feu.

CATHERINE

Vous voyez qu'on est en train de l'allumer.

EÛMORDi

Et à souper ici... près de la cheminée.

CATHEKIXL.

Oui , monsieur.

Qu'est-ce que vous me donnerez?

CATHERINE

Si monsieur veut voir ce qu'il y a , et choisir lui-même.

EDMOND

Ce sera plus prudent... Je vais commander le dîner, pendant que vous ferez nos lits... C'est le plus pressé. ( Prenant la main de Mathilde. ) Allons , allons , Mathilde, revenez à vous , et ne craignez plus rien. Mous sommes maintenant à l'abri de tout danger... ( A Catherine. ) C'est par ici , n'est-ce pas , la porte à gauche.

Il sort. i

CATHERINE

Oui , monsieur.

(Mathilde qui l'a à peine entendu, reste anéantie et la tête penchée sur son sein.)

CATHERINE

Voilà une pauvre jeune dame qui a l'air bien souffrante... Si madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez-vous?

MATHILDE

Oui , ma bonne... oui , je vous remercie.

CATHERINE , il pari.

Je vais chercher des draps. Je crois que le sommeil est ce qui lui est le plus nécessaire.

mathilde, restée seule , levé les yeux , et sort peu à peu de son anéuniissemeHl.

Où suis-je?.. seule enfin !.. Ah I je respire.. .

que s'est-il donc passé?.. C'était un songe, un songe affreux!... (Regardant autour d'elle. ) Non... ce n'est que trop vrai... je suis à lui...

pour toujours à lui! ce n'est pas possible

Mes sens m'abusent et m'égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mou cœur avait rêvé!... Quelle différence! mon Dieu et quel réveil... et qui dois-je accuser ? Moi , moi seule. . . Ah ! je suis bien coupable et bien malheureuse... Insensée que j'étais! je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques, j'ai méprisé les conseils de la raison et de l'amitié; j'ai mérité d'être punie... Mais êtreà lu}!.. mais lui appartenir!. .Ah ! monehâtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant maintenant comment loi échapper? Mon honneur , ma réputation ne sont-ils pas entre ses mains? Que faire , ô mon Dieu ! que faire ! qui viendra à mon aide? ( poussant un cri et joignant les mains. ) Ah! je n'ai que matante... je n'ai qu'elle au monde... Et c'est pour nie sauver que le ciel l'a conduite si près de moi... Oui... (Apercevant sur la table, du papier, une plume el de V encre. Voila ce

qu'il faut pour lui écrire... Elle saura tout.

Elle r-crit vivement e n'aperçoit pas Catherine qui apporte deux paires de draps.

CATHERINE

Madame veut-elle quelque chose?

HATHILDE.

Non... Que venez-vous faire?

CATHERINE

Mettre des draps à votre lit... et à celui de votre mari.

O ciel

MATHILDE

CATHERINE

Vous êtes toute tremblante.

■AtHJLDB , trùtibièe.

Moi! non... Dites-moi, vous êtes de cette ville':' Connaissez-vous l'hôtel de l'Ecu de France.

CATHERINE

C'est au bout de celte rue.. . Vous traverser la grande place... et juste devant vous...

MATHTLDE.

C'est bien. .. (A part regardant Catherine. ) Si je l'y envoyais?... Non... non... Je ne resterai pas un moment de plus... Cette lettre, je la porterai moi-même... et si on refuse de me voir... [Avec confiance. ) Ce n'est pas possible! C'est la sœur de mon père... c'est ma seconde mère... son cœur et ses bras me sont ouverts.

catherini. . la regardant avec Inquiétude.

Qu'avez-vous donc?... Comme vous êtes agitée !

HATHILDE.

J'ai besoin de prendre l'air.

7)7fl)

CATHERINE

Si madame veut se promener en attendant le souper... Nous avons un jardin d'un demiquart d'arpent. Je vais vous y conduire.

MATIIII.OI,.

C'est inutile ; je le trouverai bien. Restez... occupez-vous du souper; c'est l'essentiel... ( Entendant du bruit du côté de la porte à gauche.) On monte... c'est lui... ( Sortant par la porte à droite. ) Restez , je reviens dans l'instant.

(Elle sort.)

Catherine, restée seule.

Voilà une petite dame qui est bien gentille, mais qui tout de même a un air bien singulier.

edmond, entrant avec deux garçons d'auberge qui portent des assiettes et des serviettes.

Allons vite... mettons là le couvert, et dépêchons-nous. ( A Catherine,) Où est donc ma femme?

CATHERINE

Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre l'air.

i;d'.iond.

C'est bon, c'est bon , cela lui fera du bien... là, près du feu, son couvert et le mien... Qu'est-ce que c'est que ce vin là.

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