‹ TonadillasChapitre 4 sur 25 · UN CAPRICE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

UN CAPRICE IMPÉRIAL

attecbotc ïic Ifl cour be tiuootr.

(Un appartement magniûque dans le palais de la Taurlde. — Sur un lit recouvert de peaux de tigre un homme à moitié habillé est étendu et sommeille.— Prés de lui , sur le parquet , des papiers , des cartes géographiques.— Un sabre , richement damasquiné , des ordres en diamans. — < Sur une table à côté les restes d'un repas et plusieurs bouteilles vides.)

la comtesse branitzka , entrant.

Midi... Et il dort encore.

LE PRINCE POTEMKIN , rC'VMU.

Constantinople... Constantinople... c'est là le chemin!... En avant.

la comtesse , s' approchant de lui.

Grégoire , éveillez-vous.

LE PRINCE POTEMKIN , S éveillant.

A moi , grenadiers!... (se mettant sur son séant.) Qui vient là ?... Ah! c'est toi, comtesse... toi ,ma nièce bien aimée... Pourquoi m'éveiller en ce moment ?

LA COMTESSE

Voici le milieu du jour; et tous les grands de l'empire , les ministres de Catherine sont

là, dans votre anli-chambre, à attendre votre lever.

potemkin , avec humeur.

Qu'ils attendent!... Et quand Catherine elle-même serait avec eux, qu'ils attendent. (se frottant les yeux.) Je faisais chanter un Te Deum dans la grande mosquée.

LA COMTESSE

Des projets d'agrandissement, même en dormant !

POTEMKIN

Oui, l'empire russe est trop étroit; j'y suis gêné; je n'y respire pas... Ah! s'il ne tenait qu'à moi...

LA COMTESSE

Et que voulez-vous de plus?

l'OTEMKIN

Ce que je veux!... ce que je veux!... Être heureux , et je ne le suis pas... Quaud n'aurai-je rien à faire!... quand pourrai-je nie reposer ! .. . le bonheur , c'est le repos.

LA COMTESSE

Vous voilà bien!... Ami de la paresse, et toujours au travail... envieux de tout ce que vous ne faites pas, et ennuyé de tout ce que vous faites!

'OTEMKJN.

Le moyen de ne pas l'être! Toujours des

craintes, des inquiétudes... J'avais laissé en mon absence le commandement de l'armée à Romanzoff; et j'ai reçu hier la nouvelle...

LA COMTESSE

D'une défaite.

POTEMKIN

Non; d'une victoire!... je le rappellerai,

LA COMTESSE

Y peusez-vous?

POTEMKIN

Pour le récompenser... Il est vieux, il faut qu'il se repose... c'est à nous de combattre... je retournerai commander... Le prince Rep-

nin el Suwarow m'inquiètent aussi ; mais je ne peux pas être partout, (montrant les papiers qui sont sur la table). Et ces édits , ces ukases à rendre; ces établissemens à créer ; ces ordres à signer... tout retombe sur moi.

Chaînes pesantes! esclavage continuel, dont vous seriez bien fâché d'être délivré!... Vous , mon cher oncle , qui , il y a vingt ans, n'étiez qu'un petit élève en théologie, à l'université de Moscou ; plus tard , simple porteenseigne dans les gardes , et maintenant. ..

potemkin , lisant l'adresse d'une lettre qu'il tient a la main.

« Au prince Potemkin , premier ministre , « généralissime de toutes les armées russes , » grand amiral des flottes de la mer Noire , « de la mer d'Azoff et de la mer Caspienne, « grand hetman des Cosaques , etc., etc. »

im

LA COMTESSE

Eh! mon Dieu! que de titres!...

POTEMKIN

C'est à coup sûr quelqu'un qui demande. . . (lisant). Ah! rien que cela... le titre de chambellan... une place qui admet dans l'intimité de l'impératrice... Et qui donc!... (regardant la signature) . Le comte de Schérémézoff .

LA COMTESSE

Un joli cavalier.

POTEMKIN

Ce n'est pas un mal.

De plus un homme de tête et de mérite. POTEMKIK, déchirant la pétition.

Il n'aura pas la place!.. Colonel, s'il le veut... général, si cela lui plaît... Nous l'enverrons avec le prince Repnin. Il y a là de la gloire à gagner et des coups de fusils.

LA COMTESSE

El s'il revient avec un bras ou une jambe de moins?

l'OTEMKIN.

Alors il n'y aura plus de dangers, nous le ferons chambellan.

LA COMTESSE

Ali I vous êtes jaloux!

l'OTEMKIN.

Moi!... et de quoi? Me crois-tù donc amoureux? Je ne l'ai été que deux fois dans ma vie... d'abord, il y a vingt ans, lorsque ma fortune en dépendait ; lorsque dans la conquête d'une maîtresse , je voyais celle de la Russie. Il fallait plaire, pour renverser ces ambitieux Orloff; et quand je me rappelle leurs affronts., celui surtout du jeu de paume, j'avais la rage dans le cœur; je n'ai jamais été plus aimable que ce jour-là, et de ce jour je fus heureux., je fus empereur.

LA COMTESSE

Et votre amour , que devint-il dans le palais des czars?

POTEMKIN

Amour de gloire et de puissance. .. Celui-là dure toujours, et mourra avec moi... Par lui, on est grand , on est envié. . . on souffre , mais on règne!... et cette fortune immense, colossale, que la Russie, que l'Europe entière essaie en vain de renverser , toi seule , Nadèje, a manqué de l'ébranler.

LA COMTESSE

Moi!

POTEMKIN

Oui ! il n'y a que toi que j'aie aimée , toi , jeune fille que j'avais élevée ; c'est ma seule faute en politique.... et quand j'y pense.... quelle folie! quelle fièvre me tenait alors !... Je me rappelle qu'un jour , là , à tes pieds , je

te disais : « L'amour d'une souveraine , le trône de la Russie... tout pour un seul de tes regards. » Et ce jour-là, je l'aurais fait., j'aurais tout sacrifié.

LA COMTESSE

Oui ; mais le lendemain!...

POTEMKIN

Le lendemain... je ne dis pas... mais y songe-t-on quand on aime ?

Et. tu te croyais amoureux !. ..

POTEMKIN

Je l'aurais juré , et souvent , Nadèje , je le jurerais encore.

LA COMTESSE

Erreur I tune seras jamais qu'ambitieux... et moi , je ne serai jamais que ton amie , ta nièce , ta fille... Tout le monde te craint , te respecte ou t'admire... il faut bienqu'il y ait quelqu'un qui t'aime... ce sera moi.

POTEMKIN

Jamais je n'en eus plus besoin... jamais je n'ai été plus malheureux, plus ennuyé... Courtisé par eux tous et moi - même courtisan assidu... obligé d'épier, de deviner les fantaisies d'une souveraine ; de prévenir tous ses vœux; de ne pas lui laisser même un désir à former... et souvent elle en a de si extraordinaires , de si bizarres , de si absurdes!

LA COMTESSE

Elle , Catherine , notre magnanime impératrice !

POTEMKIN

Oui. C'est un grand souverain , un grand homme ; mais c'est une femme ! maîtresse d'un empire immense, ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir ; et ce despotisme intérieur , ces royales fantaisies d'une imagination en délire , moi seul en suis le témoin et la victime. Froide et impassible aux yeux de sa cour et de toute l'Europe , on ne voit en elle qu'un grand politique, un conquérant , un roi législateur; c'est la raison , la philosophie sur le trône! et Voltaire l'appelle un sage. Ah ! s'il avait été à ma place , il saurait à quoi s'en tenir.

la comtesse , avec gaîté.

Vraiment!

POTEMKIN

Et voilà comme on écrit l'histoire! Ah!

que de fois j'ai maudit l'empire du jupon! que de fois , foulant la pourpre des czars , accablé de bonheur et d'ennui , tenant dans mes bras ma fortune , je la pressais contre mon cœur , non avec amour , mais avec rage , comme pour l'étouffer.

LA COMTESSE

Quelle horreur!

potkmkin, revenant à lui.

Qu'ai-je dit?... Jeté confie tout , Nadège, je te laisse lire dans mon cœur , et j'ai tort peut-être; car si tu me trahissais, si tu me livrais à mes ennemis.

LA COMTESSE

Se défier de moi !

POTEMKIN

Non pas de toi; mais tu es jeune , tu es jolie, tu es entourée de courtisans quit'adorent, ne t'y trompes pas , parce que tu es la nièce de Potemkin.

le comtesse , souriant.

Et pour d'autres raisons aussi.

POTEMKIN

C'est là ce qui m'effraie. Tu n'aurais qu'à les aimer ; tu leur livrerais mes secrets. Je ne le veux pas , je le défends, ou sinon...

i.A COMTESSE , r'mnt,

Sinon, le knout, la Sibérie...

roi kmmn , avec colère.

Oui Je puis toul... et malheur a eux , malheur à foi!

LA COMTESSE

A merveille! voilà qui est galant , qui est aimable! et j'admire, Potemkin , comment ton caractère réunit à la fois les avantages et les défauts les pius opposés. Semblable en tout à l'empire russe, que lu soutiens , et dont tu es la vivante image, tu es, comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. Il y a en toi de l'asiatique, de l'européen; du lartare et du cosaque ; mais ce dernier domine. Je n'en veux pour preuve que la déclaration que tu viens de me faire.

I'OTKMKIN.

Qui , moi ? pardonne , Nadèje.

LA COMTESSE

Non pas ; et pour te punir, j'achèverai ton portrait , et je te forcerai à te regarder. Gâté par la fortune , blasé sur toutes les jouissances de la vie , malheureux à force d'être heureux, grand général, ministre habile , mais tour à tour despote et populaire, avare et magnifique , libertin et superstitieux.

POTEMKIN

Moi!

LA COMTESSE

Oui, oui , lu crois en toi , en ton étoile, et tu ne redoutes rien , si ce n'est le diable , que tu révères beaucoup.

roTEMKiN, d'un air gêné.

Quelle folie !

D'où vient donc alors ce cachet magique que tu portes toujours là , sur ton sein?

POTEMKIN

Tois-toi, tais-toi ; tu blasphèmes! et quant il serait vrai, quand j'aurais cette faiblesse, le diable a assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour lui. Franchement il faut qu'il se soit mêlé de mes affaires. Je crois souvent que c'est lui qui me conseille.

LA COMTESSE

Oui, tout à l'heure encore, quand il te

portait à soupçonner ta meilleure , ta seule amiel moi qui ne tiens ni à tes honneurs, ni à ton pouvoir. Moi qui ai tout refusé, jusqu'à ton amour ; moi enfin qui n'ambitionne rien que ton amitié , et qui braverais pour elle le knout et la Sibérie , que tu as daigné me promettre tout à l'heure.

POTEMKIN

Àh! ma nièce chérie! ah! Nadèje! je suis un monstre, un ingrat.

LA COMTESSE

Non , je le l'ai dit , tu es ambitieux, et voilà tout... mais habillez-vous, donnez vos audiences , car on vous attend. Je vous dirai plus tard ce qui m'amène.

POTEMKIN

Non pas, toi d'abord, toi avant tout...

Parle; que veux-tu? je suis riche; l'impératrice m'a envoyé hier cinq cent mille roubles, elles sont à toi.

LA COMTESSE

Je ne veux rien pour moi ; je viens vous parler pour un pauvre diable, un simple soldat auquel je m'intéresse.

POTEMKIK.

Je le fais officier.

LA COMTESSE

Au contraire ; il veut son congé. Voici son nom et celui de son régiment.

potemkin, regardant le pépier qu'elle hri u donné.

3îouravieff, grenadier au régiment de

Kerson... régiment arrivé hier à Saint-Pétersbourg. [Riant] Comment ce soldat a-t-il l'honneur d'être votre protégé?

LA COMTESSE

C'est depuis ce matin. Il était de garde à l'hôtel des monnaies , où un incendie venait de se déclarer, et il restait immobile sous les armes dans sa guérite en feu , parce que le caporal qui l'avait mis en faction n'était pas là pour le relever.

VOTEMKIN.

Bel exemple de discipline russe!., obéissance aveugle; c'est le secret de notre force. Une armée qui ne raisonne pas plus que cela est une armée invincible.

Quoiqu'il en soi! , je m'inlcresse a mon

jeune soldai , car il est jeune , un superbe grenadier, qui ne répond que par monosyllabes , car je l'ai interrogé , et il fait la conversation comme il fait l'exercice.

P0TEMKIN , riant.

En douze temps.

LA COMTESSE

Et je lui ai promis son congé ; car il est amoureux, et il doit épouser dans son pays une jeune fille qui l'attend aussi patiemment qu'il attendait le caporal.

l'OTEMKIN.

Vraiment! .le veux le voir. Holà! quelqu'un.

LA COMTESSE

Je suis sûre que cela vous amus era et von intéressera*

I'Otemkin, au domestique qui entre, lui donnant le papier.

Qu'on fasse venir sur le champ ce soldat; (à la comtesse). Vous me restez ; vous déjeunez avec moi.

LA COMTESSE

Volontiers... mais vos audiences.. i

potemkin , au domestique.

Je ne reçois pas. Vous direz que je travaille avec l'impératrice et qu'on ne me dérange pas. Rien ne doit déranger un ministre qui déjeûne ou qui dîne. C'est le seul moment où il vive pour lui.

LA COMTESSE

Encore un défaut à ajouter au portrait... Vous êtes gourmand.

l'OTEMKIX.

C'est qu'il n'y a que cela de réel et de positif; c'est le seul plaisir d'autrefois qui me soit resté fidèle dans nia grandeur. [On a servi le déjeuner). Allons! à table... voyons ces vins de France. < Buvant) A vous comtesse.

LA COMTESSE

Et moi je bois iu vainqueur d'Oezakof.

potemk.ii*.

Flatteuse! fils mangent tous deux). Quelles nouvelles débito-l-on à Saint-Pétersbourg? En s-Tvez-vous de piquantes dont je puisse divertir l'impératrice- ?

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