I.A COMTESSE
Je me retire.
POTEMKIN
A ce soir; il y a cercle à la cour : on vous y verra?
la comtesse , sortant.
Oui, mon cher oncle.
(Un instant après, et par ia porte à droite, entre Catherine. Elle porte une tunique de velours nacarat , des diamans dans les cheveu*. Elle s'avanre d'un air préoccupa. Potcmkin se lève et s'incline respectueusement. Catherine fait signe à l'officier des gardes de sortir. .
pote.mkin, regardant l'impératrice'
Encore cet air sombre et rêveur! cela ne l'a pas quitté depuis hier soir. Il y a quelque chose qu'elle me cache , que peut-être elle se cache à elle-même. Je le saurai, [haut. ) Mon auguste souveraine a-l-elle bien reposé ?
CATHERINE , brusquement.
Oui , très bien.
POTEMKIN
Et comment se trouve-t-elle ce matin?
Catherine, de même.
Mal... j'ai de l'humeur.
POTEMKIN
Et pourquoi ?
CATHERINE
Je ne sais , je viens vous le demander.
l'OTKMKIN.
Une telle confiance m'honore beaucoup ; le difficile est d'y répondre. Votre Majesté aurait-elle quelques plaintes à me faire du comte Momonoff.
Catherine , lentement et comme occupée d'un souvenir agréable.
Du tout... au contraire! sujet fidèle et dévoué dont je vous remercie ; il est comme il faut être, (AprCs un instant de réflexion), très bien, très bien. Peu d'esprit, par exemple.
Ï'OTEMKIIN.
Votre Majesté en a tant.
Catherine, avec humeur.
Pas aujourd'hui; et ayez celui de ne pas
me faire de complimens, car je suis mal disposée. Tout m'ennuie , tout me contrarie. J'ai reçu de mauvaises nouvelles, des nouvelles de France. Leur révolution marche.
POTEMKIN , tranquillement.
Ce n'est pas cela qui doit vous inquiéter ; la France est loin.
CATHERINE
Voilà le mal. il faudrait en êlre près.
POTEMKïN , souriant.
Cela viendra. Nous avons déjà pris la Pologne ; cela nous rapproche.
CATHERINE
Et ce qui me déplait le plus , c'est l'arrivée
des émigrés français ; on m'annonce même celle du comle d'Artois.
potemkiiv, vivement.
Que vient-il faire?
CATHERINE
Demander des secours.
poTEMkiis , de même.
Et vous leur en accorderez?
CATHERINE
Aucun. Qu'ils se déchirent entr'eux ; que la Prusse et l'Autriche s'en mêlent; qu'ils s'épuisent, qu'ils s'affaiblissent tous; nous verrons après.
POÏEMKIN , froidement et approuvant.
C'est bien.
CATHERINE
En attendant , si le prince vient à ma cour, j'entends qu'on le reçoive avec les plus grands honneurs. [Souriant en elle-même) Je veux même , puisqu'on le cite comme un chevalier français , je veux , devant toute ma cour, lui faire un présent chevaleresque auquel il sera sensihle... Je lui donnerai mon épée.
PQTEMKIN.
Cw'est à lui de s'en servir.
CATHERINE
Une épée de femme!., le présent est léger..
C'est la tienne qu'il lui faudrait , brave Potemkin, si elle n'était pas trop lourde pour son bras.
P0TEMK1N.
Celle-là, vous le savez , ne sort jamais du fourreau que pour le service de ma glorieuse souveraine. (Avec chaleur.) Car elle est à vous, Catherine, comme mon sang, comme ma vie, comme tout ce que je possède... et au nom de ce dévouement tant de fois éprouvé , au nom de l'amitié la plus tendre , daignez me dire quelle idée importune vous préoccupe depuis hier.
Catherine , troublée
Moi!... qui peut vous faire croire?... qui vous a dit?..
l'OTKUKIN.
Comment ne m'en serais-je pas aperçu !
mou existence , à moi , c'est vous; et rien de ce qui vous intéresse ne peut m'échapper.
CATHERINE
Eh bien! oui , s'il faut vous l'avouer, ces négociations que vous avez commencées pour l'acquisition de la Crimée... m'inquiètent beaucoup... c'est si important.
POTEMKIN
N'est-ce que cela? Nous avons réussi, et au-delà de nos vœux. Sahim-Guerray , le kan des Tartares , effrayé par mes menaces . et voyant ses ports bloqués par nos vaisseaux, vient de lui-même nous offrir ses riches provinces. Nous ne les prenons pas , on nous les donne.
CATHERINE, rl()il!,c,
Que dites-vous?
l'OTKMMV
Que îe descendant de Gcngis-kan a cédé et vendu la Crimée, pour une faible somme qu'on lui paiera dans cinq ans, ou qu'on ne lui paiera pas , selon l'état de nos finances.... Voici l'acte de vente , signé par lui, et que je soumets à votre approbation ; en attendant , nos troupes sont déjà entrées sur son territoire, et ont pris possession.
Catherin:-: , regardant l'acte^
ïl serait possible? (froidement) c'est bien , l'otemkiu, j'en suis ravie; car, je vous l'ai dit, c'est là ce qui me tenait au cœur.
potëhkin, à part , en jetant sur clic un regard observateur.
Elle me trompe : ce n'est pas cela, [haut à Catherine). Vous savez de quelle importance il est d'organiser ces nouvelles provinces ; d'y introduire les arts nés de la civilisation. Ce beau pays ne demande qu'à être cultivé , pour devenir le plus fertile de l'empire , et peut-être de l'Europe... La Crimée sera le grenier de la Kussie... Mais pour obtenir promplement de pareils résultats , il faut s'en rapportera quelqu'un qui donne à tout , le mouvement , l'impulsion et la vie ; quelqu'un , en un mot qui sache à la fois concevoir et exécuter.
Catherine; , froidement.
Je comprends.. . vous, par exemple.
POTEUKlN.
Pourquoi pas? qui eut part à la peine peut bien l'avoir à la récompense.
CAT1USRIME , froidement.
Nous verrons... nous en parlerons.
potehkin , brusquement.
Pourquoi attendre':'
, CATHERINE
Vous avez déjà les gouvernemens d'Azoff et d'Astracan. Ce serait aussi vous accabler de trop de soins et de travaux.
potemkin , avec dépit.
Vous me refusez?
CATHERINE, arec lnuiieiir.
Je ne dis pas cela... mais dans un autre nio ment... plus tard ou s'en occupera.
potemkin , s' échauffant.
Il ne sera plus temps... le temps nous presse... 11 faut être prêt avant que l'Europe ne s'éveille; et c'est dans l'intérêt du pays, dans le vôtre, que j'insiste encore, et que j'oserai vous dire qu'il le faut... que je le demande... que je le veux.
CATHERINE, aiwc fierté.
Et moi, je ne le veux pas.
pôtemkîn , s ' eniportanU
C'est la première fois que le caprice el
l'humeur vous font repousser ce qui esl juste et convenable... Voilà la récompense des services que, tout à l'heure encore , je viens de vous rendre, et que dans tout autre moment, vous auriez su apprécier... Voilà le prix de tant d'affection et d'amour... Catherine... Catherine... vous m'avez froissé et humilié : je suis malheureux et mécontent... mécontent de vous.
CATHERINE
Et tu n'es pas le seul.,. Moi aussi je suis mécontente de moi., je suis bien malheureuse.
POTEMKIN
Vous! fjrand Dieu!... Et que vous manque-t-il? Souveraine du plus grand empire de la terre. Quel désir pouvez-vous concevoir? quel vœu pouvez-vous former, qui ne soit à l'instant même réalisé?
Catherine, avec impatience.
Quel vœu?... quel désir?... que sais-je?... Il fui un temps où l'on s'empressait de les deviner.,, de les prévenir.
I'OTLMKLW
Y puis-je quelque chose? commandez.
CATHERINE
Eh! mon Dieu non : cela ne dépend pas de vous; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus... brisons là... qu'il n'en soit plus question... qu'on ne me parle plus de rien, car je sens mon humeur qui me reprend. (S'asseyant.) Quelles affaires y a-t-il , hâtons- nous, dépêchons.
POTEMKItf.
Différons arrêts des cours de justice, qu'il
vous faut signer. On a condamné les révoltés de Pilleo et de Courlande à trois ans de prison.
CATHERINE, avec liumeur.
C'est bien de l'indulgence... [Ecrivant et signant). Trois ans de plus.
l'OTEMKIN.
Le receveur des impôts de Novogorod , accusé de concussion , à cinq années en Sibérie.
CATHERINE , (ic mciltC.
Six ans de plus.
immt.MKIN.
Derschowin , écrivain pamphlétaire, gagé
par la Prusse, convaincu d'avoir publié un libelle infâme contre l'auguste personne de Votre Majesté , condamné à la détention perpétuelle.
CATHERINE, saUX ï écouter .
Dix ans de plus, potemkin , l'arrêtant au moment où elle va écrire.
Un instant... Je demande grâce pour ce supplément de peine.
Catherine, avec humeur.
Que m'importe!... (Déchirant V arrêt).
Grâce tout entière, si vous voulez , pourvu que cela finisse.
POTEMKJN, à part.
Nouveau caprice!... et celui-là, la postérité l'appellera de la clémence
Catherine.
Est-ce tout? suis-je débarrassée? (voyant Potemkin qui lui présente un papier). Eh bien ! encore une signature à donner.
POTEMKIN
La dernière... et cette .fois , votre rigueur n'aura rien à ajouter. C'est l'arrêt de mort de Pierre Thomas-Oglou , mougik au service de la princesse Waronska.
CATHERINE , d'il)! ion plus (loil.T.
Ah! je sais... depuis hier, j'ai entendu par-
1er decelte aventure. Mais vaguement...
conuftlonn ment... Donnez-m'en les détails.
POTEMKIN
Quoi ! Votre Majesté exige...
CATHERINE
Je n'ai pas, je crois, l'habitude de signer sans savoir de quoi il est question.
l'OTI-MKJN.
Il résulte de l'acte d'accusation que Thornas-Oglou , esclave , né dans les domaines de la princesse Trène Waronska, était placé dans son hôtel à Saint-Pétersbourg , comme valet de pied. Voyant tous les jours sa maîtresse , il avait conçu pour el!e une passion ardente et effrénée , que rien n'avait encore décelée. Ce n'est que le vingt-sept juin der-
uier, d'après les dépositions des témoins, qu'il en Ot l'aveu à Michel Mohilof , son camarade, cocher de la princesse; il lui confia qu'étant trop malheureux, et n'ayant aucun espoir de cesser de l'être , il voulait le lendemain aller se jeter dans la Neva. Le soir même, il distribua à tous les gens de la maison , l'argent et le peu d'effets qui lui appartenaient. Le jour d'ensuite, vingt -huit juin . jour de la sainte Irène, patrone de la princesse, il alla , de bon matin , se confesser; se dirigea ensuite vers la Neva, où il fut aperçu par deux bateliers ; mais il paraît qu'avant d'exécuter son dessein, il voulut encore une fois revoir sa maîtresse; et il retourna sur les dix heures à l'hôtel.
Achevez.
CATHERINE
POTEMKI>.
Le majordome , en le voyant, le gronda
de son absence , de sa paresse , et le mit de service à la porte de la chambre de bain, où était la princesse. Il paraît alors que ce misérable, profitant d'un moment où les femmes de chambre venaient de sortir, se rendit coupable de l'attentat pour lequel la cour suprême vient de le condamner à mort.
CATHERINE
Et ce crime est bien prouvé?
POTEMKIN
Il ne peut y avoir de doute , puisque luimême en convient et reconnaît que son châtiment est juste. Vous pouvez voir sa déposition consignée dans cet arrêt qui n'attend plus que votre signature.
Catherine, jetant la plume.
Je ne la donnerai pas.
POTËHKIIf.
Y pensez-vous?
CATHERINE
Oui , certainement. Cet homme est plus malheureux que coupable. Je vois là-dedans beaucoup de circonstances atténuantes. Rien de sa part n'était prémédité ; et si jamais, selon moi, il y a eu un cas graciable, c'est celui-là.
POTEMKIN
Votre Majesté ne parle pas sérieusement ?
CATHERINE , Vivement,
Si, monsieur. Je suis maîtresse, j'espère, de commuer l'arrêt. Si vous aviez lu le traité des délits et des peines que j'ai traduit de Beccaria,
vous verriez qu'il faut encore quelque proportion et quelque rapport entre l'offense et le châtiment. Quel est son crime , à ce garçon? un caractère trop impétueux , trop ardent , trop brûlant. Hé bien ! qu'on l'envoie en Sibérie, et qu'on ne m'en parle plus.
POTEMKIN
Mais la famille Waronska est puissante et considérée. Ils vont tous jeter les hauts cris; la princesse se plaindra.
Catherine, s' échauffant.
Et de quoi? que veut-elle de plus? elle est bien exigeante. Le crime est puni , la vertu récompensée; la sienne est reconnue , constatée par un jugement authentique. Je connais d'ailleurs son amour-propre , qui égale au moins sa pruderie ; et si l'orgueil du nom fait bruit d'un tel outrage, soyez sûr qu'au fond du cœur, sa vanité s'en réjouit.
P0TEMKIN.
Et en quoi?
CATHERINE , avec impatience.
Kn quoi? .. Vous ne comprenez rien.
Croyez-vous qu'elle ne soit pas Gère d'avoir inspiré un tel amour? une passion si grande , si excessive, qu'elle devient du délire, du fanatisme, et ne compte plus la vie pour rien. Je connais des femmes, qui à coup sur valent mieux qu'elle, qui ont plus de beauté, de talens, de mérite , et qui ne sont pas si heureuses, qui n'ont jamais été aimées ainsi.
P0TEMKIN.
Ah! madame...
CATHERINE
Je ne dis pas cela pour moi. Mais enfin
vous prétendiez tout à l'heure que rien n'égalait ma puissance; va-t-elle jusqu'à faire naître de pareils sentimens? non sans doute. Elle n'est donc pas illimitée; elle a donc des bornes , ce qui est toujours humiliant à s'avouer.
J'OTEMKIN.
Est-il possible?
CAIHERLNK.
Oui , monsieur , c'est un fait. Vous m'attestiez dans l'instant encore que je n'avais qu'à commander, qu'à désirer... propos ordinaire des courtisans. Eh bien ! voilà cependant un désir , un vœu impossible à réaliser ; et ce qui pourrait arriver à la dernière femme de mes états ne m'arrivera pas à moi... Pourquoi ? parce que je suis impératrice. C'est donc une exception , une exclusion formelle que je dois à mon rang, à ma dignité. Et on me vantera encore les prérogatives et les
avantages de la grandeur ! Tenez , je déteste la cour, la flatterie, l'adulation dont on m'enloure , et je suis bien malheureuse.
i'Otkmkin, à part.
Je ne m'attendais pas à celui-là. {haut). Comment, madame, c'est là le chagrin qui préoccupait Votre Majesté?
Catherine , avec emportement.
Eh bien 1 monsieur, puisque vous m'avez forcée à en convenir... cette idée là depuis hier me poursuit et me fâche, Vous me direz que c'est de la susceptibilité : cela se peut; mais cela est ainsi , et que ce secret que je vous confie ne sorte jamais de votre sein , où sinon...
P0TEMK1N.
N'en ai -je pas conservé fidèlement de plus
sacrés et de plus importans encore , si c'est possible? mais après tout, on a vu tant de choses si extraordinaires. Il ne faut désespérer de rien : tout peut arriver.
CATHERINE
Tout m'arrivedansle monde, excepté cela; et voilà justement ce qui m'irrite , ce qui cause mon dépit; car plus j'y songe...
FOTEHKIN.
Et pourquoi y songer? Au lieu de s'occuper d'une pareille idée, je chercherais plutôt à l'éloigner. Votre Majesté peut trouver, non pas tout à fait dans ce genre là , mais à peu près , tant de distractions , tant d'autres plaisirs.
CATHERINE
Aucun, monsieur, aucun. Caprice, fan-
taisie , bizarrerie , si vous voulez ; il n'y a que celui-là qui me plaise , qui sourie à mon ambition , précisément parce que c'est impossible; et puisqu'il est dit qu'ici-bas, au sein même du bonheur , on doit éternellement désirer quelque chose, ce sera toujours mon rêve, ma chimère, mon idée fixe: Cela et Constantinople.
potemkin , vivement.
Constantinople vaut mieux; et si Votre Majesté veut eu croire mes conseils , si , revenant à des objets sérieux , elle me permet de lui rappeler encore l'organisation de la Crimée , c'est de ses ports que sortiront les flottes qui vous conduiront à Byzance. Je ne vous demande pour cela que trois ans; que pendant trois ans je commande dans ces riches contrées...
CATHERINE
Non , je vous l'ai dit.
P0TEMK1N.
Et quelles raisons ?
CATHERINE
Jamais; et puisque ce gouvernement vous plait tant, puisque c'est là l'objet de vos vœux... Et vous aussi vous désirerez quelque chose... vous ne l'aurez pas.
POTEMIUN.
Mais, madame.
CATHERINE
Qu'on me laisse. Je retourne à l'ermitage , dans mon cabinet. J'y resterai seule tonte la journée; qu'on ne m'y dérange point; que personne ne s'y présente, pas même vous. Je
suis mécontente, très mécontente. Adieu, prince Potemkin , adieu, (elle sort.)
potemkik , resté seul la regarde sortir et se jette avec coiïre ±ur un fauteuil.
Inconcevable! inouïe! Voiià de toutes les fantaisies impériales la plus curieuse que j'aie encore vue , et j'en rirais comme un fou si je n'étais furieux. (Ramassant les papiers épars sur la table et se promenant d'un air agité). Elle le veut comme tout ce qu'elle veut, comme souveraine absolue, comme autocrate et comme femme! et la voilà inabordable et de mauvaise humeur pour huit jours, pour quinze jours, jusqu'à ce qu'une autre fantaisie ait remplacé celle-ci; fantaisie aussi absurde peut-être, mais qui du moins, je l'espère, sera possible; car quelque adroit, quelque habile courtisan que l'on soit, il n'y a pas moyen, cette fois, de lui donner satisfaction, et c'est de là pourtant que dépend mon gouvernement de la Crimée, l'accomplissement
de mes desseins , et qui sait? la gloire de Catherine et la prospérité de l'empire. ( Mettant sa tête dans ses mains.) Profonds politiques , savans diplomates , méditez , desséchez les fibres de votre cerveau , prévoyez tous les obstacles, pour voir toutes vos combinaisons dérangées par un hasard , par un caprice de femme! (levant la tête). Qui vient là?
(II lève les yeux et voit Mouravieff qui est entré sans qu'il l'ail entendu , et qui est debout immobile auprès de lui.)
MOURAVJF.FF.
C'est moi , général.
POTKH&IN.
Encore toi? qui t'amène?
UOUUAVIEIF.
Vous m'avez dit de revenir dans deux heures pour mon congé.
POTEHK1N.
C'est vrai ! je n'ai pas eu le temps d'y penser ; va-t-en au diable.
(Mourayieff porte la main à son bonnet, fait un demi tour à droite ei va pour sortir.)
Eh bien! où vas-tu? reviens ici.
(Mouravieff fait un demi-tour à gauche , deui pas en avant, et reste immobile comme sous les armes , en attendant le commandement. Potemkin assis, et le coude appuyé sur le bras du fauteuil, le regarde en silence et l'examine de la télé aux pieds.)
C'est pourtant avec cela que l'on gagne des empires et que l'on fonde des dynasties! Et le sang épais qui coule dans ses veines serait le même que celui d'un noble ou d'un prince! Non , quoiqu'en disent les philosophes de France , nous ne sommes pas pétris du même limon. Je suis leur seigneur et maître par le fait , par le droit et par la pensée, qui sou-
met ces machines vivantes, et les force, comme mon cheval de bataille ou comme mon mousquet , à obéir au mouvement que ma main leur imprime, ou que ma volonté leur donne. (A Mouravieff, et comme pour essayer son pouvoir sur lui). En avant — marche. — Halte-là.
(Mouravieff marche ou s'arrête au commandement.)
roTEMRiN , regardant toujours et continuant à réfléchir.
Immobile image de l'obéissance passive, on peut tout lui prescrire. Avec de tels soldats on peut tout entreprendre , tout oser. Oui, j'oserai, (haut). Écoute ici : où étais-tu en garnison?
MOURAVIEFF
A Smolensk.
P0TFMKIH.
Es-tu venu à Saint-Pétersbourg?
MOURAVIEFF
Jamais.
POTKMKW.
C'est bien? (Se levant). Fais attention à la consigne que je vais te donner, et n'y manque en aucun point ; où sinon , tu me connais... tu sais que Potemkin n'a jamais menacé en vain.
MOURAVIEFF
Oui , général.
potemkin , montrant la porte secrète par laquelle eut sortie l'impératrice.
Tu vas pnss rpar cette porte.
MOUnAYIITt
Oui , général.
POTEMKIIN.
Au bout d'un long corridor, tu trouveras un faclionnaire qui le dira : balte-làl
MOURAVIEFF
Oui , général.
POTEMKIN'
Tu répondras par ces trois mots d'ordre Courage , Cosaque et Constantinople.
MOURAVIEFF
Oui , général.
POTEMKIN
Répète-les.
mouravieff, hésitant.
Courage , Cosaque et Constantinople.
POTEMKIN
A merveille! il est plus fort en intelligence que je ne croyais. — Il te laissera passer; tu te trouveras dans une immense galerie où il y a des livres, des statues des tableaux; tu la traverseras sans rien regarder.
MOURAVIEFF
Oui, général.
POTEMKIN
Et tout à l'extrémité de cette galerie est
une petite porte en bronze dont voici la clé. Prends-la.
MOURAVIEFF
Oui, général.
POTEMKIN
Tu l'ouvriras ; tu entreras , tu refermeras sur toi deux verroux en cuivre doré qui sont en dedans.
MOURAVIEFF
Oui, général.
POTEMKIiN.
Tu trouveras dans ce cabinet une femme en robe de velours nacarat , avec cinq gros diamans dans les cheveux. Elle sera assise devant une table , occupée à travailler ou couchée sur un sofa.
MOURAVIEFF
Oui , général,
l'OTEVKIN.
Elle le demandera qui tu es, d'où tu viens? tu ne répondras pas ; et qu'elle y consente ou non, il faut qu'elle soit à toi, qu'elle t'appartienne.
MOUB4VI!£FF, étvilllé.
Comment , général?
POTEMKIN
C'est la consigne ! Et elle aura beau sonner ou appeler, ta consigne avant tout.
MOUIiÀVlEFF.
Oui, général.
POTBHKIN.
Et si tu y manquais , demain le knout
MOURAVIEFF
Oui , général.
POTEMKIPf.
Ce soir , ton congé et cinquante roubles ; entends-tu ?
MOURAVIEFF
J'entends.
POTEMK1N.
Attention I Fixe. — Pas accéléré , marche.
(MouraviefT sort au pas accéléré par la petite porte à droite- Potemkin sort par le fond et dit en riant.
Dieu protège la Russie et l'impératrice 1
Le soir du même jour à dix heures. — Un salon de l'ermitage magnifiquement éclairé. Toute la coinest assemblée.
Les ambassadeurs de Prusse et d'Angleterre causent avec la comtesse Branitzka et d'autres dames. L'impératrice est assise sur un divan , prés de la cheminée ; sa tête est appuyée sur sa main. — A côté d'elle est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure charmante, le comte Momonoff, qui ne dit rien et compte les rosaces du plafond. Le prince de Ligne est debout , tournant le dos au feu, et parle avec vivacité à Catherine, qui l'écoute d'un air distrait et comme absorbée par ses réflexions. — Paraît Potemkin en uniforme très brillant : il porte le grand-cordon de l'ordre militaire de Saint-Georges, d'autres ordres de l'empire , et le portrait de Catherine étincelant de diamans; il entre la tête haute, adresse à la comtesse Branitzka un sourire d'amitié , fait de la main un geste de protection au comte Momonoff, et salue les ministres et les ambassadeurs. 11 s'avance près de l'impératrice , devant laquelle il s'incline en souriant et «ans parler.
CATHERINE
Eh! mon Dieu, prince Potemkin, d'où vient cet air de triomphe et de contentement.
l'OTEMKIN.
Mon auguste souveraine est-elle satisfaite de sa journée ?
Catherine , le r egar liant d'un air étonné.
Que voulez- vous dire?
I'Otemkin, appuyant sur ses mots.
J'espère que Votre Majesté n'a plus de vœu à former 1
CATHERINE
Comment cela!
potemkin , avec galanterie.
Il ne dépendra jamais de moi, du moins que tous ses désirs ne soient prévenus.
Catherine , riant en rougissant.
Eh quoi! cela venait devous'.l... J'aurais dû m'en douter. Il n'y a au monde que le prince Potemkin pour des surprises pareilles.
LE PRINCE DE LIGNE
Qu'est-ce donc ?
la comtesse branitzka , regardant son oncle.
Quelque flatterie sans doute !
CATHERINE
Précisément ! uue galanterie d'une originalité et d'une délicatesse dont personne n'aurait eu l'idée!
le prince de ligne, montrant Potemkin.
Il est bien heureux !
potemkin , souriant.
Ce n'est pas moi qui l'ai été le plus.
momonoff , naïvement.
Comment cela?
CATHERINE , riant.
Oh! vous, comte Momonoff, vous ne pouvez le savoir. Je regrette seulement de ne pas le dire au prince de Ligne ; j'en suis désolée, mais, en vérité , c'est impossible.
LE PRINCE DE LIGNE
Impossible! c'est un mot que je croyais rayé du dictionnaire russe , depuis que Catherine est sur le trône.
CATHERINE
D'aujourd'hui, en effet, je commence à le
croire; je n'ai qu'à parler pour être obéie! — Prince Potemkin , avant notre partie de wisth , je veux vous annoncer ce soir , et devant ces messieurs , que nous vous avons nommé au gouvernement général de la Crimée.
potemkin , s' inclinant.
Ah! madame I
LA COMTESSE BhANITZKA , bas à SOil OHcle.
Ambitieux que vous êtes , vous voilà heureux !
potemkin , à part.
Ce n'est pas sans peine! jamais province n'a été plus difficile à conquérir.
Catherine, à Potemkin.
Approchez, prince, j'ai à vous parler.
[Faisant signe aux autres personnes de s'éloigner) Messieurs, de grâce un instant.
LE PRINCE DE LIGNE
Elle veut lui donner des instructions pour l'organisation de la Crimée.
l'ambassadeur d'angleterrë , avec assurance.
Ou plutôt elle lui dicte la réponse à ma note de ce matin.
momonoff , timidement.
Je crois qu'elle lui fait part d'un plan de campagne contre la France, qu'elle est décidée à combattre.
LE PRINCE DE LIGNE
Quelle femme étonnante! quel génie!