LX
Bien des jours sont finis et la haine commence. Tonkourou se souvient. Sans pitié, sans clémence, Pagayant, soucieux, sur l’eau noire des nuits,
I] cherche la maison de Lozet. Ses ennuis
Vont avoir à la fin une douce revanche.
C’est là, sous ce toit calme, en cette maison blanche,
plats,
Qu’habite maintenant la vierge aimée un jour, La vierge qui paya d’un soufhet son amour.
Elle est épouse et mère.
Etouffant sa torture, Avec elle il a ri souvent de l’aventure ;
Mais c'était une trame. Il en nouait le fil.
Le clocher dans le ciel plonge son noir profil, Et tous les habitants rentrent dans leur demeure.
Lozet s’attarde encor. Souvent depuis une heure, Pour causer, les voisins se sont tous assemblée,
Et lui laboure encore ou moissonne ses blés.
Caché dans les rameaux du grand orme, à la cime, Un rossignol chanta. (C’était, ce chant sublime, Au jour qui s’éteignait un solennel adieu.
Le huron songeait-il que tout proclame Dieu :
Les bois, les prés, les mers, la foudre de la nue ?...
Comme pour écouter la cantate ingénue, Pleine de folle joie ou de soupirs touchants,
Tous les autres oiseaux suspendirent leurs chants.
Un bel enfant alors, jouant dans l’herbe dense, Pour entendre l’oiseau s’approche avec prudence
Et se tient là, debout, sous l’orme au tronc rugueux. Tout à coup l’indien, comme un taureau fougueux, Bondit auprès de lui, le saisit et l’enlève ;
Puis, d’une course ardente il retourne à la grève, Et, fier du mal qu’il fait, rame bien loin des bords.
Aux cris désespérés qui venaient du dehors Accourut aussitôt la mère infortunée.
Elle vit s’envoler une forme damnée,
Un démon qui tenait un ange dans ses bras.
Elle le vit s’enfuir mais ne le connut pas.
Le vent emporta loin sa plainte sur son aile. Bientôt tout disparut. Une voix solennelle
Des vagues en courroux montait de temps en temps.
L'oiseau chantait toujours sous les rameaux flottants, Mais ses notes vibraient comme un cri d’ironie, Et nul n’écoutait plus l’enivrante harmonie.
Et lorsque Jean Lozet, fatigué mais heureux, Eut fini sa journée et dételé ses bœufs,
I1 passa près de l’orme et trouva son épouse Gisant évanouie au bord de la pelouse.
Et nul enfant joyeux, à cette heure de deuil, N’accourut l’embrasser quand il passa le seuil.
Co
Or, dans la même nuit, pour des chasses lointaines Au-delà des grands lacs du couchant, par centaines S’armèrent les hurons, Tonkourou, triomphant, Au chef d’une tribu donna le jeune enfant.
I] fut lié debout au tronc lisse d’un chêne,
Et puis, avec un os aigu comme une alêne,
Le chef le tatoua, le marquant désormais
D’affreux signes que rien n’effacera jamais.