LES COURSES
—En avant, mon coursier! Ta jambe est fine et sûre.
En avant! La défaite est une flétrissure.
Sous tes crampons de fer la glace que tu mords
Résonne jusqu’au loin. On l’entend de nos bords
Comme, aux jours d’ouragan, les bruits sourds de la houle, En avant mon coutsier ! Vois-tu partout la foule
Qui s’agite et frémit comme la mer au vent ?
Ton rival vigoureux veut prendre le devant.
Tei qu’un brûlant fourneau ton naseau s'ouvre et fume ; Mais ton flanc haletant n°a pas encor d’écume.
Ainsi disait Léon à 80n ardent coursier.
Et la glace tonnait soue les patins d'acier ;
Et la foule bruyante, aux abords de la voie, Criait, battait des mains et trépignait de joie.
Sous son manteau le fleuve est semblable au vallon Où pas un arbrisseau, planté comme un jalon, N'ouvre au souffle du Nord son voile de feuillage, Où pas un filet d’eau ne fait son babillage.
On court en sûreté sur les torrents captifs
Que sillonnaient hier de fragiles esquifs.
C’est un jour de plaisir, c’est le grand jour des courses. Heureux qui gagnera la victoire et les bourses | Dans leurs traîneaux, debout, tous les guides rivaux
Du fouet et de la voix animent leurs chevaux.
Les voici ! Le premier qui s’élance et qui passe,
Obéissant au guide et dévorant l’espace, C’est l’étalon vaillant du père Mathurin.
Celui qui le conduit est le jeune marin.
Ruzard de Jean Lozet dirige la cavale.
Il passe le second. Un étroit intervalle Le sépare toujours du rival détesté.
Le troisième cheval à d’abord disputé, Par son allure vive, au départ, la victoire:
Maintenant il va perdre et le prix et la gloire.
C’est lc trotteur rétif d’un rusé maquignon :
Tousignant, dont la foule au loin connaît le nom.
—En avant! Ën avant! Vite comme la brise !
S’écrie encor Léon que l’espoir électrise.
—Allons donc! allons donc! vocifère Ruzard
Qui se penche et, fougueux, mesure du regard
La distance qui reste à parcourir encore.
rses. —Avance! marche! marche! 6 chétive pécore,
Hurle le maquignon à son grand cheval blanc
Qu'il laboure de coups sur la tête et le flanc.
De Saint-Jean, de Portneuf, pleins d’espoir ou de trouble, D’autres viennent aussi. L’enivrement redouble.
La place est vaste, immense ; ils ne sont jamais trop.
Ils vont l’amble branlant, le trot franc, le galop.
Avec inquiétude, et d’un regard cupide Lozet suivait Ruzard et sa jument rapide.
Les vœux sont pour Léon. Comme il va ! quel entrain! Les deux premiers coursiers tiennent toujours leur train. A côté l’un de l’autre et tête contre tête,
Ils s’élancent au but prompts comme la tempête.
Le maquignon jaloux, de sa voix de clairon, Avec un coup de fouet jette un âpre juron,
Et l’animal méchant, qu’à trotter il invite, Galope, court, se cabre, et n’en va que moins vite.
La lutte était ardente et la foule hâblait.
Jean criait à Ruzard de gagner. 11 tremblait. Ruzard preud, semble-t-il, un léger avantage:
Il va cueillir l’honneur et, le prix sans partage.