LE BRIGANTIN
Les nids sont sans amours dans les bois sans feuillages, - Et le ciel noir n’a pas un souris. Les nuages
Pendent déchiquetés comme des oripeaux,
Et les enfants frileux ramènent les troupeaux.
La neige tombe, tombe, et ses étoiles blanches,
Dans l’air et sur les champs tout labourés par planches,
Tourbillonnent depuis le lever du matin.
Et c’est le soir. Là-bas un joli brigantin Remonte le courant, voiles dehors et lége.
Signalant le danger au milieu de la neige,
Et jetant d’un bras sûr la sonde au flot mouvant, Un vaillant matelot se penche sur l’avant.
Debout sur le tillac veille le capitaine.
La course du vaisseau devenait incertaine.
La neige épaississait par moment. Toutefois,
On distinguait encore et la côte et ses bois ;
On voyait scintiller, dans la blanche poussière,
Les deux flèches d’argent du bourg de Lotbinière ;
On voyait s’avancer la Pointe des Hurons
Avec les cailloux gris semés aux environs.
Vouloir aller plus loin semblait de la folie : Les cordages de lin gelaient dans la poulie,
Et les câbles noués ne se démarraient plus.
L’adresse et les efforts devenaient superflus.
La glace, par instant, formait un long barrage.
Le commandant cria d’éviter l’atterrage.
Le péril était grand. Mais le pilote dit :
—Vous le-savez, patron, le danger m’enhardit.
J’ai bravé bien des fois la mort: rien ne m’effraie ; Le vent peut redoubler ses.grognements d’orfraie,
Je sais demeurer calme en face des courroux.
Je vois les bancs de roche avec leurs grands dos roux :
Je reconnais ces lieux que depuis vingt années Je n’ai jamais revus dans mes longues tournées.
A ces mots il vira:soudainement de bord, Et le vaisseau courut une bordée.au nord.
LA SAINTE CATHERINE
On fêtait, ce jour-là, la-Sainte-Catherine.
Blancs étaient les sentiers, blanche était l’aubépine, Car les flocons de neige avec de gais frissons
Roulaient sur la pelause ou pendaient aux buissons.
Lozet revint du bois pendunt la relevée.
Il avait bûché fort comme aux. jours de corvée : « À vant de s’amuser il faut gagner le pain. |
La table, les carreaux et le plancher de pin,
Tout rayonnait chez lui. Deux chandeliers de cuivre
Faisaient de la fenêtre étinceler le givre.
La mère Jean Lozet allait et revenait,
Mettant tout en son lieu, Près d’elle se tenait, Souriant quelquefois avec mélancolie,
Son enfant adoptive, ingénue et jolie.
Elle avait le doux âge où la vie est en fleurs, Où souvent le souris vient se mêler aux pleurs, Où le cœur se réveille, où l’amitié se noue.
Le baiser restait pur en effleurant sa joue ;
Le mal en la touchant eût perdu sa noirceur.
Louise était son nom. Son œil plein de douceur Jetait les jeunes gens en tendres rêveries, Quand ils la rencontraient au milieu des prairies, Fanant, sous le soleil, le foin mûr en chantant, Ou cueillant pour l’autel le pourpier éclatant.
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Sur la tablette en bois, tout au-dessus de l’âtre,
Jean Lozet, souriant, prit sa pipe de plâtre,
Son briquet, de la tondre et fit jaillir le feu.
—Ma Louise, dit-il, songes-y donc un peu, Oui, voilà que j'arrive en des saisons arides ;
L’âge enchaîne mes pas; mon front porte des rides ;
Il me faudra trouver=je suis à mon couchant— Des bras plus vigoureux pour oultiver mon champ. Tu pourras sous ce toit, auprès de ton vieux père, Couler des jours heureux, jouir d’un sort prospère, Si tu choisis enfin, Louise, un bon époux.
Ruzard, qui te recherche, est un garçon fort doux, Mais ferme s’il le faut, jovial, éconôme.
Il va venir ce soir puisque ce soir on chôme....
Il ne put achever. Plusieurs chevaux, alors, Fièrement harnachés, de l’argent à leurs mors, S’arrêtèrent piaffant sur la glèbe gelée,
La bise balayait au loin la giboulée
Et sur les tertres hauts le sol demeurait nu.
Il se leva.
—Ruzard, soyez le bienvenu !
Dit-il au convié qui frappait à la porte ; La sainte Catherine, aujourd’hui, nous apporte Une bonne bordée; et c’est bien mon désir Qu’elle donne à chacun une heure de plaisir.
—Vous êtes bon, trop bon; mais pourquoi m’étonné-je ? Tout est vertu chez vous, répond Ruzard.
— La neige
Qui tombe chaque jour, mon:enfant, sur‘mon front, M'invite à la ‘sagesse. ‘On part, d’autres viendront, Répliqua le vieillard lui tapant sur l’épaule.
Il reprit aussitôt :
— Je suis ému, c’est drôle :
Je pressens quelque chose : un grand bonheur, je crois.