‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 40 sur 72 · ET L'EAU MONTAIT TOUJOURS · texte numérisé non relu

ET L'EAU MONTAIT TOUJOURS

Ruzard et le huron reviennent de la ville :

Ils ont avec succès rempli leur tâche vile.

Le canot vogur. Il cherche un rapide courant; Il vogue, ie canot, près du bord odorant.

Il passe le Platon, murs à la sombre arrête, Gigantesques coteaux où le fleuve s’arrête,

Degrés interrompus d’un immense escalier.

Alors ne brillait pas sur l’étrange palier, Comme au mât d’un navire une riche bannière, Alors ne brillait pas du fils des Lotbinière,

Sur le palier de roc, le toit hospitalier.

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11 suivit un instant le cap irrégulier, Puis, bondissant bientôt sous sa légère charge, Des courbes de la grève il s’enfuit vers le large.

Le ciel était pur ; mais quelques nuages blancs, Comme de grands oiseaux qui traînent leurs vols lents,

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S’élevaient au-dessus des bleuâtres montagnes ;

Et le soleil couchant inondait les campagnes

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De châtoyants reflets et de molles clartés.

Les vagues embrassaient des récifs écartés.

Vénus étincela dans les vapeurs ailées Qui montaient lentement du fleuve et des vallées :

Ce fut comme un œil d’ange heureux de s’entr’ouvrir.

Déjà le flot paisible achevait de couvrir,

Comme un morne linceul, le rivage uniforme ;

Et semblables aux grains d’un chapelet énorme, Dans l’ombre qui tombait comme un large rideau, Les récifs dentelés s’élevaient à fleur d’eau.

Au milieu des écueils où la vague ruisselle, Comme ur rêve enchanteur, l’élégante nacelle Glisse toujours, toujours glisse. Les imprudents La sentent tout à coup se briser sur les dents

De ces traîtres récifs que l’eau recouvre à peine. L’onde sourd aussitôt comme d’une fontaine Et la fragile nef s’emplit rapidement.

Ils demeurent d’abord muets d’étonnement ;

Puis, la peur les saisit. Ils regrettent leur faute. L’eau s’étend loin ; la mer cependant n’est pas haute. Ils sortent du canot afin de l’alléger ;

Mais la blessure est large et le vaisseau léger

Sur l’onde ne peut plus garder son équilibre.

Autour pas une voile à la brise ne vibre.

Ruzard dit :

—Appelons, quelqu’un viendra vers nous.

L’eau qui monte toujours va lécher leurs genoux. Le canot submergé s’éloigne à la dérive.

Sur les cailloux glissants en vain leur pied se rive.

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La mer n’a pas noyé toute la plage encor. 3

Ils regardent là-bas, comme un divin décor, Les bocages, les caps, les prés, les maisonnettes ; Ils entendent l’écho des bords, les chansonnettes

Des pêcheurs qui s’en vont relever leurs filets.

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La lune resplendit dans le ciel. Ses reflets

: Tracèrent sur les eaux une route de flamme. | | ii Les pauvres malheureux auraient donné leur âme [18 Pour pouvoir s’élancer par ces chemins nouveaux. Ils maudissaient déjà leurs criminels travaux.

Tout souriait; mais eux frémirent d’épouvante

Quand l’eau, montant sans cesse, implacable et mouvante, Avec de grands bruits sourds, vint de nouveau toucher Leurs pieds mal affermis sur le dernier rocher,

Et Ruzard s’écria d’une voix douloureuse :

— Tonkourou, sauve-moi, ton âme est généreuse ! Sauve-moi ! tu prendras la moitié de mon bien. Entends-tu ?

Tonkourou murmura :

— J’entends bien.

Il regardait autour de lui s’élever l’onde.

—0Oh! nous ne pouvons pas enfin, si près du monde Et par un soir pareil, tous deux ici périr,

Continua François, on va nous secourir.

I] fouillait du regard le calme voisinage.

Nul n’aurait pu songer à s’enfuir à la nage.

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TONEGUROU

Et l’eau montait toujours.

Il cria plein d’effroi :

—Tonkourou, Tonkourou, c’est par ta faute, à toi,

Que je suis maintenant dans ce péril extrême.

Et des larmes coulaient sur son visage blême. Le vieux huron lui lance un foudroyant regard : —Lâche! fit-il.

Mais lui, tremblant et l’œil hagard, Il agite ses bras comme des ailes chauves, Il pousse vers le ciel des hurlements de fauves. Cachant son désespoir, morne, l’autre vaurien Regarde le rocher qui fuit et ne dit rien.

Et l’eau montait toujours.

Elle couvrait la plage.

Toujours ils entendaient le superbe village

Qui chantait, vers la nuit, ses rustiques refrains.

Déjà le flot profond leur ceinture les reins. Ils avaient cet espoir, dans leur crainte farouche,

Qu'il n’arriverait pas cependant à la bouche.

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