‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 44 sur 72 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Le jour s’évanouit; il s’en va comme un rêve.

Le flot silencieux sur le tuf de la grève

dE TUE

S’endort comme l’enfant qui n’a pas de remords. Le navire qui brûle en voguant loin des bords Fait resplendir le ciel de mille gerbes blondes, Et petit à petit, dans l’abîme des ondes S’enfonce radieux ; de même le soleil, Qui faisait rayonner de son éclat vermeil | Les plaines et leurs eaux, les fleuves et leurs berges, Derrière nos grands monts converts de forêts vierges Lentement descendit.

Le nuage, un moment,

Parut étinceler des feux du diamant,

Comme le cou bruni des superbes créoles ;

Et de vives lueurs, comme des auréoles, Couronnèrent soudain tous les lointains sommets. Ainsi, quand le jeune âge a passé pour jamais, Quand arrive, sans bruit, le soir de l’existence, Un souvenir suave, un souvenir intense Enveloppe nos cœurs de ses reflets bénis,

Et nous croyons revivre aux temps qui sont finis.

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Le soir noyaiït les champs dans son ombre jalouse. Louise vint s’asseoir seule sur la pelouse,

Au pied de orme. Alors sur le poudreux chemin

Personne ne venait. D’une distraite main

Elle froissait des fleurs à leur tige arrachées.

La pauvre enfant souffrait, mais ses douleurs cachées Ne cherchaient point, hélas ! d’inutiles appuis.

Elle semblait se plaire en sa tristesse. Et puis

Elle se consumait dans une vaine attente,

Ne voyant plus paraître’ avec l’aube conrtante,

Vers le déclin du jour ne voyant plus vemr

L’homme fier dont son cœur gardait le souvenir.

Pendant qu’elle rêvait de chose triste ou tendre, Sur l’herbe, derrière elle, un pas se fit entendre.

Elle tourne la tête, aperçoit le marin.

Il porte sur son front les traces du chagrin.

Elle rougit. Le feu qui colore sa joue

Est comme le rayon qui descend et se joue

Sur la mer. Aussitôt, comme un souffle embaumé Entr’ouvre d’une fleur le calice fermé,

Un sourire entr’ouvrit sa bouche ravissante.

—Que mon âme, Léon, vous est reconnaissante |! Vous avez arraché mon vieux père à la mort, Dit-elle, se levant.

—Et j’en bénis le sort, O Louise ! reprit le jeune capitaine.

Votre amitié constante, oui, soyez-en certaine, Me résompense assez de tout ce que j’ai fait.

Puis, après un repos :

—Le père Jean me hait; ; Mais je vais m’éloigner; vous le savez sans doute. Demain, avant le jour, je serai sur la route. De braves compagnons veulent s’unir à moi Pour secouer le joug d’une pesante loi.

À saint Charles déjà l’on se lève, l’on s’arme, La voix de Papineau, comme un tocsin d’alarme, À réveillé partout le courage endormi.

J1 faut reconquérir nos droits.

—0O mon ami,

Pourquoi partir sitôt ? Voulez-vous que je meure ?

— Louise, j’ai tardé pour vous jusqu’à cette heure. J’espérais de Lozet vaincre l’entêtement ; J’espérais voir son cœur me rendre ouvertement Sinon son amitié, du moins sa confiance, J’espérais qu’à la fin une douce alliance...

Mais pourquoi rappeler tant de vœux superflus ?

J’espérais, Ô Louise ! et je n’espère plus!

Et sur la mousse où maint insecte d’or sautille, Léon s’en va s’asseoir avec la jeune fille.

La brise caressait les blés, les arbrisseaux ;

L’on entendait au loin le babil des ruisseaux :

De suaves senteurs montaient de chaque plante ; Les grillons s’appelaient sous la pierre brûlante ; En flottant dans la pourpre, au bord du firmament, Les nuages dorés, tour à tour, mollement Venaient se fondre ensemble en un baïser suprême; Mille gazouillements d’une douceur extrême Sortaient des petits nids cachés dans les buissons ;

Sur le vieil orme même il courait des frissons.

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Un voile de vapeur s’éleva de la plage.

Enivré de parfum, le papillon volage

Ferma l’aile et dormit sur le sein d’une fleur. Les forêts et les champs perdirent leur couleur.

Et le ciel vit pâlir sa radieuse teinte.

Dans le silence, alors, comme un métal qui tinte, Résonna tout à coup un son vibrant et pur.

Et l’orme tressaillit et son feuillage obscur

Frémit comme aux baisers d’une légère brise,

Un rossignol chantait ouvrant son aile grise.

Les échos du rivage et les échos du bois,

Par cette voix divine éveillés à la fois,

Se prirent à chanter comme dans le délire.

Jamais harpe sonore et jamais molle lyre

Ne remplirent le ciel d’accords aussi touchants. | Les amis, tout émus, écoutaient ces doux chants. é Le jeune homme pleurait. Sans parole, sans geste,

Il semblait contempler un spectacle céleste.

L’amour berçait son âme et l’inondait de paix.

L’oubli sombre un instant leva son voile épais. Comme un coin de ciel bleu dans la blanche percée

Il revit son enfance a: hasard dispersée.

Il vit le seuil connu d’une blanche maison Et des ébats joyeux sur un champ de gazon ; Il vit un homme aimé venir par la prairie ; Il sentit les baisers d’une mère chérie.

Il crut avoir déjà, dans quelque soir pareil,

Ecouté, tout heureux, au coucher du soleil,

Un chant qui descendait du même antique dôme ; Puis il crut voir venir tout à coup un fantôme

Qui se dissimulait derrière l’arbre altier.

Et ce fantôme noir, c’était un canotier

Voleur d'enfants. Alors s’échappa de sa bouche

Un cri rauque, étouffé, comme ce cri farouche

Qu’on jette quelquefois pendant un lourd sommeil...

La vision s’enfuit au fond du ciel vermeil.

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