L’ARRESTATION
Assis sur le devant d’une haute calèche,
Un cocher de son fouet faisait claquer la mèche. Sur le siége d’arrière, immobiles, sournois,
Se profilaient en noir deux moroses bourgeois. Ils descendirent tous en face de la porte.
Le cocher vit Louise. Alors d’une voix forte :
—Jeune fille, dit-il, dans un discours adroit,
Léon le marinier doit habiter l'endroit.
à C’est le vaillant garçon qui fit, dans ce parage, À la fin de l’automne, un si triste naufrage.
Et Louise aussitôt répondit :
—Le voici.
Les deux autres :
—Félon, on vous arrête ici !
Louise est interdite ; elle verse des larmes ;
Elle appelle au secours ; elle éloigne les armes
Que sortent du fourreau les cruels policiers ;
Car ces nouveaux venus, ces deux bourgeois grossiers Etaient fils d’Albion et gens de la police.
Pour le jeune marin le plus affreux supplice, C’est bien cette douleur de la naïve enfant.
— En vain, lui redit-il, ton amour me défend, Tu le vois bien, Louise, il faut que je m’en aille. J'aurais voulu, c’est vrai, tomber dans la bataille ;
N'importe ! je l’espère, on combattra sans moi.
Brutalement ensemble, ils lui disent :
—Tais-toi !
Et le tirent vers eux.
Il leur crache à la face.
—Cet outrage sanglant le gibet seul l’efface, Clament-ils furieux —Viens donc sous le verrou!
Jean Lozet arriva suivi de Tonkourou.
Il affirma tout haut qu’ils avaient, ces constables, Pour en agir ainsi, des motifs équitables.
Il fallait respecter leur haute mission
Et façonner le peuple à la soumission.
La maison se remplit : une foule contrainte, Bête avec son excès de respect ou de crainte. Tonkourou reconnut le plus vieux des anglais. À voix basse il Ini dit : | —Frère, si tu voulais, | Pour quelques pauvres sous, quelques pièces de cuivre, | L'indien dévoué pourrait ici poursuivre | Le travail entrepris contre le révolté :
Il veillerait, et seul. Dors sans anxiété ; | Après un bon repos on fait meilleure route.
L’indien est loyal, tu le sais bien ; écoute.
Soutenant des gardiens le farouche regard,
Le noble prisonnier était seul à l’écart.
Par derrière le dos ses mains étaient liées ; Tel un oiseau captif dont les ailes pliées (4 .
Ne peuvent plus dans l’air repreadre leur essor.
Tonkourou s’avança tenant des pièces d’or :
C'était un prix royal pour une nuit de veille. Les constables joyeux s’amusaient à merveille.
Le cocher avait bu; l’ivresse le surprit,
Et d’épaisses vapeurs noyèrent son esprit.
Comme une masse inerte il roula sur la dalle, Et le traître huron resta seul dans la salle.
Plus tard, lorsque le jour parut, l’heureux cocher, Cuvant encor son vin, ronflait sur le plancher. Puis, la salle était vide, et, par la porte ouverte, Entraient les frais parfums de la pelouse verte. Une clameur de rage, à cette trahison,
Fit sortir du sommeil la tranquille maison.