‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 53 sur 72 · LA COURTISANE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE

Léon ne souffre plus. De nombreux coups d’épée Racontent sa valeur comme un chant d’épopée.

Il veut partir. Le prêtre essaie à le garder,

Mais tout est inutile, il ne veut pas tarder.

—Non, laissez-moi m’enfuir. Je suis l’enfant prodigue : Au flot qui doit couler ne mettez pas de digue ; N’enchaînez pas l’oiseau né pour la liberté, Réplique-t-il.

Et c’est au réveil de l'été.

Depuis longtemps déjà le jour brûlant décline, Et dans l’ombre du ciel se plonge la colline. I] reprit la parole après un court moment :

—Raconter-moi, dit-il, ô mon père, comment

Le ciel vous a conduit dans la sainte carrière. Qui sait ? pour ma jeunesse ardente, aventurière, Ce récit-là peut être un haut enseignement.

Le prêtre, l’œil perdu dans un éloignement, Répondit :

—Viens ici, sur ce siêge de mousse,

Puis il continua :

è —Le sentiment s’émousse ; Autrefois je pleurais en rappelant des jours Tout brillants de jeunesse et tout remplis d’amours ;

Mais, quand le corps vieilli, l’âme, mon fils, se glace, Et les chauds souvenirs n’y trouvent point de place. Le bonheur qu’on devra ne regretter jamais Est le seul vrai bonheur, sois-en certain.

J’aimais Et j'étais entraîné dans les plaisirs du monde ; J’aliais tourbillonnant comine une épave immonde Sur des flots attirés par un gouffre sans fond. J’avais pour une femme un amour bien profond, Un amour où notre âme à jamais se sent prise. Je chantais mon bonheur, comme un homme que grise La coupe débordant de nos vins généreux.

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e grise

Un soir, tout enivré de mes projets heureux,

Je cheminais parmi des senteurs printanières.

Les rameaux ressemblaient à de lourdes bannières Et les petits oiseaux cherchaient leurs nids de foin. * J’entends un rire frais qui s’égrène non loin.

Mon sang, au même instant, se glace dans més veines : J'essaie à m’assurer que mes craintes sont vaines, Que je deviens jaloux, que cette molle voix

Ne dit peut-être pas ce que moi j’entrevois.

Je voudrais m’arrêter, quelque chose me pousse.

La feuille sous mes picds rend une plainte douce ; J’entends gazouiller bas comme si les oiseaux N'’osaient plus confier leurs amours aux roseaux.

Ma tête bourdonnait, mon âme était serrée. ...

Oui, c’était l’infidèle ! Une lame acérée

M’aurait fait moins de mal, en me perçant le cœur,

Que l’orgueilleux regard de mon rival vainqueur.

Mais elle, cependant, ne perd pas contenance Et me dit cent raisons dont je n’ai souvenance. Elle promet m’aimer d’un amour si parfait

Que j'oublie aussitôt l’affront qu’elle me fait.

TONEOUROU

Je voyais arriver le jour de Fhyménée.

Ma famille en ces temps fut, hélas ! ruinée :

J'étais devenu pauvre, oui; mais j’aimais encor ; J’étais presque content. Ce n’est pas pour mon or, Disais-je, qu’elle m’aime et puis qu’elle m’épouse.

À quelques jours de là, sur la molle pelouse Elle se promenait au bras d’un laid vieillard.

T1 était riche, lui ; je n’avais plus un liard.

Je pourrais bien ici terminer cette histoire. Sur moi-même j'ai pu remporter la victeire ; J’ai senti le néant de mes affections.

Dieu nous ramène à lui par les afflictions.

Or, un jour cette femme appartint à la foule. L’honneur croule bientôt; sous les pieds on le foule, S'il n’est pas étayé par la chaste vertu.

Cette femme orgueilleuse, un jour, le croirais-tu ? Renia son époux et se fit courtisane !

7ONROUROU 199

Tu la connais, Léon, cette fille profane

Qui s’attache aux cités comme la lèpre au corps ;

Cette femme sans foi qui se jette en dehors

De la communion que le Christ a fondée ?

Tu connais, mon enfant, la fille débordée

Qui vend à qui les veut ses charmes avilis ?

Elle ne rougit plus. Dans son œil faux tu lis,

Sous un rayon menteur, la froideur de son âme,

Car son cœur n’aime plus et son corps seul s’enflamme.

Combien vont oublier près d’elles leur devoirs! Jeunes gens et vieillards, dans les impurs boudoirs, S’enivrent des baisers et du vin des orgies.

Mais, bientôt, leur front pâle à l’éclat des bougies Laiïsse voir que le sang appauvri, mésusé,

Fait battre un mauvais cœur dans un corps épuisé.

La femme dont je conte en ce moment la vie, Dans nos cités, longtemps fut un objet d’envie.

J’étais missionnaire. Un soir, bien fatigué, Je vis un toit d’écorce assez loin relégué

Du village indien où je devais me rendre.

Lorsque la nuit venait, mon enfant, me surprendre,

Je dormais d’ordinaire à l’abri d’un sapin ;

Je voulus, cette fois attendre le matin

Daus le petit wigwam dressé sur mon passage.

| Une affreuse pâleur recouvrit mon visage,

Un long cri m’échappa quand j’entrai sous ce toit.

— Est-ce un spectre infernal que mon œil aperçoit,

Demandai-je soudain en reculant de crainte ?

Le fantôme riait. Sa lèvre était empreinte

Des traces de l’orgueil et de la volupté.

Et je ne parlais plus. J’étais épouvanté.

—Tu reconnais encor dans sa pauvre cabane,

L'amour de ton printemps, la fière Marianne,

Dit l’insolent fantôme en s’approchant de moi.

—Je ne connais jamais qu’une femme sans foi,

Répondis-je à ce dieu de mes jeunes années !

—Les blancs ne voulaient plus de mes grâces fanées,

J’ai suivi par colère, et nul ne peut dire où,

Les pas d’un indien, le grand chef Tonkourou.

—Tonkourou, le grand chef ? s’écria le jeune homme,

Voilà qui m’intéresse... Et la femme se nomme ?

nées,

Ù mme;

Le prêtre dit encor ; —Je voulus, en ce lieu, Parler à cette femme et de l’âme et de Dieu, La faire réfléchir sur sa conduite folle ; Elle rit aux éclats de ma sainte parole. L’indien se levant, me montra la forêt Et me dit de partir, car il n’était pas prêt À perdre des amours dont son âme était fière...

Cette femme avait nom Marianne Simpière.

—Simpière ? fit Léon, Tonkourou l’indien ?

Ces malheureux, mon père, oh ! je les connais bien. Ils demeurent tous deux ensemble à Lotbinière.

Ils ont, comme des loups, sous les bois leur tanière. Tonkourou, c’est cet homme avec qui mon rival

Un instant se ligua pour me faire du mal ;

C’est cet homme étonnant qui, changeant de nature, Fit soudain succéder l’honneur à limposture ; C’est l’espion rusé dont hier je parlais,

Qui vint jusques ici combattre les anglais !

La fière courtisane est aujourd’hui sorcière.

Sa jeunesse est bien loin ; elle tombe en poussière...

Le curé soupira :

—N'en parlons plus ici.

Que Dieu soit indulgent pour ce cœur endurci |

LE BRAYAGE (*)

Le temps s’écoule vite ; avec lui l’on s’envole.

Le passé déjà loin n’est plus qu’une auréole

Qui couronne le front d’un astre disparu.

Nous aimons à revoir le chemin parcouru,

Comme de l'avenir à soulever le voile.

Le regret, c’est la nuit, et l’espoir est l’étoile. °

La forêt a déjà replié son décor.

C’est l’automne. Les champs flétris sont beaux encor Avec leurs buissons nus et leur teinte de cuivre.

On se plaît à rêver ; l’air calme nous enivre.

(*) Pour broyage qui ne se dit jamais ici, non plus que ses dérivés.

C’est le temps du brayage. Un grand feu de sarments Brille là-bas, au pied des fiers escarpements.

Un ruisseau, près de là, roule ses eaux muütines.

Sur un large échafaud formé de perches fines, Au-dessus du foyer, le lin est étendu ;

I1 sèche sous les soins d’un gardien assidu.

Quelle est dans ce doux nid cette troupe joyeuse. Entre toutes quelle est la plus belle brayeuse ? La plus belle est Louise. Et depuis le matin

Volent ses gais propos et son rire argentin.

Près d’elle tout le jour ses compagnes, pareilles

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En leur empressement, aux actives abeilles, S’en viennent tour à tour au fragile échafaud

Prendre à grande poignée un lin aride et chaud.

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Et l’on entend au loin, sous les hautes futaies,

Sans cesse retentir le claquement des braies

Qui battent le lin mûr en cadence et sans fin.

Les aigrettes d’étoupe, un flot de duvet fin

Couvrent d’un manteau d’or les jeunes travailleuses ; Et les éclats de rire et les chansons railleuses Montent avec le bruit des instruments actifs.

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euses ;

Les brayeuses jetant quelques regards furtifs

A travers les rameaux, vers la côte élevée, Semblent de quelques uns attendre l’arrivée.

En eftet, tout à coup un groupe de garçons, Causant avec ardeur ou chantant des chansons, Descend l’étroit sentier au bout de la clairière.

Où voit rougir le front de plus d’une ouvrière.

A l’accent bien connu des galants cavaliers.

La braie alors suspend ses coups drus, réguliers, Et de coquettes mains, pour saluer la troupe, Agitent dans les airs de blonds plumets d’étoupe. A répondre au salut les jeunes gens fort prompts Poussent des cris de joie et découvrent leurs fronts.

Louise reconnait Ruzard, mais, la rieuse,

Elle baisse la tête et devient sérieuse.

Après un an d’attente ose-t-elle espérer ?

Ruzard dans ses desseins a su persévérer.

Il s’est fait plus aimable, aussi, plus hypocrite. Lozet ne cesse pas de vanter son mérite,

Et le curé lui-même est bien moins prévenu.

‘On ne parle plus guère, enfin, de l’inconnu Qui fut, un jour d’hiver, jeté comme une épave Dans la paroisse. Ainsi, comme le fleuve lave Des mots mystérieux sur les sables écrits, Le temps, vague éternelle, efface en nos esprits

. Les souvenirs heureux et la trace des peines.

Louise aime toujours, mais de ses amours vaines

Elle n’espère plus revoir le doux objet.

Et voilà bien pourquoi, soumise au vieux Lozet, LA

Elle accepte aujourd’hui de boire le calice.

Elle ira par devoir, comme on marche au supplice, Jurer, non pas d’aimer, mais de craindre et servir

L’homme qui doit, hélas ! à son joug l’asservir.

Tous les jeunes garçons s’empressaient à l’ouvrage ; Les uns fendaient le bois nécessaire au chauffage, Les autres sur l’épaule apportaient les fagots.

C’étaient des chants, des cris, des rires, des bons mots.

Et pendant que l’on fend le bois, que l’on charroie, Le lin battu se change en brillants fils de soie, Et les filles s’en vont tour à tour, près du feu, Sur un siége moussu se reposer un peu.

Mais voilà que s’élève un long cri de surprise, Et l’on voit ondoyer comme une vague grise La fumée au-dessus du ruisseau cristallin.

Une flamme légère avait mordu le lin

Et courait vivement daus les fibreuses tiges.

Pour arrêter le mal chacun fait des prodiges ; On éloigne le lin qui se trouve en danger ;

On abat le treillis de Péchafaud léger ;

On disperse au hasard linflammable matière ;

Un s’empare des seaux ; on vole à la rivière.

Louise, dans son trouble et son empressement,

Du foyer dangereux s’approche imprudemment ; Une flamme s’attache à son jupon de toile

Et la couvre bientôt comme un sinistre voile.

Elle appeile. Un instant tous sont dans l’embarras, Cependant Ruzard court ; il la prend dans ses bras

Et vers le ruisseau creux d’un bond se précipite. Un moment disparu sous l’onde qui crépite, Bientôt il reparaît debout, ruisselant d’eau,

Et revient à la rive avec son doux fardeau.

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