LA HUTTE DE GLACE
Dans ces pays déserts qui s’adossent au pôle,
Les raquettes aux pieds, le fusil sur épaule,
Deux hommes Cheminaient vêtus de peaux de daim. Ils souffraient de la soif, ils souffraient de la faim, Et du sang jalonnait leur marche défaillante.
Ils étaient les derniers d’une troupe vaillante
Qu'un parti d’Iroquois, avides de butin,
Avait longtemps suivie et pillée un matin.
Seuls maintenant, frappés de maux de toutes sortes, Ils marchent au hasard dans ces régions mortes, Ces hommes que la peine accable sous son poids,
C’est Léon, c'est Lanctôt, un vieux coureur de bois.
KT
Léon avait laissé le bourg de Saint-Eustache Béni du prêtre saint dont la profonde attache S’était manifestée avec tant de candeur ;
Il s’était dans les bois encor pleins de verdeur, Avec cinq canadiens qui partaient pour la traite, Enfoncé sans regrets. Quelle sombre retraite Aux hommes agressifs pouvait mieux le cacher ? Et quelle vie aussi plus propre à détacher
Des profondes amours, des molles habitudes,
Que cette vie active au fond des solitudes ?
Avec ses compagnons dès longtemps enhardis, Il atteignit enfin ces fleuves engourdis Qui portent leurs flots noirs dans la mer glaciale,
Le succès était grand, l’amitié cordiale,
Ile croyaient dans vingt jours, protégés d’un Dieu bon,
Vendre leur chasse heureuse au vieux fort de Bourbon.
Ils imarchaient à grands pas, à la file, en silence, Près d’un ravin. Tout à coup une bande s’élance. Ils n’eurent pas le temps d’épauler leur mousquet ;
Un ennemi rusé soudain les attaquait,
aciale.
n Dieu bon, de Bourbon.
lence, ’élance.
usquet ;
TONEOUROU
Qui les avait, hélas ! attirés dans un piége. Quatre des trappeurs blancs roulèrent sur la neige. Les chasseurs iroquois étaient les assassins.
Tonkourou n’avait pas deviné leurs desseins.
Il neige, il neige, il neige, et ces régions mornes Ressemblent à des mers profondes et sans bornes.
Les malheureux trappeurs, affaiblis, harassés,
De leurs riches fardeaux se sont débarrassés.
Il leur semble qu’un gouffre au devant d’eux se creuse. Et leur âme est pareille à cette plage affreuse :
Ils ne murmurent pas cependant. A pas lents,
Toujours l’un près de l’autre, ils marchent vacillants.
Ils poussent tout à coup une clameur de joie.
Dans le ciel gris, pas loin, une fumée ondoie
Comme un blanc pavillon. Ils se trouvent plus forts, Et font pour arriver de suprêmes efforts.
La vie est en effet le prix de cette lutte.
Ils s'arrêtent enfin sur le seuil d’une hutte.
Ils appellent. Surpris, de leurs lits de rameaux Se levèrent alors des chasseurs esquimauxe
La peau du loup marin les revêt, les enlace.
Ï1s les firent entrer dans leur maison de glace, Leur donnèrent de l’hnile, attisèrent le feu....
Et les traiteurs pleuraient en rendant grâce à Dieu.
ice,
à Dieu.
LE TRAINEAU
Après s'être munis de harpons et d’amorces, À quelque temps de là, Pour la chasse des morses Partirent en Chantant les esquimaux hardis, Les trappeurs étrangers dans le glacé taudis
Restèrent seuls tous deux.
Or, sur des peaux soyeuses Lanctôt s’endort, révant de forêts giboyeuses, Et Léon suit, pensif, avec d’humidee yeux, L’aurore boréale étalant dans les Cieux, Avec d’étranges bruits, les replie de ses voiles. Devant tant de Splendeurs se Cachaient les étoiles,
Tantôt c'était un feu qui léchait de sea dards L’azur sombre du cie] ; tantôt des étendards
Qui déroulaient au vent leurs couleurs inconstantes,
Des panaches de flamme et puis de riches tentes
Qui se pliaient toujours pour se dresser encor.
Et toujours variait l’ineffable décor
De ce théâtre immense, ardent, incomparable.
On eut dit des flots d’or qu’un souffle inexorable
| | Tourmentait sur un lit formé de diamant ;
|LÈ Des rideaux merveiileux qui changeaient constamment
Sans rien perdre jamais de leur beauté première ;
Ou des anges en chœur, dansant dans la lumière
Au seuil harmonieux des célestes Parvis.
Et Léon, par moments, portait ses yeux ravis
Sur les déserts de neige uniformes, sonores,
Qu’illuminaient partout les brillants météores.
Il vit glisser soudain, comme un esquif sur l’eau,
Un traîneau sombre au fond du radieux tableau.
Hurlant comme des loups, attelés à la file,
Plusieurs chiens le tiraient sur la plaine immobile.
Il venait de Hudson sans doute. Il approchait.
Un homme seul, assis, d’une gaule léchait
Le flanc maigre et velu de la meute sauvage,
in ? 1 ‘ i Et plus l’homme avançait et mieux son brun visage
antes, Sur l’éclat de la neige allait se dessinant. " Et Léon regardait ce chasseur étonnant, Et l’angoisse serrait de plus en plus son âme. Et, comme aux champs des cieux passe un globe de flamme, Ainsi, devant la hutte et sur le champ glacé { “ . 0 Q « Q # # a Où jamais nul ehemin n’avait été tracé, 1 Dans sa fuite passa la traîne vagabonde.
ble | Alors une clameur douloureuse, profonde, Ë Fit retentir les airs :
stammen —Tonkourou ! Tonkourou !
ère , à . ie os Mais l’attelage allait, allait on ne sait où. ere Tonkourou, repentant, veut expier ses crimes. Il veut revoir encor ceux qui furent victimes es.
k De ça haine farouche et de ses noirs conseils ; eau,
à Mais combien passeront de nuits et de soleils ea .
Avant qu’ils puisse, hélas ! implorer leur clémence!
+ Puis ils verse des pleurs : sa douleur est immense, mobite.
hait Car il croit que Léon son jeune ami n’est plus.
Il marche nuit et jour ; sc: esprits résolus Bravent mille dangers, s 1rr10ntent mille obstacles. Il croit que le Seigneur permettra des miracles
Pour le fuire arriver aux bords du Saint-Laurent. n visage
Lorsque devant la hutte il passa, dévorant
De son léger traîneau la plaine désolée,
Il entendit son nom : mais son âme affolée
Crut que c’était la voix de l'Esprit des déserts | Qui lui parlait ainsi dans le calme des airs.
Les chasseurs esquimaux, formés en caravanes, Arrivèrent un soir à leurs pauvres cabanes.
! Joyeux d’avoir tué phoques et loup-marins,
Ils dansaient en frappant de mauvais tambourins. Les chiens grondeurs, aigris et la langue pendante, Trainaient avec lenteurs une chasse abondante,
Le fruit d’un labeur dur, et l’unique trésor
Ds ces déshérités.
—L'oiseau prend son essor
Quaud il s’est reposé sur la branche du hêtre, Dit Léon à celui qui paraissait le maître,
Nous sommes reposés et nous nous sentons forts. NET | Nous allons, à chasseur, cheminer vers les forts
HR Après avoi: fumé le calumet ensemble.
—Mon frère, dit le chef, fais comme bon te sembie ; L'Esprit parle à ton cœur, tu dois avoir raison.
Or, sache que là-bas, plus loin que Phorizon,
Il est un grand canot avec toute sa charge.
Dans les lunes de flamme ils reprendra le large.
— Veux-tu nous y mener ? demanda le trappeur. L’indien hésitait ; il semblait avoir peur.
—Veux-tu nous y mener, et pour ta récompense,
Prends cette arme qui tue aussi vite qu’on pense.
Le marché fut conclu. Du calumet de paix
La fumée ondoya sous les glaçons épais.
ns. Les chiens-loups de nouveau reprirent l’attelage,
nte, Et les trois voyageurs sortirent du village
Après s'être drapés dans de soyeuses peaux.
Ils allèrent longtemps, sans relai, sans repos, Jusqu’à ces régions où le jour froid et pâle Eclaire l’infini d’une lueur d’opale,
Jusqu’à ce grand canot que l’hiver enchaîïnait. CE Un homme sur le pont glacé se promenait.
I] les voit s’approcher, lui sourire. Il s’arrête Et leur montre du doigt l’échelle toute prête.
Il veut les prévenir ou les interroger ;
Soudain montent deux cris, deux noms :
—Léon !
—Auger |
tar es ss mm