‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 62 sur 72 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

Les rayons du matin se baïignent dans les ondes, En route, conviés ! Cavaliers avec blondes !

Les jeunes par ici, les vieux avec les vieux.

O fortuné Ruzard, que tu fais d’envieux!

Jean conduit la promise en tête du cortége.

Jusqu’au pied de l’autel c’est lui qui la protége; Mais elle aura pour guide, au retour, son époux. Ruzard le marié vient le dernier de tous.

C’est le reflux. Là-bas le gracieux navire,

Sur l’onde qui reprend son cours, se berce et vire.

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Une svelte chaloupe est pendue au bossoir.

On la descend. Alors un homme y vient s’asseoir.

Comme un vase trop plein son cœur joyeux déborde. Il rame avec vigueur, et la chaloupe aborde, Vacillant sur sa quiile, un lit de sable blanc.

Elle penche aussitôt et reste sur le flanc.

Et l’homme se sentit, en touchant cette terre, Profondément ému comme en un doux mystère ;

I] promenait ses yeux sur les champs d'alentour,

Et les champs paraissaient sourire à son retour.

L'église au bord du cap dressait son large faite, Et la cloche sounait comme au jour d’une fête. Il entra, prit l’eau sainte et se mit à genoux. Enveloppant l’uutel d’un rayon calme et doux, La lampe d’or semblait l’œil de la Providence. Les burettes d’argent sur l’étroite crédence

Attendaient le retour du sacrificateur.

+ . LA . . # Un tapis s’étendait sur les degrés du chœur ;

Un plateau précieux, éblouissant de lustre, D :ux cierges, deux bouquets décoraient le balustre.

Et lu noce s’avance à travers le gazon.

Les curieux du bourg ont laissé leur maison

Pour la voir défiler de plus nrès à leur aise,

Beoir.

éborde.

lustre.

Mariés et suivants ont chacun une chaise

Près des balustres peints, sur le tapis soyeux. L’encens fume et le temple a pris un air joyeux. L’épousée entre émue et chastement voilée.

Jean marche à côté d’elle au milieu de l’allée,

Puis le garçon d’honneur et Ruzard, beau d’orgueil. Alors les invités, passant l’auguste seuil, S’enviennent tour à tour dans les bancs prendre place. Ce sont d’abord les vieux que déjà l’âge glace,

Et puis les jeunes gens lestes et vigoureux.

Cependant l’étranger, pour voir le couple heureux,

Interrompt sa prière et relève la tête.

—- Louise ! gémit-il.

La promise s’arrête ;

Elle aperçoit cet homme agenouillé tout près, Qui fond en pleurs.

—Léon! Léon ! dit-elle.

Après,

Elle jette un sanglot, se tourne vers son père Et tombe évanouie.

Or, Jean se désespère :

Il regarde l’intrus à genoux dans un banc

- Et sent comme du feu qui court dans son vieux sang.

—L’audace de cet homme est, dit-il, sans exemple : Il faudrait le chasser comme un maudit du temple.

Surpris, terrifié par ce coup imprévu, Ruzard avait pâli comme s’il avait vu Devant lui se dresser l’effroyable potence.

Elle allait fuir encor cette heureuse existence De richesses, d’amour sans fin et de plaisir, Qu'il avait tant rêvée et qu’il allait saisir!

Les dalles résonnaient sous les pas des convives. Ainsi, quand le vent souffle au jour des chaleurs vives, On entend mille bruits s’élever dans les bois.

Léon quitte l’église. Une dernière fois

Il veut revoir pourtant la vierge trop aimée.

Il l’attend au dehors, sur la porte fermée ;

Puis quand Lozet paraît la tenant sans eftort,

Comme on tient dans ses bras un jeune enfant qui dort, Il s’avance près d’elle au milieu de la foule

Et, tout en essuyant une larme qui coule,

Il dépose un baiser sur son front pâle et froid,

Sachant bien, dans son cœur, qu’il en avait le droit.

Louise, s’éveillant à ce toucher suprême, Ouvre des yeux hagards, soulève son front blême :

—Où suis-je donc, fait-elle, et que s’est-il passé ?

Le marin s’éloignait. Lozet l’avait poussé,

le :

Lui criant d’un ton dur.

le.

—Reviens-tu de la guerre ?

Les poltrons, je le vois, Léon, n’y meurent guère.

Louise commençait à se ressouvenir.

Ruzard s’approche d’elle ct, pour la soutenir,

D'une main caressante il entoure sa taille.

Mais elle fuit.

—Non! non! sur le champ de bataille

Léon n’est pas resté, dit-elle tout à coup!

vives, On m’a trompée, hélas !... Oh ! je souffre beaucoup!

Il était là. Je viens de le voir ! Il s’en vole! ...

Pourquoi donc me fuit-il ?.. O mon Dieu, je suis folle ls.

Sa parole était brève et son regard, vitreux.

Tout le monde pleurait. Plusieurs disaient entre eux :

— Puisqu’elle n’aime pas le mari qu’on lui donne;

Qu’elle désobéisse : en ce cas Dieu pardonne.

Le curé qui venait entendit ces deux mots.

—Mes frères, leur dit-il, veillez sur vos propos,

Aimez la charité, pratiquez la prudence.

L’on ne devine point comme la Providence

À des moyens nombreux d'accomplir ses desseins : Elle est douce au coupable, elle éprouve les saints.

Puis, allant à Louise :

—0 pauvre enfant, tu pleures !

Dans chaque vie, hélas ! il est de tristes heures ; Mais, ainsi que le bien, le mal ne dure pas.

Pourquoi donc cependant porter ici tes pas Et jurer à l’époux une amour immortelle,

Si ton âme savait qu’elle n’était point telle ?

Ce reproche passa comme un poignard de fer Dans le cœur de Louise.

—Oh ! je souffre un enfer |

Si je pouvais mourir | mourir ici, dit-elle 1...

Mais le curé reprit :

— Vous étiez le modèle, O ma pieuse enfant, des filles du hameau ; Soyez l’arbre fécond, soyez le vert rameau Qui porte pour le ciel des fruits en abondance !

Puis il dit à Lozet :

—$Sous votre dépendance, Vous, brave père Jean, gardez longtemps encor

Cette enfant qui vaut mieux que tous vos louis d’or.

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—Eh ! répliqua Lozet d’un ton plein de malice, Vous mettez, vous aussi, du fiel dans mon calice. Nous aimons nos enfants et nous en prenons soin ; Mais avec vos conseils ils n’auront plus besoin- De notre autorité que vous appelez sainte.

—Calmez-vous, père Jean, votre ignorance est feinte, Et vous savez fort bien que toute autorité Doit se fondre toujours avec la charité.

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