‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 15 sur 51 · LE QUATRE-SEPT · texte numérisé non relu

LE QUATRE-SEPT

Le ciel était couvert par une immense nue

Et la neige roulait sur la campagne nue,

Ensevelissant tout comme le flot montant.

Chez le père Lozet plusieurs vieillards, pourtant,

Des amis, des voisins, faisaient la causerie,

Pendant que les chevaux piaffaient dans l'écurie.

C'étaient les deux Boisvert, Vidal et Poudrier,

Anselme Mathurin, un habile ouvrier,

Et Bélanger l'ancien, vaillant octogénaire

Qui tous les jours encor découpait, d'ordinaire,

Dans le frêne pliant sa paire de sabots,

Qui fièrement portait la tresse et les jabots.

Une douce gaîté déride leur vieillesse :

Le jeune âge à leurs veux perd de sa gentillesse.

Us comparent leur temps à celui d'aujourd'hui Qu'ils trouvent moins joyeux et souvent plein d'ennui. Le présent nous fatigue et le jour qui s'envole Se pare, en s'éloignant, d'une vive auréole.

Pour eux le Quatre-Sept est le plus beau des jeux.

Us le rendent piquant et parfois orageux ;

Observent avec soin chaque carie qui passe.

Se risquent quelquefois dans une horrible impasse,

Ou, sur la défensive, ils ne relèvent point,

A moins que sur la table il ne se trouve un point.

La lutte est fort souvent d'intérêt toute pleine ;

Us donnent le capot, reçoivent la vilaine-

Au bout d'une heure entra le vieux pilote Auger — Pierre Auger, son vrai nom —

— Allez interroger Ces deux pauvres joueurs aux moroses ligures, Qui semblent, lui dit-on, consulter les augures, Us vous diront comment, par des coups maladroits Qui se font, Dieu merci ! rares dans nos endroits,' Ils en sont arrivés à se couvrir de honte.

— J'ai pitié du malheur ; mais au poêle de fonte Laissez-moi réchauffer mes doigts quelques instants, Dit Auger le pilote, il fait un rude temps.

TOKKOCROr 7S

— Lozet, tu vas venir me donner ma revanche. Je t'en veux, tu le sais : tu m'as battu, dimanche. Et j'ai fait un capot. Mais je n'avais rien, quoi ! Je suis fort aujourd'hui. Bon ! l'estèque est à moi, Dit le père Bibaud, d'une voix élevée, En amenant à lui la dernière levée.

— Lozet? il n'est ici ni d'esprit, ni de corps : Il est avec François à faire les accords.

Mais Jean au même instant sortit d'une autre chambre, Et Ruzard le suivait. Un coursier qui se cambre N'a pas, dans son œil vif plus d'orgueil et de feux Que n'en avait ce gars.

Ils s'assirent toue deux.

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