PÈRE ET FILLE
L'un des joueurs reprit :
— Auger, pour nous distraire.
Nous deux à qui le sort des cartes fut contraire, Faites nous le récit commencé l'autre soir
— Et qu'il fallut suspendre, afin de courir voir Le pauvre ami Sivrac tué par quelque lâche.
— Ah ! vous me demandez une assez rude tâche, Répondit le pilote aux deux joueurs vaincus; Je le ferai pourtant ; mais soyez convaincus Qu'à ce récit mon cœur jamais ne s'accoutume. Ce souvenir lointain garde son amertume : Mon âme tour à tour s'y plaît et s'en défend.
Je vous parlais, messieurs, ce soir-là, d'une enfant Qu'en mourant loin de moi ma femme mit au monde. Je ne l'ai jamais vue, et sur Dieu je me fonde Pour la trouver un jour.
Alors, surpris vm peu, Quelques uns des vieillards suspendirent leur jeu.
— J'ai souftert, gémit-il , Dieu veut qu'on reconnaisse Partout sa main. Je vis, un jour de ma jeunesse, Une femme adorable à laquelle je plus.
Les marins n'aiment pas les retards superflus ; Il faut qu'ils sachent bien profiter de la brise. Nous fûmes mariés, un matin, à l'église, Grâce au calme profond qui tenait le bateau, Depuis plus de huit jours, immobile sur l'eau. Enfin je m'éloignai de cette rive chère, Laissant ma jeune épouse avec sa vieille mère Qui la voulait garder jusques à mon retour. Départ fatal ! Tombeau de mon unique amour ! Je vois encor les pleurs de l'épouse chagrine. Longtemps je l'ai tenue alors sur ma poitrine, Longtemps j'ai vu voler son blanc mouchoir au vent. Puis, tout se confondit avec le flot mouvant.
Au retour, le vaisseau ne put entrer en rade ; L'hiver l'avait surpris, Je débarquai malade
Et m'en vins à L'Islet mon village natal. J'empirais. On craignit un dénoûment fatal. Ma femme qu'on trompait dut alors tout apprendre. Elle se mit en route ; elle ne put se rendre : La fatigue, la peur, le désespoir, l'ennui, Je vous l'ai dit, je crois, l'ont tuée une nuit. Quand j'ai su mon malheur la terre était fleurie, L'espérance chantait dans mon âme attendrie. J'aurais voulu mourir alors. O Dieu, quel coup ! Depuis cette heure amère, oui, j'ai pleuré beaucoup.
Je dus partir encor pour des rives lointaines.
Depuis plus de vingt ans des courses incertaines,
Des accidents divers, des plans audacieux
M'ont un peu malgré moi tenu loin de nos cieux. . . .
Si ma fille a vécu, maintenant elle est grande.
Il faut que je la trouve ; il faut qu'on me la rende. . . .
Et cependant j'ai peur quand je pars à songer
Que je ne suis pour elle, hélas ! qu'un étranger 1
Jean se trouble ; l'effroi se peint sur sa figure ; On croirait qu'il entend un implacable augure. Essuyant sa paupière avec son tablier, Sa femme auprès de lui paraît tout oublier ; Louise en son émoi, pleure, et rien ne l'apaise. Ruzard voudrait douter. Ce long discours lui pèse.
Il regrette d'avoir sauvé cet homme. Il sent Qu'il aura désormais un ennemi puissant.
Enfin Lozet s'écrie :
— 0 Dieu, sur ma demeure
Ton bras s'appesantit encore! Que je meure
Si de m'ôter sa fille ils nourrit le dessein !
Et la mère Lozet presse contre son sein Louise son enfant adoptive. Elle, pâle, Murmure avec effort et comme dans un râle : — Mon père ! C'est mou père !
Auger, tout supéfait, Regarde se disant :
— Qu'est-ce donc que l'on fait?
Jean le prend par le bras et lui montre Louise.
— Votre enfant la voici, dit-il Ce coup me brise !
— Ma fille ! C'est ma fille ! Oh! ne me trompez pas ! Le ciel lui-même a donc ici guidé mes pas ?
Et sur son cœur de père, heureux et sans contrainte,
Il presse sa Louise en une douce étreinte.
Il murmure aussitôt, contemplant son front pur.
— 0 mon enfant, je t'aime ! et pourtant je suis sûr Que tu ne peux m'aimer comme je le demande. N'importe ; ne crois pas que je te réprimande.
Ah ! mes jours vont avoir une paisible fin !
Sa mère était ainsi : toute la même enfin : Même triste sourire et même chevelure.
En voyant cette enfant, sa grâce, son allure,
Bien souvent je pensais à mon ange perdu
Mais pouvais-je espérer qu'il me serait rendu ?
De ses beaux bras Louise enchaîne son vieux père. Elle sent qu'en sa vie un changement s'opère. Dans son regard s'allume un éclat inouï ; Son front, comme Tin matin, se lève épanoui ; En silence elle boit l'enivrement paisible, La coupe inespérée.
Et Jean, c'était visible, Avait peur de voir fuir l'ange de son foyer.
— Sous le fardeau des ans je commence à ployer,
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Dit-il avec des pleur?, Auger, je vous en prie,
N'allez pas m'enlever cette fille chérie,
Ma vieille femme et moi, nous mourrions de douleur.
— Je ne suis pas un tigre, encor moins un voleur. Lui répondit Auger, vous garderez ma fille : Plus qu'avec moi chez vous elle est dans sa famille ! Mais je viendrai souvent — faut pas me jalouser — Sur son front virginal déposer un baiser, Quand on jettera l'ancre au retour des voyages.
Ces paroles de paix chassèrent les nuages.
Au toit hospitalier où l'attendait toujours Un bienveillant accueil et de chastes amours, Léon revint. Il dit :
— Est-ce que l'on complote ?
Le mystère flottait partout. Mais le pilote Accourt à sa rencontre et tombe dans ses bras.
— Viens, fait-il, ô Léon ! viens, et tu comprendras
Comme je dois bénir la clémence divine!
J'ai retrouvé ma fille ! . ..Ah ! ton cœur le devine,
TONKOUROT 87
C'est Louise ! <"> bonheur ! Louise est mon enfant !
Et îles larmes mouillaient son regard triomphant.
Le marin, tout ravi, près de la vierge vole. Les mains pressent les mains, les lèvres, sans parole, Semblent sourire au ciel qui vient de s'entr'ouvrir. Le vieux Bélanger dit :
— Qui donc peut découvrir Les biens inattendus qu'un Dieu bon nous accorde ? On croit qu'il nous châtie, il fait miséricorde !
— C'est vrai, finit Léon.
Mère Jean, à ces mots, Vit se rouvrir encor l'abîme de ses maux : Un souvenir amer, comme un glaive de flamme S'enfonça brusquement jusqu'au fond de son âme. Elle cria soudain en son horrible émoi :
-Qui donc me le rendra, mon tendre file, â moi ?