‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 21 sur 51 · DÉCEPTION · texte numérisé non relu

DÉCEPTION

Là bas, le front penché sous l'ennui qui le mine,

Dan^ la neige, un jeune homme au même instant chemine.

Il s'approche de l'orme, et Forme semble ouvrir

Avec sollicitude, et pour le mieux couvrir

Contre les ennemis qui complotent sa perte,

Ses grands bras dénudés. Et la route est déeerte.

Et l'on n'entend au loin ni le son des grelots,

Ni des chevaux fougueux les sonores sabots.

Et le jeune homme attend pendant que le vent pleure. Et son regard humide embrasse une demeure Pleine d'amour. La neige argenté les barreaux ; L'âtre flambe ; et devant les vitres des carreaux Passe, comme en un rêve, une ombre gracieuse.

Et toujours le vent pleure. Et d'une âme anxieuse, Contre l'arbre appuyé, l'homme toujours attend ; Mais son espoir faiblit. Tout à coup il emend De la clenche de fer le bruit sec, métallique, Et la porte s'entrouvre. Une forme angélique Se penche doucement regardant au dehors.

— C'est elle ! la voilà ! fait-il avec transports, Jetant à l'ouragan le doux nom de Louise.

La vierge n'entend pas, tant haut mugit la bise, La voix du bien-aimé qui s'éteint dans la nuit ; Mais le père Lozet passait tout près, sans bruit; Il tressaillit soudain à cet appel étrange. Muni de sa lanterne, il venait de la grange Voir si tout était bien. Il surprend l'amoureux. Léon reste muet.

— Léon, c'est malheureux, Dit-il en souriant d'un air plein d'ironie, Que la tempête gronde et ne soit pas finie, Louise au rendez-vous pourrait aussi venir.

Léon ne disait rien.

— Tu pe<ix en convenir,

Cette faute, après tout, serait bien la première, Ajouta-t-il ensuite en levant sa lumière.

Léon tâchait de fuir l'implacable reflet.

Il aurait aimé mieux recevoir un soufflet

Que d'entendre ces mots tout pleins d'impertinences.

Il évoquait alors de douces souvenances

Pour ne pas s'irriter. Il partit sur le champ.

Jusqu'aux genoux parfois dans la neige marchant, Ruzard et Tonkourou se rendirent à l'orme. Et Tonkourou disait :

— Ce n'est pas œuvre énorme Que réduire, la nuit, une grange en charbon.

Et Ruzard, souriant :

— Oh ! notre plan est bon.

Le soupçon tombera sur ce gueux, ce corsaire...

— Taisons-nous, la prudence est toujours nécessaire.

Comme un fantôme noir la grange du vieillard Se dessinait informe au milieu du brouillard. Les blés en gerbes d'or comblaient la tasserie ; t Le poulailler dormait, mais dans la bergerie, En broutant le pesât, bêlaient les blancs agneaux. De leurs licous de cuir secou&nt les anneaux, Les chevaux hennissants et les grasses génisses Portaient avec orgueil leurs robes de poils lisses.

Au fond de la remise étaient, pour tout l'hiver, La herse aux dents de bois, les faulx, les socs de fer, Plusieurs râteaux de frêne et plusieurs fourches d'aune, Puis la calèche neuve au brancard peint en jaune.

Ruzard fait sentinelle au chemin. Tonkourou S'approche d'une porte et tire le verrou. Son pied maudit se pose au seuil de l'écurie. Son cœur bat, mais l'enfer lui souffle sa furie. Il s'avance, passant derrière les chevaux Qui retournent la tête en flairant des naseaux. Il entasse du foin au fond de chaque crèche, Du foin moite, surtout, et de la paille sèche.

Afin que la fumée, ondoyant à grands flots, Etouffe promptement, et sans cris ni sanglots, Les bestiaux rangés dans leurs parcs à la file.

Et dans le ciel neigeux, noir, Ruzard se profile. Il est muet. Son œil per; e l'obscurité. Il craint de voir surgir, menaçant, irrité, L'hcmme dont il surprend l'aveugle confiance. Mais auprès de son poêle, a s' sans défiance, Lozet fume. Il regarde, avec un œil songeur, Les méandres d'azur jouer dans la rougeur Que laisse s'envoler la porte à demi-close.

Louise le voit bien, Jean Lozet est morose ; Elle vient souriante auprès de lui s'asseoir.

— 0 mon père, dit-elle, oui, vous souffrez ce soir... Ai-je en quelque façon pu chagriner votre âme, Vous ne me parlez pas ?

— Des paroles de blâme Devraient peut-être encor de nia bouclie sortir, Mais j'aime mieux me taire et ne plus t'avertir, Ingrate enfant.

— Hélas ! reprend la jeune fille.

Regardant doucement son père qui sourcille, Hélas ! qu'ai-je donc fait ?

— Oh I le temps n'est pas doux, Il neige et l'on ne peut aller au rendez-vous.

— Je ne vous comprends pas ; parlez donc sans mystère Pourquoi ce noir, chagrin qui tout à coup altère Votre front vénéré ?

— Tu ne me comprends plus ?

Cesse de faire, enfant, des efforts superflus Pour troiAper un vieillard qui t'a bien trop aimée.

Alors, laissant jaillir sa douleur comprimée, Enlaçant de ses bras le vieillard en courroux, Louise fond en pleurs et se jette à genoux. Et lui, d'une voix sourde :

— Il est mieux de se taire :

Mentir, ô mon enfant, n'est jamais salutaire... Tu m'aimes, ma Louise, oui, je m'en aperçois... Eh bien I comble mes vœux en épousant François.

LANGUES DE VIPERE

Notre ouvrage est bien fait, que rien ne le détruise, — Fit le sauvage — Entrons avant que le feu luise: On accourrait peut-être ; il faudrait l'étouffer. Ne nsquons rien, Ruzard, si près de triompher.

Louise se relève; elle embrasse son père Et rentre dans sa chambre.

— Allons I Jean, je l'espère, Tu nous laisseras bien fumer quelques instants : Mais s'il eut fait tantôt un pareil mauvais temps, Nous n'aurions pas quitté notre pauvre cabane, Commence Tonkourou, qui s'avance et ricane En tendaut au vieillard son hypocrite main.

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— Fumez, fumez, dit Jean ; vous partirez demain. Il semblait que sa joie était un peu factice.

— Tu n'es pas gai, voyons, serait-ce une injustice ?. . . Veux-tu demeurer seul ? dis, nous nous en allons, Repartit le sauvage en tournant les talons.

— Quelque chose, c'est vrai, Tonkourou, m'indispose, Répliqua le vieillard. Vous avez, je suppose, Rencontré sur la route, à quelques pas d'ici, Marchant la tête basse, un amoureux transi.

— Pour qui votre maison fut trop hospitalière, Ajouta Ruzard.

— Non, mais chose singulière, Répondit l'indien avec attention, Nous avons vu quelqu'un, j'en fais l'assertion, Rôder comme un fantôme autour de ton étable ;

Et j'ai cru que c'était. mais soyons charitable :

On peut se tromper, même en voulant être droit.

Ruzard était ravi de ce discours adroit.

Il voyait les soupçons, grâce à la réticence,

S'abattre sur un autre et noircir l'innocence.

Jean grinça :

— C'est Léon !

— Ton ange gardien !

Fit, riant aux éclats, le cynique indien.

— C'est un chasseur de dot. Il veut me tendre un piège. Je ne permettrais pas qu'on lui donnât un siège

S'il remettait, le gueux ! les pieds dans ma maison.

— Il te garde rancune, et j'en sais la raison.

— La raison, je la sais, — reprit d'une voix morne Jean Lozet — Sa fureur ne connait plus de borne. Je viens de le chasser en me moquant de lui.

Il était là, sous l'orme, épiant dans l'ennui, Le fortuné moment où sortirait Louise.

— Mon frère, crois-le bien, jamais je ne déguise, Quand je m'adresse à toi, la sainte vérité.

Eh bien ! je te le dis, ce garçon irrité

Est plus à craindre, va, que ton cœur ne le pense.

Il te fera du mal. Voilà la récompense

De tes bienfaits nombreux, de ta grande bonté.

Et Louise entendait ce langage éhonté,

Ce discours venimeux qui lui déchirait l'âme.

IIS TONKOUROTT

Mon Dieu! se pourrait-il qu'une pensée infâme

Vint un jour à l'esprit du généreux marin?

Un soupçon douloureux troublait son cœur serein ;

Elle ne pouvait voir son bien-aimé fidèle :

Plusieurs ie méprisaient; on le chassait loin d'elle ;

A la vengeance enfin il pouvait bien songer :

Il faut tant de vertu pour ne pas se venger.

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