‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 3 sur 51 · LE BRIGANTIN · texte numérisé non relu

LE BRIGANTIN

Les nids sont sans amours dans les bois sans feuillages,

Et le ciel noir n'a pas un souris. Les nuages

Pendent déchiquetés comme des oripeaux,

Et les enfants frileux ramènent les troupeaux.

La neige tombe, tombe, et ses étoiles blanches.

Dans l'air et sur les champs tout labourés par planches,

Tourbillonnent depuis le lever du matin.

Et c'est le soir. Là-bas un joli brigantin Remonte le courant, voiles dehors et lége. Signalant le danger au milieu de la neige, Et jetant d'un bras sûr la sonde au flot mouvant, Un vaillant matelot se penche sur l'avant. Debout sur le tillac veille le capitaine.

La course du vaisseau devenait incertaine. La neige épaississait par moment. Toutefois, On distinguait encore et la côte et ses bois ; On voyait scintiller, dans la blanche poussière, Les deux flèches d'argent du bourg de Lotbinière ; On voyait s'avancer la Pointe des Hurons Avec les cailloux gris semés aux environs. Vouloir aller plus loin semblait de la folie : Les cordages de lin gelaient dans la poulie, Et les câbles noués ne se démarraient plus. L'adresse et les efforts devenaient superflus. La glace, par instant, formait un long barrage.

Le commandant cria d'éviter l'atterrage.

Le péril était grand. Mais le pilote dit :

— Vous le savez, patron, le danger m'enhardit.

J'ai bravé bien des fois la mort : rien ne m'effraie ;

Le vent peut redoubler ses grognements d'orfraie,

Je sais demeurer calme en face des courroux.

Je vois les bancs de roche avec leurs grands dos roux

Je reconnais ces lieux que depuis vingt années

Je n'ai jamais revus dans mes longues tournées.

A ces mots il vira soudainement de bord, Et le vaisseau courut une bordée au nord.

LA SAINTE CATHERINE

(la tire)

On fêtait, ce jour-là, la Sainte Catherine. Blancs étaient les sentiers, blanche était l'aubépine, Car les flocons de neige avec de gais frissons Roulaient sur la pelouse ou pendaient aux buissons.

Lozet revint du bois pendant la relevée.

Il avait bûché fort comme aux jours de corvée :

Avant de s'amuser il faut gagner le pain.

La table, les carreaux et le plancher de pin,

Tout rayonnait chez lui. Deux chandeliers de cuivre

Faisaient de la fenêtre étinceler le givre.

24 TONKOUROF

La mère Jean Lozet allait et revenait, Mettant tout en son lieu. Près d'elle se tenait, Souriant quelquefois avec mélancolie, Son enfant adoptive, ingénue et jolie.

Elle avait le doux âge où la vie est en fleurs, Où souvent le souris vient se mêler aux pleurs, Où lé cœur se réveille, où l'amitié se noue. Le baiser restait pur en effleurant sa joue ; Le mal en la touchant eût perdu sa noirceur.

Louise était son nom. Son œil plein de douceur Jetait les jeunes gens en tendres rêveries, Quand ils la rencontraient au milieu des prairies, Fanant, sous le soleil, le foin mûr en chantant, Ou cueillant pour l'autel le pourpier éclatant.

Sur la tablette en bois, tout au-dessus de l'âtre, Jean Lozet, souriant, prit sa pipe de plâtre, Son briquet, de la tondre et fit jaillir le feu.

— Ma Louise, dit-il, songes-y donc un peu, Oui, voilà que j'arrive en des saisons arides ; L'âge enchaîne mes pas ; mon front porte des rides ;

Il me faudra trouver — je suis à mon couchant — Des bras plus vigoureux pour cultiver mon champ. Tu pourras sous ce toit, auprès de ton vieux père, Couler des jours heureux, jouir d'un sort prospère, Si tu choisis enfin, Louise, un bon époux. Ruzard, qui te recherche, est un garçon fort doux, Mais ferme s'il le faut, jovial, économe. Il va venir ce soir puisque ce soir on chôme. . . .

Il ne put achever. Plusieurs chevaux, alors,

Fièrement harnachés, de l'argent à leurs mors,

S'arrêtèrent piaffant sur la glèbe gelée.

La bise balayait au loin la giboulée

Et sur les tertres hauts le sol demeurait nu.

Il se leva.

— Ruzard, soyez le bienvenu !

Dit-il au convié qui frappait à la porte ; La sainte Catherine, aujourd'hui, nous apporte Une bonne bordée; et c'est bien mon désir Qu'elle donne à chacun une heure de plaisir.

— Vous êtes bon, trop bon ; mais pourquoi m'étonné-je ? Tout est vertu chez vous, répond Ruzard.

— La neige

Qui tombe chaque jour, mou eufant, sur mon front, M'invite à la sagesse. On part, d'autres viendront, Répliqua le vieillard lui tapant sur l'épaule.

Il reprit aussitôt :

— Je suis ému, c'est drôle :

Je pressens quelque chose : un grand bonheur, je crois.

Les convives entraient toujours. C'était Lacroix Qui se donnait des airs en tordant sa moustache ; C'était Pascal Blanchet, du haut de Saint-Eustache, Avec sa jeune blonde en traîneau rembourré ; C'était Joson Vidal et Suzanne Bourré, La coquette Finon et le bedeau Péloche Qui devait si longtemps vivre à sonner la cloche. José Lord vint aussi de la Pointe Platon, Conduisant dans sa trame Adèle Baptiston, Une brune à l'œil fin, qui rit et moralise. Paton le caboteur vint de la Vieille Eglise Avec Léandre Abel et Rosine Germain.

On se disait bonjour, on se donnait la main : Cela faisait du bruit comme le flot qui monte. On s'approchait un peu du grand poêle de fonte ; Chacun cherchait les siens, ses " vieux", ses favoris. Les rires éclataient. Un brillant coloris Illuminait gaîment la face des convives.

Pendant qu'à la maison, gracieuses et vives, Les femmes font ensemble échange de bontés, Les hommes, à l'appel de Jean, se sont hâtés D'attacher les chevaux dans la chaude écurie.

— Il fait froid, mes enfants, par cette poudrerie ; Le rhum réchauffe : eh bien ! prenons-en un filet, Leur dit-il au retour en ôtant son gilet.

Louise se leva. Les regards la suivirent.

Les jeunes invités que ses grâces ravirent,

Se sentirent plus fiers. Ruzard surtout. L'orgueil

Souriait satisfait dans l'éclat de son œil.

Timide, elle étouffa le bruit de son haleine.

Elle étrennait alors une robe de laine

Qu'elle avait faite seule avec adresse et soin.

Elle ouvrit le buffet, haut et sombre en son coin,

En sortit le plateau de fer, une bouteille

Pleine d'un bon rhum d'or acheté de la veille,

Les verres, qui luisaient comme des vrais cristaux,

Et des plats de faïence enfaîtés de gâteaux.

— Allons 1 servez-vous bien, et sans cérémonie, Reprit le père Jean, l'armoire est bien garnie.

— Après vous ! après vous ! Les cheveux blancs d'abord.

Jean Lozet prit son verre et l'emplit jusqu'au bord.

— A la vôtre ! fit-il ; mes amis, à la vôtre I J'aime qui boit son verre et non pas qui s'y vautre.

Tous ensemble après lui burent avec ardeur.

Tout à coup se répand une suave odeur. Pendant que tourbillonne une bruyante ronde, Le sirop succulent sur le poêle qui gronde Crépite et fait crever ses douces bulles d'or. Le plaisir, aussitôt, prend un nouvel essor.

Ruzard connaissait bien le secret de la tire.

Et comment on la chauffe et comment on l'étiré.

Quand il était petit, avec un grand talent,

Le dimanche, il vendait l'article succulent

Aux gamins du village empressés à le suivre,

Et faisait sous leurs yeux tinter ses sous de cuivre.

TONKOUROT 29

On l'appelle. Il devra veiller à la cuisson. Il accepte la charge et se met, sans façon, A tisonner le poêle avec de lourdes pinces.

Le sirop s'étendit bientôt en couches minces, Comme des éclats d'ambre, au fond des plats d'étain, Et tous, pour étirer, pleins d'un zèle enfantin, Ou, peut-être, orgueilleux de leurs chemises blanches, Otèrent leurs gilets et troussèrent leurs manches.

Avec un bruit léger, obéissant aux doigts,

La tire se replie et s'allonge cent fois,

Se fendille en fils d'or, se tord comme une tresse,

Et puis, sous les ciseaux qui la coupent sans cesse,

Tombe en rayons brisés dans les plats, par monceaux.

L'on en savoure alors les délicats morceaux.

LA SAINTE CATHERINE

Page 1