LE PACTE
Pendant qu'un vent glacé pleure dans le grand orme, La porte s'ouvre. Un homme à l'athlétique forme S'avance tout à coup vers Lozet qui fumait. Sa voix était vibrante et son œil s'allumait.
— Jean, dit-il, en levant fièrement son front jaune, Je ne viens pas, ce soir, demander une aumône.
Jean Lozet tressaillit. Il sentait revenir Un souvenir lointain, un amer souvenir.
— Que veux-tu, Tonkourou, prendre part à la fête ?
— Non, gronda le sauvage en secouant la tête, Rien pour moi ; non.
— Allons ! approche et bois un peu, Pour te rendre plus gai, de ma vieille eau de feu.
Alléché, le sauvage emplit et but son verre.
— Si vous ne chantiez pas, reprit-il, plus sévère, Vous verriez, jeunes gens, qu'il monte des sanglots Avec le vent du large et la plainte des flots.
Ces mots dans la maison répandent la surprise. Pour se convaincre mieux qu'il n'est pas de méprise Tous sortent aussitôt.
Le froid était fort vif ; Sous les fouets de la vague aboyait le récif. Quand la lune, en courant s'échappait des nuages, Partout, jusques au loin l'on voyait les rivages Couverts, comme les prés, d'un vaste manteau blanc, Puis on voyait, au large, un bateau sur le flanc. JUt le vent apportait sur ses ailes funèbres Une clameur. Perdus au milieu des ténèbres,
TONKOCROU 33
Les pauvres naufragés appelaient au secours.
Pendant qu'à la douleur on donne libre cours, Tonkounm prend Buzard et lui dit à l'oreille :
— C'est Dieu, va, qui nous oftre^une chance pareille.. . . Vois-tu des pièces d'or les célestes rayons ?
— Diable ou Dieu, repart l'autre, il n'importe. Essayons
De sauver ces marins pour notre bénéiiee.
Je suis prêt. S'il le faut, employons l'artifice.
Ils entrèrent rêvant d'un superbe butin.
Buzard dit :
— Ils mourront avant qu'il soit matin.
Faut-il qu'on les entende et qu'on les abandonne ? Montrons-nous donc chrétiens. Le Seigneur qui l'ordonne Saura bien nous guider vers le bateau perdu.
— Va, noble enfant, dit Jean, à ce labeur ardu :
Va vite. Agir ainsi, François, oui, c'est être homme ! . . .
Eh bien ! femme, entends-tu / Vois-tu, Louise, comme
Ce jeune garçon-là sait être généreux ?
Mais prends garde, Buzard, le fleuve est dangereux.
LA SAINTE CATHERINE
(le naufrage)
Les glaçons ressemblaient à d'immenses décombres Entassés sur les bancs de cailloux, dans les ombres. Et c'était le reflux : la mer se retirait. Dans les remous nombreux le brigantin virait Comme une feuille sèche au milieu de nos routes. Les matelots bordaient vainement les écoutes. La voile était fendue et des lambeaux gelés Aux vergues de sapin restaient encor gonflés. Si la neige cessait quelques instants, la lune Jetait un reflet vif sur la voile de hune.
Dari^ le chenal éiruit, comme un immense étau La glace cependant étreint le fier bateau.
36 TONKOUROP
Elle le fait pencher sur ses carreaux de marbre Ainsi que l'ouragan fait pencher un grand arbre, Les marins consternés élèvent vers les cieux Et leurs bras engourdis et leurs humides yeux. Un craquement sinistre alors se fait entendre : De l'arrière à l'avant le pont semble se fendre : Les haubans détendus se brisent sous le choc Et la quille s'élève et monte sur le roc.
En blocs majestueux la glace s'amoncelle ; Une dernière fois le bâtiment chancelle, Et l'eau se précipite avec un bruit d'enfer Dans son tlanc ténébreux en vain bordé de fer. C'est là qu'on entendit, au bas de la paroisse, Les marins en danger pousser des cris d'angoisse.
Le sauvage et Ruzard, traînant un vieux canot, Arrivaient haletants, sans échanger un mot. Le sauvage cria :
— Je ne mens ni ne raille, Nous ne pouvons franchir cette horrible muraille.
De l'épave sinistre une voix répondit : — Sauvez-nous ! sauvez-nous !
Et François Ruzard dit :
— Mais pour sauver la vôtre on expose sa vie : D'une inutile mort je ne sens pas l'envie.
— Sauvez-nous ! sauvez-nous ! Ah ! pour l'amour de Dieu, Retirez-nous bientôt de ce terrible lieu ! Reprirent les marins cramponnés aux cordages.
On entendit craquer les courbes, les bordages. Ruzard leur demanda :
— Mais si nous vous sauvons Que nous donnerez-vous ?
— Tout ce que nous avons !
LA SAINTE CATHERINE
(l'hospitalité)
La tempête, au dehors, comme une meute, aboie.
Cependant chez Lozet l'âtre gaîment flamboie ;
On parle des marins exposés à périr
Et des vaillants amis qui, pour les secourir,
Risquent leurs jours. Personne en ce moment ne danse
L'archet n'ose éveiller la divine cadence.
On fait, de temps en temps, un de ces simples jeux Qui tourmentent le cœur du galant ombrageux. Quaud les jeux sont finis, que chacun se repose, Que l'amoureux s'assoit puis, à demi-voix, cause
40 TONKOUROTT
De son amour jaloux et des rêves qu'il fait, Sur un plateau luisant qu'elle aveint du buffet, Avec une candeur qui doucement attire, Louise offre à chacun l'or des morceaux de tire.
Lozet est soucieux. Il fume seul. Souvent Il entr'ouvre la porte où s'engouffre le vent, Et cherche vers la côte et le morne rivage, S'il verra revenir François et le sauvage ; Mais il branle la tête et paraît sans espoir.
Sur le roc blanc toujours gisait le vaisseau noir.
Louise sent parfois une tristesse étrange, Et le rire joyeux meurt sur sa lèvre d'ange, Comme un frisson de l'eau sur le sable éclatant. Pour plaire aux invités elle chanta pourtant. Sa voix tremblait un peu, comme tremble une feuille, Comme tremble l'épi que le glaneur recueille. Or, comme elle achevait de chanter ses refrains, Ruzard et Tonkourou, suivis de deux marins, Entrèrent. Le premier dit avec impudence :
— Nous en amenons deux, grâce à la Providence.
Le huron ajouta :
— Les autres ont péri.
A ces mots du sauvage H s'élève un long cri
Et les yeux de plusieurs se remplissent de larmes.
Lozet dit aux marins :
— Puisse avoir quelques charmes L'humble hospitalité que je vous offre ici !
Le plus jeune — Léon — répond alors :
— Merci !
Celui qui fait l'aumône est doué de sagesse ; Le ciel à son égard usera de largesse.
Puis, il sentit mourir, sur le seuil étranger,
La vigueur qui l'avait tenu dans le danger.
A l'abri des vents froids, éloigné des flots sombres,
Il vit devant ses yeux passer les tristes ombres
Des matelots restés sous les glaçons épais,
Et se mit à pleurer.
— Qu'ils reposent en paix !
Le ciel m'en est témoin, oui, j'en fais la promesse, Je leur ferai chanter, cet hiver, une messe, Dit la mère Lozet, en cherchant vitement, Pour les deux naufragés, un nouveau vêtement. — Il ne faut pas, non plus, oublier, capitaine, " Ceux qui nous ont sauvés d'une mort trop certaine, Observa le pilote.
Au moment même il tend Au rusé Tonkourou qui sourit et l'attend, Pleine de pièces d'or, une bourse de soie.
— Oh ! pour moi, dit Ruzard, c'est assez de la joie De vous avoir sauvés d'un si cruel trépas, Gardez votre or, messieurs, non, non, je n'en veux pas ; Mais que l'indien pauvre accepte quelque chose, Personne n'y verra de mal je le suppose.
Tout le monde approuva l'astucieux garçon. Louise lui sourit. Tonkourou, sans façon, Prit dans ses doigt* crochus la bourse étincelante, La soupesa d'abord d'une manière lente, Puis la fit disparaître au fond de son gousset, Sans plus se soucier de ce qu'on en pensait.