‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 36 sur 51 · LE BLESSÉ · texte numérisé non relu

LE BLESSÉ

0 combats de Saint-Ckarle ! ô jours de Saint-Eustache !

Vous étiez un malheur mais non pas une tache !

La force triompha ; le droit fut opprimé ;

On dressa l'échafaud et tout fut consommé.

Les héroïques morts ne sont jamais stériles

Et les persécuteurs font les races viriles.

Près du lit d'un soldat un vieux prêtre priait, Et sa lèvre sacrée en priant souriait.

Un même nimbe d'or couronnait les deux tètes, Du prêtre et du blessé.

— Dieu soit béni I voua êtes, Dit le ministre saint, hors de danger, je crois.

— Ah! que ne suis-je mort en embrassant la croix, Comme ce fier Chénier, là-bas, au cimetière ! Mais le malheur étreint mon existence entière, Fit le jeune blessé.

— Toute coupe a du fiel, Repartit le vieillard ; laissons faire le ciel. La délivrance vient quand la chaîne se rive, lit sa force apparaît. Et puis, quoiqu'il arrive, Il faut être, mon fils, toujours soumis à Dieu. Quelque mortel chagrin vous suit-il en tout lieu ? Parlez ; ne craignez pas de vous ouvrir au prêtre : Il aime son pays et dételle ie traître... Comment vous nommez-vous ? quel est votre parti ?

— Je ne sais ni mon nom, ni d'où je suis sorti.

Quand vers mes premiers ans remonte ma pensée,

J'éprouve une horreur vague et peut-être insensée.

Comme d'autres enfants, hélas ! devant mes yeux

Je ne vois point passer les visages joyeux

D'un père et d'une mère heureux sous l'humble chaume ;

Mais l'haleine de feu d'un terrible fantôme

Me brûle encore.

Un jour — c'est vrai, père, cela — Tout r&vi, j'écoutais des voix d'ange, et voilà Qu'un monstre me surprend, me lie au tronc d'un arbre Et me perce les bras de son stylet de marbre.

Puis je courus les mers. On m'avait acheté.

Hélas ! notre navire, une nuit, fut jeté,

Dans la brume et le vent, sur des côtes arides.

Au jour, des naturels, horribles sous leurs rides,

Apparurent tout près, au pied d'un noir rocher,

Et, par un geste ami, nous dirent d'approcher.

Maîtres et matelots descendirent à terre.

Un de leur bande, alors, semblable à la panthère

Qui surprend une proie et cherche à s'en nourrir,

Pousse un cri formidable. Et l'on voit accourir

A ce lugubre appel, du sommet de la côte,

Mille sombres guerriers à la stature haute,

Mille guerriers pétris d'on ne sait quels limons,

Sales et les reins nus, pareils à des démons.

Les matelots surpris volent vers leur chaloupe,

Mais ils sont devancés par la sauvage troupe

Qui les massacre tous en hurlant de plaisir.

Je les ai vus, alors, ces barbares, saisir

Des lambeaux tout sanglants de leurs chairs pantelanteB

Et puis les dévorer. Des femmes insolentes

Arrivèrent en foule au somptueux festin.

Je devinai bientôt mon horrible destin.

J'entends de nouveaux cris : je tremble, je me cache. On vient vers ma retraite ; on me prend, on arrache,

194 TONKOUROO

D'une cruelle main, l'habit qui me revêt.

0 l'affreuse terreur que mon âme éprouvait !

Maie voilà que soudain le chef des cannibales

Fait taire les clameurs, les tambours, les cymbales,

Et se met à parler en me touchant les bras.

Chacun s'approche alors, surpris, dans l'embarras,

Et vient examiner ce noir bariolage.

On m'emmena plus loin, dans un vaste village,

Sur la rive d'un lac Comme un sauvage enfant

J'escaladais les rocs qu'un brutal soleil tend.

Sur ces terres de feu que le marin redoute

Je serais aujourd'hui mangeur d'hommes, sans doute,

Si nous n'avions pas vu la croix du Dieu Sauveur.

Les apôtres du Christ vinrent, dans leur ferveur,

À ces déshérités donner la loi divine.

L'un de ces hommes bons me voit et me devine.

Il m'interroge. 0 ciel ! il me parle français.

Je tombe dans ses bras et dis ce que je sais.

— Oiseau captif, fit-il, tu rouvriras tes ailes.

Di'i, „ En effet, je suie loin de ces rives cruelles.

Le vieux prêtre, pleurant, dit d'une étrange voix :

— Dieu soit béni 1 Léon, je t'ai sauvé deux fois.

Page 1