‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 40 sur 51 · LA GROSSE GERBE · texte numérisé non relu

LA GROSSE GERBE

Les blés sont mûrs. Faucheurs, étendez la javelle ! Le rossignol, avec une gaîté nouvelle Egrène ses accords sur les pins dentelés. Avec de longs frissons les épis barbelés Tombent de toute part sous l'active faucille.

Parmi les moissonneurs le chef de la famille, Chaussé légèrement de ses souliers tannés, Comme un faune s'en va sur les chaumes fanés. Sa chemise de toile, à la gorge enlr'ouverte, Laisse voir la sueur dont est déjà couverte Sa poitrine puissante. Il va, muet, liant La gerbe blonde avec le coudrier pliant.

Et, sur le chaume d'or, les gerbes alignées

Ressemblent à des nefs qui passent éloignées,

A des nuages blancs cloués dans le ciel bleu.

Les blés sont murs. Déjcà l'on a dans plus d'un lieu,

Après un dur labeur," fêté'la grosse gerbe ;

Mais voici que là-bas^on danse encor sur l'herbe ;

Et voici que j'entends une vive chanson.

C'est le père Lozet qui finit sa moisson !

Seule au milieu du champ, sur la planche uniforme,

Se dresse avec orgueil, comme un panache énorme,

Une gerbe de blé. Ses longs épis tombants

Sont brillamment garnis de fleurs et de rubans,

Et la hart qui la lie est un cordon de soie.

La jeunesse l'entoure avec des cris de joie,

Et puis, prenant bientôt des airs de papillons,

Elle danse en chantant rondes et cotillons.

Les vieillards regrettaient la vigueur de leur jambe.

Ruzard des jeunes gens était le plus ingambe.

S'il n'avait pas reçu de suaves aveux,

Il n'en voyait pas moins le ciel combler ses vœux.

Après la grosse gerbe une plus belle fête

Allait pour lui venir. Une double conquête

De sa persévérance allait être le prix.

Il se trouvait habile et vouait au mépria

Ceux qui ne savent pas, par quelque truc infâme, Epouser une dot en prenant une femme.

Lozet avait promis lui donner pour sa part, Le jour du mariage ou quelque temps plus tard, Sa terre ou de l'argent. La quinzième journée Devait marquer enfin l'époque fortunée.

Louise parle peu ; son sourire est amer Et son cœur pour Ruzard est froid comme l'hiver ; Mais, comme en son courroux Lozet peut la maudire, Elle ira vers l'autel, elle vient de le dire.

Cependant les danseurs, suivis par les enfants,

En chantant des chansons, allèrent, triomphants,

À la grange mener la gerbe gigantesque.

Ils avaient affublé d'un harnais pittoresque

Le plus fringant cheval. Et puis debout, pressés,

Dans la grande charrette ils s'étaient tous placés.

Le rire s'égrena le long du chemin large

Et l'essieu se plaignit sous sa joyeuse charge.

L'on dansa tout le soir. En frappant du talon

Le joueur mesurait le chant du violon.

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