LE SURVENANT
Pendant qu'avec ardeur tourbillonnait la danse, Que les échos voisins répétaient la cadence Des pieds qui retombaient toujours sur le plancher, Quelqu'un vit, dans la nuit, un homme s'approcher.
Et l'homme s'arrêta devant la porte ouverte. Ses deux bras étaient nus, sa tête, découverte ; Un vêtement de cuir enveloppait ses reins. Le violon joyeux suspendit ses refrains Et le gai cotillon, ses méandres sans nombre. Alors le père Jean cria d'une voix sombre :
— Est-ce toi, Tonkourou ? Dieu ! quel air abattu ? C'est ton spectre plutôt. Es-tu mort ? Que veux-tu ?
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Et l'homme répondit :
— Oui, Lozet, c'est lui-même, C'est Tonkourou qui vient d'une distance extrême Pour te revoir encore avant le dernier jour.
— Oh ! sois le bienvenu dans notre humble séjour. Ta présence, vieux chef, redouble notre joie.
— Non, je viens t'attrister, car mon âme est en proie A des troubles nouveaux, à des remords cuibants. Tu vois, j'ai bien vieilli, frère, depuis deux ans.
Et l'indien montrait sa chevelure grise
Il entra. Les danseurs étaient dans la surprise.
Louise sanglotait, craignant, dans son souci,
Que le jeune marin ne revint pas aussi.
Tous parlaient à la fois ; l'on n'entendait personn«.
— Espérez, lit Lozet, voici que minuit sonne, Et notre vieil ami que nous regrettions tous Va trinquer en l'honneur de ses bons Manitous. Rien comme le bon rum n'adoucit un déboire.
— Qu'il parle de Léon pendant qu'on verse à boire, Risqua la mère Jean offrant le cabaret.
TONKOUHOU 231
Le sauvage gémit ; sou esprit s'égarait.
Quand il leva la tôle on vit deux grosses larmes
Noyer ses yeux. Il dit :
— Ce brave a pris les armes, Il est mort ! Il est mort pour sauver son pays.
Et tous les conviés écoutaient ébahis;
Mais l'indien plaintif ne dit pas autre chose.
En vain on le pressa, sa figuré morose
Se pencha sur la terre avec anxiété.
On s'entreregardait. Louise avait jeté.
Comme un oiseau qu'on blesse, une plainte profonde.
Jean gronda :
— C'est un traître! et que Dieu le confonde!
Et Tonkourou reprit :
— Je ne puis de bon cœur A mes lèvres porter la brillante liqueur,
A moins que ta grande âme à l'instant ne m'accorde, Pour un forfait lointain, pleine miséricorde.
A ce discours nouveau Lozet n'entendait rien. — Soit! fit- il.
Tout le monde entourait le vaurien.
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Il dit : t
—Regardez-moi ! jouissez de ma honte !
Nul ne savait encor ce que je vous raconte.
J'étais jeune et méchant ; je n'eus pas peur d'oser
Profaner un front pur par un impur baiser.
Je reçus un soufflet. Sans faire de menaces Je partis courroucé. Nos rages sont tenaces ; La vengeance est pour nous un plaisir souverain : Je revis la cruelle, et mon regard serein Sut lui cacher toujours ma colère farouche. Elle prit un époux. Le ciel bénit leur couche : Un adorable enfant vint charmer le foyer ; C'est lui que j'attendais !•••
Puis, l'on vit se ployer, A ces mots étonnants, les genoux du sauvage ; L'on vit des pleurs amers inonder son visage. Il joignit les deux mains et, regardant Lozet :
— Je te le livre donc cet horrible secret !
Je t'ai pris ton enfant!-.
Alors, soudain, s'exhale
Une sourde clameur qui fait trembler la salle. La mère Jean Lozet n'avait plus sa raison ; Elle courait, hélas ! par toute la maison, Appelant son cher fils, poussant de tristes plaintes.
Et les filles pleuraient.
Ruzard avait des craintes.
Il était anxieux, et d'un œil en courroux
•Il fixait cependant le sauvage à genoux.
Il croyait, le peureux, à chaque instant entendre
Son ami d'autrefois le trahir et le vendre.
Lozet était muet comme un marbre glacé. Il voyait le complot qui l'avait enlacé, Et son cœur était plein d'une amère tristesse. Le chef continua :
— De ma scélératesse Tu fus victime encore, ô Lozet, depuis peu ; Et ma coupable main a fait jaillir le feu Qui consuma, tu sais, en une nuit, ta grange.
Ruzard éprouve alors une frayeur étrange. Il vole d'un seul bond auprès de Tonkourou Et, parlant à Lozet :
— Le chef huron est fou !...
Il n'est pas comme il dit, malfaisant et coupable. Et quand il le serait ! quand il serait capable De tant de fourberie et de tant de forfaits, Vengez-vous, lui dit-il, par de nouveaux bienfaits !
Cette feinte pitié fut un nouveau supplice
Pour le chef. D'un regard il dompta son complice.
François se détourna tremblant, terrifié. L'avenir croulait-il, si bien édifié ?
— La perte d'une grange est un mal rachetable — Ajouta l'indien en jetant sur la table Un sac de cuir plein d'or — Cet or, je l'ai gagné A cbasser dans les bois sous un ciel éloigné ; C'est le fruit du travail, Lozet, tu peux le prendre.
— Et mon enfant aimé, pourras-tu me le rendre? Cria la pauvre mère en un fiévreux transport.
— J'ai respecté sa vie, et, pourtant.... il est mort !
— Mort ? reprit Jean Lozet. Dans quelle circonstance ?
— Mort au champ de l'honneur, sans effroi ni jactance.
—Mort ! firent dans la nuit de lugubres échos.
— Lève-toi, dit Lozet ; cherche en Dieu le repos.
— Merci ! fit le huron. Je laisse ta demeure ; Pour que mon deuil finisse il faudra que je meure !
Alors il se leva pendant que l'on pleurait, Sortit, et d'un pas lent rentra dans la forêt.