LES AMIS DE NAGUÈRE
Le chef trouva son toit enveloppé de calme.
Sur le seuil la fougère ouvrait sa verte palme ;
Le liseron grimpait sur les murs délabrés.
Les carreaux tout poudreux étaient somme marbrés
Par les gouttes de pluie en tout sens descendues ;
Et, dans un coin, séchaient des branches étendues
Et des simples jadis cueillis par les devins.
Il appela la vieille et ses cris furent vains.
C'était pour la chasser comme on chasse un reptile.
Il l'avait en horreur enfin. Trouble inutile,
La Simpière était morte un jour en blasphémant,
Et son corps pourrissait caché profondément.
Alors il ramassa quelques feuilles légères,
Des rameaux de sapin, des mousses, des fougères,
Et se fit une couche. Il dormit. Au réveil
Il vit sur les sommets rayonner le soleil.
Un vent frais en passant jouait dans la feuillée
Et les oiseaux disaient leur chanson éveillée.
Il se lève. Quelqu'un fait, dans le même instant, Crépiter des buissons le feuillage flottant. C'est Ruzard qui s'avance en écartant les branches. Tonkourou lui sourit, et ses manières franches Lui rendent aussitôt l'audace d'autrefois.
— Je viens, lui dit Ruzard, te trouver sous les bois
Pour te remercier, ô mon ami sincère,
De n'avoir point trahi François, ton jeune frère.
— Tonkourou n'est plus traître et veut rester discret, Répondit le sauvage. Il taira ton secret, Car il ne sert de rien aujourd'hui de le dire.
— Tu m'as fait peur hier ; j'ai pensé te maudire. Hier tu m'as fait peur ; mais tout va s'arranger. Jean me donne son bien : nous allons partager.
Je nie marie entin.... La semaine prochaine.
Oh ! que j'ai de bonheur ! Nul ne rompra la chaîne,
Nul ne pourra briser....
Il ne termina pas.
Tonkourou, menaçant, fit vers lui quelques pas.
— Moi je briserai tout ! Cesse ta vantardise, Dit-il.
Ruzard pâlit :
— Faudra-t-il que j'en dise, ?our empêcher toujours un hymen révoltant, ilon frère, faudra-t-il que j'en dise encor tant ? Continua le chef.
— Par Dieu, je t'en conjure, Tonkourou ne dis rien. Je l'aime, je le jure, Je l'aime cette femme ! Et tant que je vivrai Dts plus aimables soins, oui, je la poursuivrai !
— Inutile, François, tu n'es pas digne d'elle. —Je la mériterai. D'un amour pur, fidèle...
— Elle ne t'aime point.
— Elle ne me hait plus.
Un jour je l'ai sauvée, et dans ses veux je lus Plus d'une fois, depuis, de la reconnaissance.
— Comment cela ? Dis donc. Parle Bans réticenc».
— Ecoute.
Alors Ruzard lui raconte comment Il l'avait de la mort sauvée assurément, Un gai jour de corvée, au broyage d'automne. Tonkourou, semble-t-il, s'attendrit et s'étonne. Plus de doute cruel, François va triompher.
— Ton amour est-il vrai ? ne peux-tu l'étouffer ? Demanda le huron.
— Toute parole est vaine ; Si je n'ai pas Louise, oui, je mourrai de peine ! Je n'aime qu'elle seule, et nul ne sait combien !
— Alors tu la prendras et laisseras le bien.
Ruzard courbait le front, n'était pas à son aise,
Et son cœur s'enflammait comme un feu de fournaise.
— Mon frère ne dit rien ; il est pâle et surpris : Dans ses propres filets se serait-il donc pris ? Ajouta Tonkourou d'une voix sarcastique.
François croyait subir un rêve fantastique. S'il eut eu par hasard une arme sous la main Le huron serait là resté près du chemin.
3AINT-EU3TACHE
On s'était réunis sous l'orme, à la pénombre.
Tout chantait ce soir-là. De ses courses sans nombre
Tonkourou devait faire un fidèle récit.
Il arriva bientôt et sur l'herbe s'assit.
Fumant le tabac noir sous les vertes tentures,
On écouta longtemps alors ses aventures.
Or, quand il raconta Saint-Charle et Saint-Denis,
On vit passer du feu dans ses vieux traits brunis.
Il dit.
— Tant de vaillance, hélas ! fut inutile! Nous fûmes écrasés comme un nid que mutile, Dans les foins odorants, le pied dur d'an taureau, Mais nous ne mîmes point notre épée au fourreau.
Des braves se levaient au bourg de Saint-Eustache ; Nous allâmes les joindre. Il est bon que l'on sache Quelles armes portaient plusieurs des combattants: Des fourches et des faulx.
Nous allions haletants Comme des chiens perdus qui recherchent leurs maîtris. Nous défendions nos droits, on nous appelait : traîtres. N'importe ; nous voulions dire par notre mort Que le droit naturel et le droit du plus fort Ne doivent pas ensemble, après tout, se confondre.
Sur le bourg révolté Colborne venait fondre Avec huit gros canons et deux mille soldats. Un de nos généraux nous trahit. Le Judas Se brûla la cervelle après sa défaillance- Léon me devançait. Quel cœur ! quelle vaillance ! Chénier l'aimait beaucoup et suivait ses conseils. Chénier, un homme encore ! On n'en voit de pareils Que dans ces temps de lutte et ces jours d'héroïsme Où les peuples aux fers, contre un froid égoïsme Fatigués de souffrir, se révoltent enfin.
Chénier criait toujours :
— Tenons jusqu'à la fin !
TONKOTJRO1*
Les femmes se sauvaient au bois tout effrayées ; Elles semblaient des fleurs par le vent balayées. Nous nous barricadons d'abord dans le couvent. Cette chaste oasis n'entendait pas souvent Le cliquetis du fer, les cris des sentinelles. N"ous étions pour plusieurs des bandes criminelles.
Le curé du hameau, devinant bien comment Serait vite écrasé ce fier soulèvement, Comment de vieux soldats formés dans les batailles Allaient décimer vite, hélas ! de leurs mitrailles, Les rangs mal affermis des jeunes révoltés, Et les maisons en bois et les grains récoltés, Le curé prend la croix sur l'autel de l'église Et vient à nous. La foule alors se tranquillise.
Il conjure le peuple, au nom du Dieu d'amour, De se montrer soumis et d'attendre le jour Marqué par le Seigneur pour notre délivrance. Nos habitants naïfs, touchés de sa souffrance, Ou, peut-être, vaincus par la peur des combats, Du couvent tour à tour s'éloignent le front bas, Et Chénier reste seul ; oui, seul avec un autre, Avec Léon !
Et, fort de son succès, l'apôtre
Longtemps les supplia de se sauver tous deux.
— Renoncez, faisait-il, à ces plans hasardeux,
Que pouvez-vous, ô ciel ! contre une année entière?
Chénier lui dit enfin, courbant sa tète altière :
— Priez pour nous ; tantôt nous serons devant Dieu.
— Pour que la liberté germe un jour en ce lieu, Ajouta le marin, du sang eet nécessaire.
Ces choses que je dis une bouche sincère Me les conta cent fois après l'événement. Je n'étais pas au bourg, en effet, au moment Où s'y passait, hélas ! cette scène d'angoisse ; Mais j'arrivai bientôt. De plus d'une paroisse Vinrent en même temps de vigoureux garçons. Chénier pleura de joie.
— Ah ! j'avais des soupçons, Dit-il, serrant la main aux nouveaux militaires.
— Commandant, nos retards ne sont pas volontaires, Répondit l'un d'entre eux — nos mères pleuraient tant.
TovtocRor 247
L'angélus du midi sonnait. Au même instant On vit reluire au loin les fiers cimiers des casques, Et le sol dur gronda comme dans les bourrasques. Colborne s'avançait avec son régiment.
Nous poussâmes au ciel un long rugissement ; La fureur nous gagnait et chassait nos alarmes. Mais plusieurs d'entre nous n'avaient aucunes armes ; Il dirent à Chénier :
— Donnez-nous des fusils, Pour que nous combattions comme voue ces gentil?.
Et Chénier :
— Attendez, nous n'en avons pas d'autres; Mais nous allons mourir et vous prendrez les nôtres.
Les Anglais occupaient un immense terrain ; Ils nous tenaient serrés dans un cercle d'airain. Notre devise était: Obéir et se taire.
Colborne nous dépêche un vieux parlementaire
Qui nous promet à tous la vie et le pardon Si nous livrons le chef.
— Merci de votre don, Répondons-nous ensemble, emportés par la rage ; Pas de traîtres ici pour faire votre ouvrage 1 Inutile, messieurs, d'embrasser nos genoux ; Vous êtes cent contre un, venez, écrasez-nous ! La mort est un triomphe et la victoire, un crime, Quand c'est le droit qui tombe et la force qui prime.
Il sort en nous lançant d'effroyables jurons, Et Colborne aussitôt fait hurler ses clairons.
On voit comme nn serpent se dérouler l'armée ; De toute part l'éclair déchire la fumée ; Le village est pareil au tombeau ténébreux, Personne ne sort plus, et des obus nombreux Ouvrent dans la nuit sombre un rouge et long sillage.
Les ennemis, pressés de faire le pillage, Se rapprochent toujours. A travers les bosquets On voyait en tous sens s'agiter les mousquets. Nous déployons alors une ardeur surhumaine. Pour en finir plus tôt la vengeance promène
La torche incendiaire au milieu des maisons. Et le vent qui s'élève emporte les tisons A travers le ciel noir où la bombe fulmine.
On eut dit que le sort protégeait la chaumine,
Car les boulets ardents passaient sans la toucher.
Les petits sont heureux de pouvoir se cacher,
Quand les grands, bien souvent, tombent dans la tourmente.
Partout c'était le bruit d'une mer qui fermente. Le couvent où d'abord nous nous étions massés Prit feu. L'instant d'après nous étions menacés D'être tous engloutis sous les cendres brûlantes. Nous gagnâmes l'église. Or, les balles sifflantes Décimèrent encor nos rangs bien éclaircis.
Pendant que nous suivons les chemins obscurcis, Gugy, le colonel, au milieu du tumulte, Accourt sur son cheval pour nous cracher l'insulte. Il rentre dans le temple.
— Arrière ! mécréant, Clame Léon, arrière !
Il semblait un géant.
Il lui barre la route, il l'attaque et le touche. Mais l'infâme Gugy, le blasphème à la bouche,
Se penche furieux de son fier destrier, Et perce le héros d'un glaive meurtrier.
Et le pauvre huron, suspendant son histoire, Se mit à sangloter. Son rustique auditoire Dans un morue silence, anxieux, attendit. Après quelques ins.ants, d'une voix grave il dit:
— La flamme en maint endroit avait mordu la voûte; Le temple s'ébranlait.
— Si cher que cela coûte, Patriotes, marchons ! s'écrie alors Chénier.
Il s'élance. Chacun craint d'être le dernier. Mais le vieux toit, rongé par le fer à sa base, S'ébranle en gémissant et s'écroule. Il écrase Sous ses brûlants débris la moitié de nos gens.
Il fallait voir leur joie, à ces gueux d'assiégeants. Nous faiblissons ; je sens mes jambes qui chancellent. Sur le front de Chénier mille fers étincellent ; N'importe, il va toujours, livide, plein de sang, Etonnant les anglais, trouant leur sombre rang.
TONKOUROTT 251
Quel mépris dans ses yeux nous avons vu paraître Quand un compatriote osa, d'un glaive traître, Le frapper lâchement une dernière fois 1 Il tomba, ce grand homme, en embrassant la croix, La grande croix debout au fond du cimetière. Voilà la vérité, je la dis tout entière.
Ce fut la fin, Partout l'oppresseur triomphait. Je fus mis dans les fers. Le cachot n'est pas fait Pour un enfant des bois, un coureur de prairie, Et je repris, un jour, ma liberté chérie. Ne me trahissez pas. Qu'ai-je à craindre pourtant, Puisque vous pleurez tous ce soir en m'écoutant?