‹ Tonkourou. Nouv. éd. de Les vengeancesChapitre 48 sur 51 · L'ENFANT PERDU · texte numérisé non relu

L'ENFANT PERDU

Auger laisse sa barque. Il longe la batture, Foulant le sable d'or jusqu'au sol en culture, Ecoutant les oiseaux chanter dans les rameaux. I! aperçoit Léon assis sous les ormeaux.

— Quoi, fit-il, vous bridiez de revoir ma Louise, Et vous rêvez ici ? Faut-il qu'on vous le dise ? Pour un jeune amoureux c'est bien peu s'émouvoir. Mais qu'avez- vous ?

— Léon semble ne pas le voir.

— Parlez, demande-t-il, pourquoi cette souffrance?

— Louise est à Ruzard ; je n'ai plus d'espérance

Léon redit alors tout ce qu'il avait vu. Et pendant le récit de ce drame imprévu, Le pilote sentait gronder son âme. Une heure Sur le sable doré que chaque vague effleure, Us vont causant ainsi, tristes, les yeux baissés.

Le ravin tout à coup avec ses flots pressés Apporte les sanglots de quelqu'un en détresse. Us s'approchent dn cap, à l'endroit où se dresse Comme un panache blanc le tronc d'un vieux bouleau, Et trouvent le huron gisant les pieds dans l'eau.

Les heures s'écoulaient pleines d'incertitude.

Lozet montrait toujours sa vive inquiétude,

Et quelques uns déjà se levaient pour partir,

Quand un cri de terreur fit bien haut retentir

L'anxieuse maison.

Aidé du vieux pilote,

Sur un brancard léger Léon le patriote

Apportait Tonkourou sanglant, évanoui.

Alors on vit pâlir plus d'un front réjoui.

Et chacun soupçonna, mais sans le dire, un crime.

— Est-il mort ? fait Lozet. Non I non ! il se ranime I

Le médecin ! le prêtre I Oh! quel événement!

Sur un lit, aussitôt, on couche mollement

Le pauvre moribond tout couvert de blessures.

— Où l'avez-vous trouvé ?... Dieu! quelles meurtrissures !. IJ va mourir ! Il meurt ! s'écriaient, tour à tour, Les conviés émue de ce triste retour Des bonheurs d'ici-bas.

— Mueite, échevelée, Par tout ce qu'elle voit fortement ébranlée, Louise avec transport s'est jetée en pleurant Au cou d'Auger son père. Et lui, près du mourant, N'ose pas essayer de consoler sa fille.

— Malheur sur ma maison ! malheur sur ma famille ! Répétait Jean Lozet. Ah ! ce sang me fait peur!

Léon était assis, plongé dans la stupeur, Au chevet du huron. Il écoutait son râle Et suivait les progrès du mal sur son front pâle. Enfin, un convié, qui se trouvait dehors, S'écria tout à coup :

— Voici le prêtre !

Alors

La mère Jean Lozet auprès de la muraille Arrange le fauteuil et les chaises de paille, Puis sur chacun des lits met un blanc traversin.

Le prêtre rentre. Il est suivi du médecin. Ils vont au moribond et, pendant que l'un prie, L'autre tâte le poulx, palpe la chair meurtrie.

— Est-il mort? dit quelqu'un.

— Non, répond le docteur, Mais il mourra bientôt.

Son œil observateur Suivait toujours du mal les différentes phases. Le moribond jeta quelques lambeaux de phrases. Le médecin reprit :

— Un symptôme alarmant

Mais il aura, je crois, un lucide moment.

En effet, le sauvage entr'ouvre la paupière

Et sa lèvre paraît redire une prière.

Il fait avec le prêtre, une dernière fois,

De sa débile main, le signe de la croix.

On dirait qu'un sourire a passé sur sa bouche.

Il est beau, ce mourant.

On entoure sa couche ;

Ou lui presse la main pour les derniers adieux. Léon vient à son tour. Soudain, tout radieux, Il ne dresse et son œil luit d'une étrange flamme.

— Hélas ! murmure-t-on, c'est la fin, il rend l'âm« !

Mais lui, d'une voix forte :

— Oh 1 je meurs consolé ! . . .

Jean, je te rends l'enfant que je t'avais volé

Le voici ; c'est Léon .... C'est Léon, je l'atteste ! . . . .

Sois loué, Grand Esprit!

— Et sa main fit un geste Pour prendre devant tous le Seigneur à témoin.

Alors un cri profond retentit jusqu'au loin. L'indien retomba sur ses langes funèbres Et son regard vitreux se couvrit de ténèbres. Le prêtre le bénit. Il mourut en paix. Tel S'éteint après la messe un cierge sur l'autel.

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