LE FOU
Pendant qu'on se livrait à ces joyeux transports, On entendit quelqu'un chanter gaîment dehors. Ruzard entra. Son air était lugubre et bête ; Ses cheveux emmêlés se dressaient sur sa tête Comme les rameaux secs des sapins rabougris. On eut dit que du sang luisait dans 6es yeux gris. Son vêtement, son front étaient souillés de boue ; Ses doigts étaient crochus, plies comme une houe. Il riait par moment, mais d'un rire idiot. Il chantait:
— Viens 1 ô viens ! je suis le loriot Qui redit ses amours sur la verte prairie. Tu m'as donné ta main, viens, la couche est fleurie.
El, pendant qu'il chantait, d'un air sombre, anxieux, Tout autour de la chambre il promenait ses yeux. Il aperçut le chef:
— Gardez ce mort farouche!
Il s'approche de moi : je crains qu'il ne me touche.
Comment donc est-il là ? Je l'ai tué j'ai fui
Il me tient! Il m'entraîne!... Au secours !... Un appui!
Et, secouant la peur, d'un ton de violence:
— J'ai bien su te punir, moi, de ton insolence,
J'ai deviné, vieux chef, ta lâche trahison !
Je perdais ma Louise et j'allais en prison
l^es morts ne parlent point. Sivrac dort dans sa cave. Chamberst qui l'a lue m'a dit : le sang se lave. I>e Chamberst l'assassin moi j'ai guidé les pas; Mais ce qu'il m'a donné je ne le dirai pas . ..
Il eut peur de nouveau :
— La justice est prochaine !
Dans ses bras tout sanglants le sauvage m'enchaîne!.. L'eutendez-vous ? il parle ... il voudrait m'appeler.
— Pour ton malheur, Ruzard, le mort vient de parler, Repartit le vieux Jean surpris de ce délire.
Ruzard le regarda, puis éclata de rire.
Il se mit à danser ; mais tout à coup il dit :
— C'est l'hymen ; courons donc au bonheur !
Il bondit, Il vola comme un trait au bord du précipice.
Jean reprit tout ému:
— Que Dieu lui soit propice Et ne le laisse point en cet état mourir !
Pendant que la maison était à discourir, Il rêvait, l'insensé ! sur le bord de l'abîme. Des oiseaux modulaient leur cantate sublime Au sommet des sapins ruisselants de soleil, Et l'on voyait s'enfuir le fleuve sans pareil Comme une nappe d'or qui sans an se déplie.
— 0 Louise, dit-il, mon âme t'en supplie,
Fuis le marin jaloux, viens essuyer mes pleurs !
Viens, le lit nuptial est tout jonché de fleurs...
Et dans le vide horrible en chantant il s'élance. Le gouffre eut un sanglot et puis tout fit silence.