CHAPITRE VI
Les Travaux du Canal de Bourgogne Les Chasseurs du Hainaut
Hiver de 1790-91. — Le Canal de Bourgogne. — Les Chasseurs du Hainaut. — Esprit contre-révolutionnaire des soldats. — Le commandant Devèse. — Querelles avec les citoyens. — Insulte à la cocarde nationale. — Les hussards de Lauzun. — Les ouvriers du Canal. — Craintes permanentes de troubles. — Dévastations. — La fuite du Roi. — Élections à la Législative. — Les médecins et chirurgiens de Tonnerre. — Acquisition des moulins de la Ville et d'Enfer. — Grande sécheresse. — Attroupement des ouvriers du Canal. — Les premiers volontaires Tonnerrois. — Abolition des distinctions féodales. — Constitution de 1791 '. — Renouvellement partiel du Conseil.
(Novembre 1790 — Novembre 1791)
L'hiver de 1 790-1 791, quoique peu rigoureux, avait
Produit beaucoup de misère dans la Ville ; de nombreux
ouvriers étaient sans ouvrage. La Municipalité demanda
8o TONNERRE
aux administrateurs du District de lui venir en aide en ouvrant des ateliers de charité ; un arrêté du District autorisa la Ville à employer une somme de 35o livres à aplanir et réparer les fossés des anciens remparts pour occuper les plus nécessiteux. Le Conseil demanda aussi que l'administration fit entretenir à ses frais le pavé des rues du Pont, de l'Hôpital et de Rougemont, formant la grande route et continuellement usé par le passage des voitures publiques. *
Mais une chose était venue encore augmenter les charges de la Commune et accroître la misère.
Les travaux du Canal de Bourgogne, entrepris dès 1775, furent commencés au mois de Novembre 1790, "dans la section comprise entre Brienon et Commissey. Ils amenèrent à Tonnerre une très grande quantité d'ouvriers, la plupart étrangers, aux besoins desquels il fallut pourvoir. D'un autre côté, l'administration craignant qu'il n'en résultât des désordres, envoya, en garnison à Tonnerre, une compagnie de chasseurs à cheval du régiment de Hainaut, au nombre de soixante-deux. Ils étaient arrivés le 19 Novembre et avaient été logés chez les principaux habitants de la Ville. Tout cela donna -lieu à de nombreuses complications.
Ces soldats, animés d'un esprit contre-révolutionnaire, ne tardèrent pas à se rendre insupportables aux Tonnerrois. Déjà au mois de Décembre, des libelles répandus par eux contre des femmes avaient mécon-
1. Registre ZT. — Séances dés 31 janvier, 4 et IS février it91.
tenté la population. La Municipalité réclama eji vain qu'ils fussent répartis dans les communes environnantes où se trouvaient des ouvriers du Canal ; elle demanda que tout au moins ils fussent casernes. Dispersés ainsi dans la Ville, la discipline était impossible ; des querelles et des rixes avaient lieu journellement avec les jeunes gens dans les bals et les établissements publics.
Le 12 Janvier, plusieurs d'entre eux envahirent la Mairie et repoussèrent brutalement les gens qui venaient à l'audience du tribunal. C'était jour de marché et l'alarme se répandit partout. Le commandant, nommé Devèse, appelé devant la Municipalité, le prit de très haut, refusant d'entrer dans des explications, de donner aucune satisfaction.
Le 18 Février suivant, nouvelle algarade. A la sortie du Conseil, le soir, un Officier municipal fut insulté par deux chasseurs et frappé par l'un d'eux, malgré son écharpe qu'il avait revêtue. Le soldat fut mis aux fers, mais le commandant n'en tint pas moins contre les représentants de la Commune, des propos insultants. Le Conseil en référa au Directoire du Département et obtint enfin que les chasseurs fussent casernes dans le château attenant à l'Hôpital et appartenant à Mme de Louvois. Les habitants fournirent les lits, matelas et couvertures ; en furent exempts ceux qui les avaient logés précédemment.
Ils n'en devinrent pas plus disciplinés. Le i5 Avril, jour de foire, un maréchal des logis se prit de querelle avec deux marchands forains, dans l'établissement du
sieur Bouquin, limonadier. 1 Tous trois étaient lorrains et la discussion s'engagea sur les événements du mois d'Août 1790. Le soldat s'emporta au point d'arracher une cocarde tricolore du chapeau d'un des assistants et de la fouler aux pieds. On en vint aux mains. L'officier de police envoya l'ordre d'arrêter le maréchal des logis ; le commandant s'y refusa, disant qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de la Municipalité et qu'au surplus il se f... d'elle autant que de l'Assemblée Nationale. La garde nationale fut requise et prit les armes ; mais les chasseurs refusèrent de livrer leur camarade et se mirent sur la défensive. La garde nationale eut peur d'un conflit et se retira. Le Conseil Général demanda avec instance le renvoi des soldats, le District appuya la demande et les chasseurs quittèrent enfin la Ville. Ils furent remplacés par un escadron du (y** régiment de hussards, anciens hussards de Lauzun. 2
L'esprit de ces derniers était meilleur et la Ville aurait retrouvé quelque tranquillité, si les ouvriers du Canal n'avaient donné d'autres soucis. C'était à chaque instant des rixes, des vols, des tentatives de soulèvement qu'il fallait réprimer. Des patrouilles avaient lieu tous les jours le long des chantiers, et la garde nationale se plaignait de ce service continuel, qui empêchait