G0LG0THA ET LE TOMBEAU DE JÉSUS
Si le Calvaire et le tombeau du Sauveur ne sont pas les mêmes lieux que la Chrétienté vénère sous ces noms depuis
1 Je ne sépare point ces deux endroits que l'Évangile et la tradition rapprochent. Un phénomène curieux de l'histoire intellectuelle du monde chrétien , c'est que l'importance généralement donnée au Saint-Sépulcre soi!
tant de siècles, il est impossible de dire en quel endroit il faut les chercher. Les quelques mots que l'Évangile en dit sont loin de suffire à en fixer remplacement. Tout ce qu'ils nous apprennent (Matth. XXVIII, il; Hébr. XIII, 12; Jean XIX, 20, 41, 42) c'est que le Calvaire était hors delà ville, mais à peu de distance , et que le jardin de Joseph était près du lieu du supplice. E. Clarke, qui visita la Terre-Sainte en 1801, crut retrouver le véritable sépulcre de Jésus sur le mont du Mauvais Conseil, parmi les grottes sépulcrales dont il est criblé (Travels in the Uoly Land, 4°, p. 549); si enclin d'ordinaire à douter des authenticités qui reposent sur des traditions locales , il s'est montré cette fois beaucoup trop disposé à la confiance; il a été le seul à croire ce qu'il n'avait pu prouver. Maass, d'après Korte, place Golgotha et le Saint-Sépulcre hors de la ville à droite de la route de Damas ; mais c'est là une décision purement arbitraire. E. Robinson (t. II , p. 20) hésite entre le voisinage du chemin de Damas et celui du chemin de Joppé ; mais il serait facile de nommer d'autres endroits qui , même d'après ses idées, conviendraient aussi bien à l'emplacement des saints lieux. Plessing croit que le tombeau se trouvait sur la route de Joppé; d'autres indiquent celle de Jéricho ; aucun n'a de preuves à donner. Crome enfin déclare positivement (p. 317, n. 78) qu'il ne peut rien avancer sur ce sujet.
Le seul guide qui s'offre est donc la tradition; la seule
beaucoup ptus grande que celle accordée au lieu de la crucifixion. Le lieu où le Rédempteur est mort pour nous devrait , ce me semble , nous émouvoir davantage que celui où son corps a reposé moins de trois jours. Peut-être un secret sentiment de l'impossibilité de prouver l'authenticité du soi-disant Calvaire est-il le seul motif de ce silence ? Mais ce fait même serait fort curieux, surtout au moyen-âge.
question à poser est celle-ci : L'église de la Résurrection a Jérusalem, où l'on montre le tombeau de Jésu, et la place où s'éleva la croix, est-elle réellement construite sur les lieux même où se passèrent les deux plus grands événements que ce monde ait vus?
Cette question n'est point facile. De côté et d'autre de grands noms se présentent ; une foule d'érudits se sont prononcés pour ou contre, et d'illustres combattants ont fait pencher la victoire des deux côtés. Ce n'est pas d'hier que dure la dispute. E. JRobinson (II, 65) cite Jacques de Vilry et GuiUebaud pour montrer que dès leur temps on avait quelques doutes. Baldensel, en 1336, attaqua l'authenticité du Saint-Sépulcre, parce qu'il n'a point l'apparence d'une ca- • verne taillée, et Quaresmius qui le combattit, parle d'autres voyageurs qui ne reconnaissent point le tombeau pour vrai, à cause de sa position au milieu de la ville. Monconys (1655) et quelques autres relevèrent cette seconde objection. Mais les attaques étaient encore faibles et les recherches peu approfondies. En 1738, un libraire allemand, Korte, étonné de trouver l'église du Saint-Sépulcre dans la ville, nia l'authenticité, sans cependant s'appuyer sur l'histoire; les conséquences topographiques du système généralement admis l'avaient convaincu. Dès lors l'éveil fut donné; le savant Plessing conGrraa par des preuves historiques la thèse de Korte, et une foule de critiques nièrent l'authenticité; mais de rudes adversaires luttèrent contre eux. Il est remarquable que catholiques et protestants se soient montrés alternativement les champions et les ennemis du Saint-Sépulcre. Les protestants Fisk, Berggren t Bucfcingham, Elliot, Schubert sont pour l'authenticité, et le savant Raumet est de leur avis. M. de Chateaubriand,
digne chevalier du Saint-Sépulcre, a employé pour la défense de cette cause beaucoup de science et tout son talent; mais Prokesch, comme lui, catholique, et qui avait, comme lui, chaussé les éperons de Godefroi de Bouillon, parle avec une légèreté singulière et significative de l'authenticité des saints lieux; et l'érudit professeur de Boim, Scholz, chanoine de Cologne, nie formellement (Reise, p. 190) celle du prétendu Calvaire, et n'affirme que faiblement celle du Sépulcre. Jahn, catholique aussi, exprime des doutes sur l'authenticité du tombeau. Enfin Crome se décide pour la négative, et ce sont les preuves savantes et spirituelles qu'il en donne qui ont achevé de me convaincre de l'inauthenticité. Elle me semble prouvée dans l'état actuel de la science. De nouvelles recherches dans les œuvres des Pères et ailleurs changeront-elles l'aspect de la question? Rien ne le fait pressentir.
Avant d'aborder la discussion , il est nécessaire de connaître au moins d'une manière générale l'état actuel des lieux , et l'histoire des divers changements qu'ils ont subis. (Voyez pour la description de l'église, Deshayes, cité par M. de Chateaubriand, le plan et la vue extérieure qu'en donne G, Robinson, Schubert, les descriptions et les plans de Raumer et de Crome. Regnaut a une vue curieuse du Saint-Sépulcre. Pour l'histoire du tombeau, voyez surtout Chateaubriand, E. Robinson et Crome).
Après la prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon , les Latins réunirent dans un seul édifice les trois églises du Saint- Sépulcre, du Calvaire et de l'Invention de la Croix. Depuis, Ton a conservé cette disposition générale; le tout forme un bâtiment fort irrégulier que l'on nomme église de la Résurrection. Je n'ai rien à dire ici du troisième de ces sano
tuaires ; c'est une chapelle souterraine assez profonde ; les deux autres méritent une mention particulière. Disons cependant, quant à l'ensemble, que l'église est située sur le penchant de la colline d'Àkra, qui, comme nous l'avons vu, va s'abaissant du Nord-Ouest au Sud-Est; le terrain au dehors est de 8 à
10 mètres, au moins, plus élevé au Nord-Ouest qu'au Sud-Est. Aussi une grande partie de l'église est tout-à-fait souterraine.
L'église du Saint-Sépulcre est ronde, et surmontée d'un dôme où l'on a pratiqué une ouverture en forme de croix. Précisément sous cette sorte de fenêtre se trouve un petit édifice isolé, construit ou recouvert en marbre blanc et surmonté d'une coupole. C'est le tombeau de Jésus-Christ. On y entre par une porte étroite et basse qu'un rideau de soie rouge cache, et sépare de la chapelle dite de Y Ange; dans ce lieu on montre une pierre sur laquelle, dit -on, était assis l'ange qui parla aux saintes femmes. L'épaisseur du mur de séparation est très considérable; les deux chapelles réunies ont 70 pas de tour, mais la dernière n'a intérieurement que 8 pieds de long, 7 de large et autant de haut. La plus grande partie de cet espace est occupée par un très grand sarcophage qui a l'apparence d'un bloc de marbre blanc. C'est la table où était placé le corps. On dit que ce bloc fait, comme le sépulcre même, partie du rocher, et qu'il n'est que recouvert de tablettes de marbre. Il est étrange que la grotte se trouve ainsi isolée au-dessus du sol; les défenseurs de l'authenticité répondent qu'il a fallu, pour construire l'église, couper le rocher et niveler le sol ; l'explication ne me paraît guère satisfaisante. Je ne sais comment Schubert s'est assuré que le sépulcre est taillé dans une roche calcaire (II, p. 552);
11 paraît qu elle n'est à découvert nulle part. Rien ne prouve
que le petit édifice ne soit pas en simple maçonnerie. M. de Chateaubriand (p. 256) semble croire que le sarcophage est tout en marbre. Je n'ai trouvé aucun voyageur qui dise avoir vu le rocher. Crame fait peu de cas des objections de ce genre ; peut-être est-ce à tort; je ne regarde point comme prouvée l'existence du roc. Si l'on venait à constater qu'il y a ici une fraude pieuse, l'authenticité de tout le reste en serait fortement ébranlée.
A 40 pieds du sépulcre, s'il faut en croire Joliffe, à 40 pas selon Clarke, à 50 environ d'après M. de Lamartine , se trouve le Calvaire. On y monte par 18 marches peu élevées. C'est à peine un monticule; et, quoique M. de Chateaubriand parle de la montagne du Calvaire , de la vallée du Calvaire , de la cime de Golgotha, il a soin (Introd., 2° Mém., p. 44) de prémunir lui-même contre ces poétiques exagérations. Il est permis de douter qu'il y ait eu sur l'emplacement où l'on montre les trous des trois croix, la moindre éminence; ce qui , comme nous le verrons , ne prouve rien contre l'aur thenticité (voyez Raumer, p. 293, n. 46). L'église de la Crucifixion a deux étages; et chacun est divisé en deux salles ou chapelles. L'une des salles supérieures est l'endroit où le Sauveur fut cloué à la croix; dans la troisième, on voit, sous une tablette travaillée à jour et de marbre ou d'argent (les rapports diffèrent), trois trous placés à égale distance et profonds de deux pieds environ. Celui du milieu est celui delà croix de Jésus. Entre ce dernier et celui de gauche est une fente dans le roc , fente qui se retrouve encore à l'étage inférieur. 1 Elle plonge, dit-on, jusqu'au centre du globe
1 Regnaut dit qu'il y a plusieurs ouvertures et fendasses (p. 90). Dans l'église bâtie parHéraclius, ilnestpas fait mention de cette crevasse (Raumer, p.897, n.60.8).
Din
et passe pour s'être faite au moment de la mort du Rédempteur; on n'a pas manqué de la placer entre sa croix et celle du méchant larron, parce qu'elle devient ainsi le symbole de l'abîme qui sépare Jésus du pécheur impénitent, et le ciel de l'enfer (nack der Meinung vieler. Kootwyk apud Raumer).
Le bon Maundrell affirme qu'il est impossible que la main de l'homme ait fait cette déchirure dans le rocher, parce que les inégalités des deux bords correspondent parfaitement et sont si compliquées qu'il n'est outil capable de les reproduire. (Apud G. Robinson, A pp., n. 7.)
On montre dans diverses parties de l'église une foule de reliques et de lieux consacrés. Je ne citerai que les plus remarquables; ce sont : la pierre sur laquelle on déposa le corps du Sauveur pour l'embaumer, une autre qui marque le milieu du monde, (d'après Ps. LXXIV, 12, passage déflguré par les LXX et la Vulgate. Voy. Raumer, p. 420), la colonne à laquelle on lia Jésus pour le flageller, la chapelle Improperii (Opprobrii) où il fut insulté par les soldats, le lieu dit prison du Christ où il attendit pendant les préparatifs du supplice, celui où se teoaient Jean et Marie pendant la crucifixion, le tombeau de Nicodème, et, ce qui n'est pas moins curieux (sur Akra), l'endroit où Abraham voulut sacrifier Isaac. La plus remarquable peut-être de ces étranges traditions est celle qui raconte que, sur le Calvaire, et selon quelques-uns dans la fente miraculeuse du rocher, on trouva le crâne d'Adam que Noé avait gardé dans l'arche et déposé en cet endroit; cette étrange mais poétique absurdité a été soutenue par une foule de Pères et d'auteurs anciens. 1
1 Voy. Cyprien, apud Cotovicum ; Augustin, deciv. Dei , XVI, 32 j Origène, cinquante-cinquième traité sur Mathieu ; AmbroUe sur Luc XXIII ; une lettre
Il n'est pas inutile de donner une idée des vicissitudes nombreuses par lesquelles a passé l'église de la Résurrection. Hélène , mère de Constantin, parcourut les saints lieux en 326; elle découvrit l'emplacement du tombeau de Jésus et du Calvaire; nous verrons plus loin sur quelles indications. Hélène retrouva aussi les trois croix , et l'inscription , lisible encore , qui avait été placée au dessus de la tête de Jésus-Christ; un miracle constata l'identité de la croix du Sauveur. Constantin fit bâtir trois églises en commémoration de la mort de Jésus- Christ, de sa résurrection et de la découverte de la croix (Eusèbe, de vit. Const. III, 25-40). Hélène présida au commencement des constructions (Tliéodoret I, 18). Elles furent achevées en 335 ou 336. 1 Ces édifices ne subsistèrent pas trois siècles; ils furent brûlés en 614 par les troupes de Chosroès II, roi des Perses. En 624 Héraclius les rebâtit 2 ; plus tard Haroun-al-Raschid en donna à Charlemagne la juridiction et les clefs. Les saints lieux restèrent peu de temps entre des mains si sûres; les Fatimites les incendièrent de nouveau au dixième siècle. En 1011, le farouche khalife El hakim ou Hequen fit plus encore; il démolit et rasa l'église et fit tout ce qu'il put pour détruire le tombeau même. 3 Ce ne fut que vingt ans après qu'on commença des constructions nouvelles; moins
de Paula à Marcel la dans Jérôme ; Jérôme lui-même sur Malh. XXVII, 33, et des vers remarquables attribués à Tertullien (contre Marcion , liv. II) , traduits en vers français par M. le pasteur Coquerel dans une note des Esquisses poétiques de f Ancien-Testament.
1 Voir pour la description de ces églises , JS. Robinson, t. II , p. 17 ; Raumer, p. 297, n. 60*; Schubert, t. I, p. 505.
* Voir pour les détails , E. Robinson, t. II , p. 55.
8 Ce fait contredit une assertion de M. de Chateaubriand (p. 258) sur l'antiquité des murs de I église de la Résurrection.
étendues et moins riches que les églises anciennes, elles ne furent cependant achevées qu'en 10i8. Après les Croisades elles furent liées en un seul corps de bâtiment et beaucoup embellies. En6n, cri 1808, une partie de l'édifice fut la proie des flammes; on a d'assez fortes raisons de croire que ce fut par le crime des prêtres grecs qui profitèrent de la pauvreté des latins pour tout rebâtir à leurs frais et s'adjuger ainsi la possession du Sépulcre. Ils ont rétabli l'église telle qu'elle était avant l'incendie.
Il n'est personne qui, après une si grande suite de changements , ne doute au premier abord de l'identité des saints lieux. M. de Chateaubriand l'a senti comme tout le monde, et pour détruire cette impression, il donne une imposante série de témoignages qui , à partir du quatrième siècle et en s'appuyant sur Eusèbe, le pèlerin de Bordeaux et Jérôme, descend constante et fidèle jusqu'à notre époque. Ce serait une tâche trop longue et trop au dessus de mes forces que de contrôler ces citations pourvoir si l'identité prouvée n'est pas plutôt celle des formes extérieures (toujours faciles à reproduire) que celle des lieux ; et de chercher si les détails donnés à différentes époques par les pèlerins ne contiennent pas des divergences ou dés contradictions, assez constantes pour fonder de légitimes soupçons. Nous dirons simplement que l'Amérique et l'Allemagne ellemême ont rendu hommage à la science du grand écrivain , et nous admettrons les assertions de M. de Chateaubriand quant à l'identité de position de l'église actuelle et des trois édifices de Constantin. Reste à examiner si ceux-ci furent réellement construits sur les saints lieux. Ici le poète érudit est moins fort.
Les saints lieux furent découverts, avons-nous dit, par
Hélène, en 326. Mais comment? Quelles preuves lui garantirent l'authenticité de ses découvertes? Elle fut constatée selon les uns par un songe, par un miracle (Rufin, Sozomène), selon d'autres par un vieillard juif qui possédait un écrit des anciens chrétiens (ce fait est rapporté et nié par Sozomène), ou enfin par des juifs qui ne livrèrent le secret qu'au milieu des tortures (Sanuto, Paulin de Noie, Àdrichomius) . Voilà dans la source indiquée une diversité suspecte. Mais , chose remarquable! aucun auteur contemporain ne dit qu'il y eût parmi les chrétiens une tradition sur les saints lieux; il y a plus, il régnait à ce sujet une ignorance absolue, et Emëbe en a été tellement frappé qu'il l'attribue à une sorte de complot des démons (Vie de Const. 3 , 25). Il ne dit pas d'après quelle autorité Hélène fixa /emplacement du Saint-Sépulcre; et ne parle , lui auteur contemporain et ami de Constantin , ni de la découverte du lieu de la crucifixion, ni de celle de la croix (Crome 307). Loin qu'on puisse prouver qu'il existât à cette époque , soit parmi les chrétiens , soit parmi les juifs , une tradition quelconque sur la position du saint lieu , tout autorise à affirmer le contraire. 1 II est fort douteux d'ailleurs que les chrétiens avant Constantin aient élevé des églises , comme le pense M. de Chateaubriand, sur les lieux où s'étaient passés les grandes scènes de l'Évangile ; il est certain que le sentiment de vénération pour des localités particulières était inconnu à la primitive église.
Il existe cependant une preuve dont l'auteur des Martyrs tire un grand parti : «Que les lieux sacrés fussent générale-
1 D'après Eusèbe lui-même (Hist. eccl., IV, 5) la liste qu il donne des évéques de Jérusalem et à laquelle M. de Chateaubriand attribue une grande importance , est loin d'être certaine.
»ment connus au temps d'Adrien, c'est, dit-il, un fait sans «réplique. Cet empereur, en rétablissant Jérusalem, éleva «une statue à Vénus sur le mont du Calvaire et une statue »à Jupiter sur le Saint-Sépulcre... La folie de l'idolâtrie pu- »blia ainsi, par ses profanations imprudentes, cette folie de »la croix, qu'elle avait tant d'intérêt à cacher.» Si le fait attribué à Adrien était prouvé, il serait assurément d'une grande valeur; et Constantin élevant ses églises sur les débris de ces sanctuaires impurs , aurait eu des preuves bien puissantes en faveur de l'authenticité des saints lieux. Mais que disent les documents du temps d'Adrien , et en général tous ceux qui sont antérieurs à Constantin? Rien. Les contemporains même de Constantin, et eux seuls, nous apprennent que sur les saints lieux , c'est-à-dire sur ceux qui ont été alors reconnus pour tels, se trouvaient des monuments du paganisme. Et quelle confusion dans leur rapport! Eusèbe (Vie de Const. III, 26), Sozomène (H, 1), et Socrate (Hist. eccl., I, 17) disent que des hommes impies avaient élevé sur la tombe du Seigneur un temple de Vénus; aucun des trois ne parle d'Adrien. Jérôme seul (Epist 49 ad Paulin.) dit que l'idole y avait existé depuis le temps d'Adrien; mais selon lui c'était une image de Jupiter, et celle de Vénus était à Golgotha. Sozomène dit que le culte de Vénus y avait été établi pour que les chrétiens qui venaient célébrer leur culte en ces lieux semblassent adorer la divinité païenne. Ceci est absurde; comment aurait-on pris le culte du vrai Dieu pour un hommage à une telle déesse ; était-ce au milieu de rites obscènes que les chrétiens allaient adorer le Dieu très saint? Crome remarque qu'il était contraire aux habitudes religieuses des Romains d'établir un temple dans un lieu considéré comme infâme et ayant
servi aux supplices des criminels; et que, s'ils eussent voulu détruire les saints lieux, ils ne se fussent pas tant donné de peine ; ils les auraient tellement défigurés qu'on n'eût pu les reconnaître; ils n'auraient certainement pas conservé le rocher du sépulcre avec tant de soin qu'on pût ensuite le découper et l'enchâsser comme on l a fait. Il y a une remarque analogue à faire sur la dévastation des mêmes lieux par El-hakim. Est-il sûr que le roclier actuel n'ait pas été fabriqué depuis le temps de ce khalife? Peut-être même est-il moins antique encore. Lèotxard Rauchwolf, qui vit Jérusalem en 1573, affirme que longtemps après la prise de Jérusalem par Saladin , en 1 187, les infidèles détruisirent et bouleversèrent les saints lieux à tel point qu't7 n'est resté du sépulcre qu'un mur du côté droit. (Voyez leReyssbuch, p. 336, apud Crome, p. 314, n.
Enfin l'on risque d'approcher du ridicule quand on en vient aux difficultés matérielles. Eusèbe dit que le tombeau avait été rempli de terre et de pierres (Eus., Vie de Const. , III, 26, 33); l'opération qu'a fait faire Hélène, a donc consisté à faire creuser le sol, à rouvrir une grotte souterraine depuis longtemps fermée. Comment dans une ville comme Jérusalem , si souvent bouleversée , et dans ces lieux criblés de cavernes sépulcrales, constater après trois siècles , l'identité d'une fosse?
L'histoire, on le voit, ne parle guère en faveur de l'authenticité; les exigences de la topographie lui sont moins favorables encore.
Que l'on jette les yeux sur certains plans de Jérusalem ancienne, par exemple sur celui publié par M. Poujoulat dans son Histoire de Jérusalem , il suffira d'un instant d'attention
pour remarquer l'étrange forme de la ville, dont la partie consacrée aux habitations se resserre excessivement entre le temple et le mur occidental , et se développe davantage au Sud et au Nord. Il est vrai que dans un grand nombre de plans, comme le remarque Crome, on n'a pas donné à la ville cet aspect surprenant , mais alors on a fait bien pis ; on a élargi à volonté et contre la vérité l'espace qui se trouve entre Morija et l'église de la Résurrection. Voici les motifs de cette faute volontaire qu'on pourrait appeler une fraude pieuse. Ceux qui ont fait croire à Hélène qu'ils avaient retrouvé Golgotha et le sépulcre de Jésus-Christ, ont commis une faute si grossière qu'elle semble le résultat de cette sorte de fatalité, de cette punition providentielle, qui fait tomber le trompeur dans son propre piège. L'Évangile ne dit qu'une chose du Calvaire ; c'est qu'il était hors de la ville; 4 les malencontreux inventeurs du Saint-Sépulcre l'ont mis dans l'intérieur ; et si avant , que malgré les efforts répétés des savants et des croyants , il est impossible d'admettre que l'enceinte fut assez étroite pour exclure ce lieu. 3
La population de Jérusalem , nous l'avons dit déjà , était excessive ; et l'on a peine à comprendre que la ville ait pu contenir tant d'habitants ; toute théorie qui en restreint l'enceinte est par cela même fortement suspecte ; et il est facile' de voir que la diminution à faire dans la partie habitée serait
1 Quand l'Évangile ne le dirait pas , il faudrait le supposer. Les deux lois qui régissaient le pays , celle de Moïse (Nomb. XV, 55 ; 1 Rois XXI , 13) , et celle de Rome (voy. Cicéron, de leg., Il , 23, et Piaule, Mil. glor., II, 46) , exigeaient que le lieu des supplices fût en dehors de l'enceinte habitée.
* Abarbanel en a conclu que Jérusalem avait changé do place depuis Jésus- Christ. Il le dit deux fois. Comm. sur Zach., chap. XII , et XIV.
considérable. D'ailleurs on sait que depuis long-temps les faubourgs, c'est-à-dire la nouvelle ville, s'étendaient très loin; comment supposer qu'on eût laissé vide, sans aucun motif de l'exclure , un quartier beaucoup plus rapproché de Sion et surtout du temple, dont il n'est éloigné que de dix minutes au plus. Raumer (p. 256) a cru prouver beaucoup en déclarant que le troisième mur n'existait pas encore au temps de Jésus- Christ , que le Saint-Sépulcre peut à la rigueur se trouver en dehors du second , et que par conséquent on s'y est souvent mal pris pour attaquer l'authenticité. Mais il y a une foule de choses à répondre. — D'abord il est à-peu-près certain (voy. p. 46) que le troisième mur existait avant Agrippa et avant Jésus-Christ ; ensuite Raumer tombe , par erreur sans doute , dans la faute signalée par Crome ; sur son plan la largeur de la ville est beaucoup exagérée. Il est fort difficile de supposer l'église de la Résurrection en dehors du second mur. Dans ce cas, la ligne que suivrait cette muraille serait à-peuprès droite ; et Josèphe dit formellement qu'elle décrivait un arc de cercle (xvxxowyu/vo» B. J., V, 4, 2). Il en résulterait de plus que ce mur laisserait en dehors la piscine d'Ezéchias qui était en dedans. D'après la nature même du terrain , il était tout simple que le mur suivît (d'en haut) la direction de la vallée de Hinnom. II y a plus encore ; laisser au dehors le sommet d'Akra (et, d'après la position de l'Église, exclure l'une, c'est exclure l'autre) serait une faute énorme ; jamais en fortifiant une ville , on n'a fait passer l'enceinte sur un des penchants d'une colline, pour laisser en dehors le sommet et donner un si grand avantage aux assaillants. Qu'on ait placé le second mur d'une manière si maladroite , cela est insoutenable. Le texte sacré est d'ailleurs évidemment contraire à l'hypo-
thèse ordinaire. Quand les Évangiles disent que Golgotha était hors de la ville et près de la ville , ils n'entendent pas par ces mots qu'il fut au milieu du faubourg très peuplé qui. constituait la partie la plus habitée de Jérusalem. Or, en supposant même que la troisième muraille n'existât pas, on ne peut nier que les maisons ne couvrissent depuis longtemps tous les alentours du second mur (Josèphe Arch, XJX, 7, 2). La tour de Pséphinus s'élevait pour les défendre , et il est certain qu'elle se trouvait beaucoup plus au Nord-Ouest que l'Église
Il y aurait bien d'autres remarques à faire pour prouver combien est forcé et improbable sous le point de vue topographique le système généralement admis. Je crois en avoir dit assez pour montrer que, si les preuves historiques pèchent par la base , les objections topographiques sont insurmontables, et que l'authenticité du Saint-Sépulcre et du lieu de la crucifixion n'est plus soutenable.
A ceux qui m'accuseraient, comme protestant , d'avoir eu pour but en entreprenant ces recherches, d'attaquer l'authenticité , et d'avoir cédé à la partialité et à la prévention , je répondrai qu'après avoir lu Schubert, Raumer et M. de Chateaubriand, j'étais à -peu -près convaincu de l'identité du Saint - Sépulcre ; c'est après avoir approfondi davantage la question , confronté quelques passages de Josèphe , relu les objections de E. Robinson et étudié celles de Crome, que je suis arrivé à l'opinion contraire.
Je ne ferai aucune hypothèse sur le lieu où étaient réellement Golgotha et le jardin de Joseph d'Arimathée; nousl'ignorons , et peut-être Dieu a-t-il voulu que l'homme ne pût le savoir. Une circonstance curieuse qui a échappé à beaucoup de critiques , et que E, Robinson seul, à ma connaissance, a
signalée , rend toute espèce de recherche à ce sujet complètement inutile. On a cherché jusqu'ici (lorsqu'on doutait de l'authenticité du Calvaire) à le reconnaître dans une des éminences qui entourent la ville. Mais l'idée partout admise que le Calvaire était une montagne, une colline, un lieu élevé, n'a aucun fondement ; rien dans l'Écriture ne l'autorise. La petite élévation (de 18 marches de haut) sur laquelle ou prétend montrer la place des trois croix paraît être la seule cause de cette supposition universellement reçue. Elle se trouve émise pour la première fois dans Y Itinéraire de Bordeaux (monticulus Goîgotha) , puis dans Rupn (Golgothana rupes). Mais Eusèbe, Cyrille et Jérôme ne parlent jamais du Calvaire comme d'une éminence ou d'une montagne.' Il faut donc désespérer de déterminer un site dont nous ne savons rien, sinon qu'il était très près de Jérusalem et dans un lieu par conséquent très fréquenté. 2
Je regrette en finissant ce chapitre de ne pouvoir traduire une belle note de Crome (317, n. 78) où il réfute ceux qui confondent ou feignent de confondre l'authenticité des prétendus saints lieux , avec celle des faits qui s'y sont passés. Il proteste, avec une véritable éloquence , de sa foi à ces grands événements sur lesquels le christianisme repose, et déclare que
1 On peut même conclure avec Schoh d'un mot de Pilate aux sacrificateurs {tirâytrt , descendez ; Math. XXVII , 65) que le sépulcre et peut-être Golgotha étaient dans un lieu bas.
9 Après cette discussion , il devient inutile de parler de la porte dite Judiciaire , à laquelle Schubert et Raumer attachent de l'importance , et par où Jésus-Christ est censé être sorti de la ville (c'est-à-dire du second mur) en portant sa croix ; cette porte ou ses débris montrent , selon le premier de ces auteurs , des traces impossibles à méconnaître de leur haute antiquité. Rien ne prouve cependant qu'elle remonte jusqu'à notre ère , rien ne prouve que Jésus y ait passé , rien ne prouve qu'il soit sorti par cette porte pour mourir.
sous le point de vue purement religieux, il est complètement indifférent que les lieux précis où ils se sont passés puissent ou non être montrés. Je m'associe pleinement à ces sentiments, dignes d'un chrétien éclairé et convaincu.
Dans le plan ci-joint, j'ai suivi pour toute la géographie physique la belle carte que donne E. Robinson dans son premier volume. 1 Pour le reste, j'ai donné les résultats de mon travail.
Quoique mon plan ne représente que Jérusalem antique , j'ai dû indiquer les contours de la ville actuelle , l'emplacement du Haramesh-Sheriff, l'enceinte de Gethsémané et l'Église delà Résurrection. Tout ce qui appartient aux temps modernes est marqué par une ligne double.
La ligne de points marque le passage souterrain par où les eaux de l'étang de Salomon passent à Siloé.