‹ Topographie de tous les vignobles connusChapitre 8 sur 126 · A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE L'INSTITUT DE FRANCE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE L'INSTITUT DE FRANCE

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Par a. JULLIEN.

L'auteur de cet ouvrage s'est proposé de réunir en un seul corps les renseignements statisticjues et commerciaux propres à faire connaître les vignobles établis sur toute la surface du globe, leur situation, leur étendue superficielle, la quantité de vin qu'ils produisent et l'ordre dans lequel ces différents vins doivent être classés d'après les qualités qui en constituent le mérite, d'après les ressemblances qui peuvent exister entre ceux mêmes qui tirent leur origine des contrées les plus éloignées, et les nuances de parfum et de goût qui distinguent quelquefois des vins récoltés dans les clos les plus voisins.

Le travail de M. JuIIien est composé de deux parties : la pre* mière comprend les vignobles et les vins de France ; la seconde traite des vignobles et des vins étrangers.

(Nous faisons abstraction d'une Notice sur les vins des anciens, qui annonce dans l'auteur une instruction littéraire distinguée, mais qui ne peut pas être regardée comme appartenant à la statistique.)

2 HiPPORT.

La description des vignobles de France forme la partie la plus considérable et la plus importante de Touvrage : Tauteur n'en a point assujetti les marches à Tordre alphabétique des départements; il a classé les vignobles par région ou contrée, en se conformant, pour les dénominations et pour les circonscriptions, aux données du commerce. Les départements n'entrent que conmie sous-divisions dans les différentes parties de ce cadre, et, lorsqu'il a été nécessaire de fractionner des départements pour rapprocher, dans un même paragraphe, des crus entre lesquels il existe de l'analogie, H. Jullien l'a fait; ainsi, par exemple, les vignobles de la partie du département de Saône-et-Loire, vulgairement connue sous le nom de Ghâlonnais, sont portés dans le même chapitre que ceux de la Côte-d'Or, parce que le commerce place les vins qui y sont récoltés dans la catégorie des vins de Bourgogne. Les vins du Méconnais qui sont produits dans le département de Saône-et-Loire, et ceux du Beaujolais, qui fait partie du département du Rhône, ont des qualités si sensiblement analogues, que le commerce s'est accoutumé à les désigner par un seul et même nom, celui de vin de Mâcon. Ce qui concerne les vignobles de ces deux contrées a été réuni dans le même chapitre. La partie du département du Rhône, qu'on appelle le Lyonnais, a été rapprochée du département de l'Isère^ à cause des vins si estimés des côtes du Rhône, récoltés sur l'une et l'autre rive de ce fleuve, qui, dans cette partie de son cours, forme la limite des deux départements.

Ce classement présente le territoire vinifère de la France dans un tableau méthodique dont l'esprit saisit facilement l'ensemble, parce qu'il est composé de groupes où les vins sont réunis par l'analogie de leurs qualités caractéristiques, autant que par la communauté d'origine ; outre cet avantage, il a celui d'être fondé sur des dénominations célèbres. Il suffit, en effet, de nommer les vins de Champagne, du Rhône, de Bourgogne, de Médoc, etc., pour faire sentir la convenance de conserver et de présenter en première ligne des noms connus depuis si longtemps dans le monde commerçant.

M. Jullien fait d'abord connaître le nombre d'hectares des vignobles réunis dans un même paragraphe, le nombre des communes sur le territoire desquelles les vignes existent, celui des propriétaires entre lesquels elles sont partagées, et la quantité

moyenne de leur produit annuel, exprimée en hectolitres. Il donne ensuite des détails sur la variété des plants ou cépages, sur la culture de la vigne, sur la fabrication et la qualité du vin, et sur le commerce qui s'en fait tant à Tintérieur qu'à Textérieur.

Les différents vignobles sont décrits successivement, suivant Tordre d'estime dont jouissent, à raison de leur qualité, les vins qu'ils produisent; d'où résulte une première classification, bonne seulement pour le pays où elle a été faite. Ses résultats ne sont pas comparables avec ceux de la classification propre à un autre vignoble; elle n'établit entre eux aucune mesure commune; elle apprend, à la vérité, quels sont, dans chaque canton, les vins qu'on y estime le plus, mais elle ne fait point connaître le rang qu'ils doivent occuper dans la série générale des vins des autres contrées. Une classification faite sur des échelles si diverses et si bornées serait très-compliquée et fort peu utile dans quelques pays; elle ne servirait qu'à désigner quels sont les vins qu'on décore du nom de vins de première qualité, parce qu'ils sont les moins-mauvais de ceux qu'on y récolte.

M. Jullien a établi une classification générale qui embrasse tous les vins connus, soit français, soit étrangers : ils y forment une série méthodique dans laquelle ils sont rapprochés d'après l'analogie de leur qualité ; ils y sont, en quelque sorte, ramenés à la même échelle. Il forme d'abord deux grandes classes caractérisées par la couleur, rouge et blanc.

Chaque classe est partagée en genres caractérisés par la consistance; il y en a trois, celui des vins secs, celui des vins moelleux et celui des vins de liqueur : des exemples feront connaître le sens que l'auteur attache à cette nomenclature. Les vins du Bhin sont du genre des vins secs ; les vins de Bourgogne, de Bordeaux et la plupart des vins français appartiennent au genre des vins moelleux; le Champagne produit, dans ses premiers crus, des vins secs et des vins moelleux.

Dans chaque genre, il y a cinq espèces caractérisées, principalement par des qualités que la dégustation découvre, et par l'estime des consommateurs, dont le commerce est généralement le confident et l'interprète. On demandera peut-être si une telle classification n'est pas arbitraire, et s'il est un art qui puisse assigner d'une manière certaine le rang qu'un vin donné doit occuper parmi les autres vins. Cet art existe, et l'usage qu'on en fait

4 RÀPPonr.

dans le commerce pour régler des intérêts importants ou pour préparer des spéculations considérables prouve que cet art repose sur des bases réelles; il a sa langue^ et M. Jullien en donne le vocabulaire. On y trouve des mots techniques au moyen desquels on peut exprimer, dans leurs nuances les plus légères, les qualités des vins et leurs défectuosités, par des phrases rappelant, par leur concision, celles dont les botanistes font usage dans leurs descriptions. Lorsqu'un vin est caractérisé par une de ces phrases, un négociant exercé, même sans avoir un échantillon à sa disposition^ est en état de déterminer le rang auquel ce vin doit être placé et d'arrêter son opinion sur le prix qu'on peut en demander aux consommateurs, et que ceux-ci consentiront à payer.

C'est en s' aidant de toutes les observations faites dans le commerce des vins, et de sa propre expérience dans ce commerce, que M. Jullien est parvenu à établir sa classification générale ; il l'a successivement appliquée à tous les vignobles qu'il a décrits : reprenant ensuite ces résultats partiels, il a formé un tableau général des vins de France, où tous les crus du même rang sont rapprochés dans un seul et même article. Un tableau pareil comprend tous les vins étrangers : ceux-ci, quoique placés dans un cadre séparé de celui des vins français, sont cependant rapportés à la même échelle, et lorsque deux vins, quelle que soit leur origine ou française ou étrangère, occupent le même rang, chacun dans son cadre, ils sont censés avoir un mérite égal. 11 ne faudrait pas conclure de cette expression que les vins dont il s'agit sont identiques, elle peut s'appliquer à des vins doués de qualités distinctes, souvent très-différentes et même opposées, il suffit qu'ils jouissent, au même degré, de la faveur des consommateurs, et qu'ils soient également recherchés dans le commerce.

Cette classification est une des parties les plus intéressantes du travail de M. Jullien et celle qui contribue le plus à lui donner un caractère original ; nous ne doutons pas qu'elle ne devienne très-utile aux négociants pour la pratique de leur commerce, aux consommateurs, qu'elle mettra à l'abri des tromperies, en leur donnant des idées justes et précises sur la valeur relative des vins, et à un grand nombre de propriétaires de vignes, soit ea les éclairant sur le rang des vins qu'ils produisent, soit en appelant dans la circulation des vins qui sont consommés sur les lieux de production, parce que leurs qualités sont inconnues ou ignorées.

Un ouvrage intitulé Œnologie française^ par M. Gavoleau, partagea le prix de statistique en 1827. Gomme son titre Tindique, il ne s'appliquait qu'aux vignobles français ; il avait pour objet d'en faire connaître l'étendue superûcielle, les produits et leur prix, les lieux d'exportation, l'emploi dans les consommations intérieures ou pour le commerce extérieur. Les vins y sont classés suivant l'ordre de leurs qualités; mais cette classification n'est que locale. La commission, qui fit sur ce travail un rapport a l'Académie, dans sa séance du 28 mai 1827, sans se dissimuler les incertitudes et les omissions inévitables dans un ouvrage de ce genre, considéra que celui-ci, offrant un mode de recherches spéciales appliqué à un objet déterminé et aussi important, méritait la plus honorable distinction : nous sommes entièrement de cet avis. La Topographie des Vignobles par M. Jullien avait déjà paru, elle était même à sa seconde édition ; mais elle n'avait pas été présentée au concours. Cet ouvrage avait été publié, pour la première fois, en 1816 : feu M. Bosc, membre de cette Académie, en porta le jugement suivant :

« Nulle part cet objet n'avait encore été traité avec l'ensemble « et les détails convenables, parce qu'un négociant en vins ha-

• bitant Paris pouvait seul entreprendre de le faire, comme « placé au centre de la plus grande consommation, comme moins « influencé que ceux des paysdevignoblesparrespritdeparti{1).

« [Je dois ajouter, dit-il ailleurs, que l'ouvrage est écrit avec

- clarté et d'une manière convenable à son objet... Sans doute,

« l'intérêt particulier, l'habitude, les préjugés locaux pourront

« trouver les jugements de M. Jullien erronés : mais il n'en res-

« tera pas moins certain que son travail, qui manquait, je ne

« dirai pas seulement à la France, je ne dirai pas seulement à

« l'Europe, mais au monde, ne peut que lui faire infiniment

• d'honneur (2).] »

On sait que M. Bosc avait entrepris un grand travail sur la culture de la vigne ; il avait visité presque tous les vignobles de France, à l'époque de la vendange, pour en étudier les produits et les causes qui influent sur leurs qualités. Il s'était attaché à déterminer l'influence du choix des cépages, de la nature du sol et

(1) Annales d' agriculture ^ t. LXX, p. 32 (octobre 1817).

(2) Idem idem, p. 85.

de son exposition, des méthodes de culture et des procédés de fabrication.

Les éloges motivés qu*un observateur aussi habile, un homme d'un jugement aussi intègre et aussi éclairé a accordés au travail de M. Jullien suffiraient pour en garantir le mérite. L'ouvrage n*en était encore qu'à sa première édition ; c'est la troisième qui est présentée au concours de 1832 : la seconde avait paru en 1822, cinq ans avant la publication de YOEnçlogie française. Ces dates font voir que M. Jullien est entré le premier dans la carrière. Ce débit de son ouvrage a principalement lieu parmi les négociants qui font le commerce des vins; Tépuisement de deux éditions depuis 1816, et la nécessité d'en faire une troisième à la fin de 1831 , montrent l'estime dont il jouit dans cette classe d'hommes, qui, par leur état, sont ses véritables juges, et qui paraissent avoir une entière confiance dans les notions qu'il leur fournit sur leur commerce.

Postérieurement à 1827, le public a été mis en possession d'un document authentique sur la matière qui a fait l'objet des recherches de M. Jullien et de M. Gavoleau ; c'est un rapport au roi, fait le 15 mars 1830, par M. le comte Chabrol^ ministre des finances, sur l'étendue des terrains plantés en vignes et sur leur produit. Les résultats numériques auxquels se rattache une perception financière doivent être présumés exacts, parce qu'ils sont déterminés par une discussion contradictoire entre les agents du fisc, qui ont un intérêt personnel à ce que rien ne soit omis ou atténué, et les contribuables, intéressés à ce que rien ne soit supposé ou exagéré. Les données obtenues par cette voie peuvent être employées avec quelque confiance dans les recherches statistiques. Le rapport du ministre des finances nous fournissait donc un moyen de vérifier l'exactitude des résultats numériques contenus dans les ouvrages des particuliers.

La troisième édition de la Topographie des vignobles étant postérieure au rapport du ministre des finances, il n'a pas été possible de lui faire subir cette épreuve ; mais on pouvait y soumettre la deuxième édition, qui est de 1822, et V Œnologie française^ qui a paru en 1827. Dans ces deux ouvrages, aussi bien que dans le rapport du ministre, on trouve l'évaluation de l'étendue superficielle du terrain planté en vignes dans soixante-treize départements.

En 1829, le ministre Tévalue à . . . . 1,993,207 hectares. En 1 827, M. Cavoleau Févaluait à. . . 1 ,71 1 ,456 En1822, M. Jullienrévaluaità. . . . 1,863,315

Les deux différences sont en moins (1).

Celle de M. Cavoleau, en 1827, était de 281 ,751 hectares ; elle est égale à 0,1 41 .

Celle de M. Jullien, en 1822, n'était que de 129,892 hectares; elle n'est donc que de 0,065.

Dans l'édition de 1832, M. Jullien a corrigé ses évaluations d'après le rapport du ministre des finances ; mais il ne l'a pas fait d'une manière servile : nous en citerons un exemple.

Le rapport du ministre donne, département par département, le produit moyen annuel de 1 hectare de vigne, calculé d'après les récoltes des années 1826, 1827 et 1828; le produit moyen de ces trois années est évalué à 44,814,000 hectolitres de vin pour toute la France. M. Jullien croît cette évaluation trop élevée ; il remarque que les trois années qui ont servi à sa détermination ont été d'une abondance plus qu'ordinaire, et que les années de moindre abondance sont les plus nombreuses : en conséquence, il donne, département par département, une autre moyenne, qu'il a conclue de renseignements qu'il possède sur les récoltes des années antérieures. Il résulte de son calcul que le produit annuel moyen de toutes les vignes dfe France est de 39,231 ,000 hectolitres de vin.

Si l'on calcule, d'après ces résultats, le produit annuel moyen de 1 hectare de vigne dans toute la France, on trouve,

D'après les données du rapport du ministre. 22 hectol. 21 lit. D'après les données de M. Jullien 19 44

Quoique M. Jullien ait consulté un grand nombre de documents administratifs, son ouvrage ne peut être considéré comme une compilation; l'observation des faits, leur appréciation et leur exposition raisonnée en forment le principal fonds : c'est, en quelque sorte, une monographie statistique des pioduits de la vigne dans tout l'univers. Avec quelque soin qu'un ouvrage de

(1) Voy. dans V Appendice le tableau de la production du vin en Francd depuis une série d années. (Note de la 5* édition.)

ce genre ait été composé, il sera toujours susceptible d'améliorations : c'est un sort commun à tous les ouvrages consacrés à Texposition des faits recueillis par l'observation dans un sujet de quelque étendue ; ils sont continuellement perfectionnés et jamais complètement achevés. L'auteur de la Topographie des vignobles n'a pas cessé de travailler à l'amélioration du sien : dans les intervalles des éditions, il s'est appliqué à recueillir de nouveaux faits ; il a visité des vignobles célèbres, et il a reçu des renseignements utiles de correspondants instruits que son commerce et la publication de son livre lui ont procurés; lorsqu'il s'occupait d'une nouvelle édition, il communiquait à ses correspondants l'article relatif au pays que chacun d'eux habitait, avec invitation d'indiquer les inexactitudes et les omissions qu'ils pourraient y remarquer. Nous avons eu sous les yeux la circulaire qui fut écrite pour préparer la troisième et dernière édition ; de nombreuses questions y sont posées avec précision et clarté ; aussi cette édition est-elle plus parfaite que la précédente, qui ellemême est supérieure à celle de 18Ï6. L'ouvrage de M. Jullien appartient bien certainement à la statistique; il en embrasse une division tout entière, dans laquelle est comprise une des branches les plus importantes de la richesse de la France ; il est composé avec une bonne méthode, et il a beaucoup ajouté à la somme des connaissances sur les matières qui y sont traitées. Ces mérites, et la constance avec laquelle l'auteur s'est attaché à son sujet, la persévérance qu'il a mise à améliorer son travail pendant le cours des seize années qui séparent la première édition de la troisième, lui donnent des droits à recevoir des marques distinguées de l'approbation de l'Académie.

La commission dont je suis l'organe a l'honneur de proposer à l'Académie de décerner le prix de statistique fondé par M. de Montyon à l'ouvrage intitulé Topographie de tous les vignobles connus j par M. Jullien, édition de 1832.

L'Académie adopte les conclusions de ce rapport. Certifié conforme :

Le secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques ^

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