‹ Topographie historique du vieux Paris (volume 3)Chapitre 120 sur 150 · IV.- RÉCIT DE DU BREUL · texte numérisé non relu

IV.- RÉCIT DE DU BREUL

De l'hostel de Vauvert, près la ville de Paris, et fondation du monastère des Chartreux audit lieu.

Combien que la ville de Paris, capitale du royaume de France, aye donne' la première origine à l’ordre des Chartreux, comme le lecteur ne peut ignorer, toutefois elle avoit esté privée, l’espace de plus de seize ans, de la désirable présence et utile jouissance de ce sainct ordre : lequel, depuis sa naissance, lui estoit demeuré presque incongneu, sinon par la reputalion et bonne odeur de sa saincteté et intégrité de vie, jusqu à ce quil pleut à Dieu inspirer le bon roy Sainct Louis de vouloir édifier un monastère dudit ordre, près icelle Ville capitalle.

El ce qui occasionna beaucoup l’exécution de ce bon désir (comme rapporte Pierre Sulor, au livre premier de la Vie cartusiane, traiclé 3, chapitre 2, Borland, livre 6, chapitre 82 de sa Chronique) fut que, par plusieurs années, auparavant que le monastère des Chartreux fut basti, un malin esprit, appelié vulgairement le diable de Vauvert, residoit audit lieu, lequel, parla permission de Dieu, lourmentoit et affligeoit grandement tous ceux qui passoient par cette voye. Car personne n’y pouvoit passer qu’il ne fusl frappé, offencé ou navré. Il faisoit

aussi de grands cris, el par ces voix horribles il effravoit un chacun. Ce qui fui occasion que la Porte de l’Université (pour lors dile la porle de Gibard, et à présent de Sainct Michel) fut nommee la porte d Enfer, comme aussi la ruë qui (end de ladile porle vers Noslre Dame des Champs, retient encore le nom d’Enfer. Par quoy le peuple de la Ville estoit en grande crainle et soucy d’y apporter remède, jusqu a ce qu’une 1res dévote religieuse recluse, qui esloit estimée avoir l’esprit de prophétie, manda aux magistrats de la Ville que, s’ils vouloient estre délivrez des infestations el dangers de ce malin esprit, il esloit besoin d’edifier en ce lieu une maison de Chartreux.

Cet advis parvenu a la cognoissance du Roy el de la Royne, pour la dévotion qu’ils avoienl desja audict ordre, proposèrent, chacun à part, d’ériger une maison dudict ordre en divers lieux. Mais depuis s’advisèrenl de ne faire qu’un monastère, de telle grandeur toutefois et avec tel nombre de religieux, qu’à bon droit il peut équivaller deux couvents, selon l’ancienne couslume dudict ordre, qui esloit de n’assembler que douze, ou, tout au plus, vingt religieux en chacun monastère. El, pour accélérer cet affaire, le Roy envoya en diligence à la Grande Chartreuse, près de Grenoble, où les bons pères, le quatriesme jour d’aoust i25y, assemblèrent un chapilre particulier, ou lut présentée, veuë et accordée la supplication dudict très-haut el puissant 1 lince, et de bonne mémoire, Sainct Louis, Roy de France, contenant en substance que, pour la grande et singulière affection, amour el dévotion qu’il avoit pour l'ordre Chartreuse, requéroit qu’on luy envoyasl aucuns religieux dudict ordre, par le moyen et conseil desquels il avoit intention et volonté de commencer un couvent d'iceluy ordre, près la ville de

El pour ce fust envoyé un dévot père nommé Dom Jean Joceran, pour lors prieur du Val Saincle Marie en Valenlinois, prieuré dudict ordre, accompagné de quatre religieux, avec pouvoir et auctorite d accepter un lieu, où il plairoil au Roy le plus convenable et opportun (lu ü luy sembleroit, près la ville de Paris, pour commencer une maison et couvent dudict ordre, que ledict Roy Sainct Louis avoit 1 intention de londer, et avec puissance et auctorité de pouvoir prendre et recevoir jusqu’au nombre de quarante religieux.

El de tout ce apporta lettres du prieur de la Grande Chartreuse et dudict chapitre, avec autres lettres de recommandation au Roy Sainct-Louys et quelques seigneurs de son conseil. Le Roy, bien joyeux de sa venuë, le reçeul fort benignement, et, après l’avoir entretenu de plusieurs bons el saincts discours et fa i et plusieurs interrogations et demandes de l'institution, reigle, austérité et autres exercices de l’ordre, et après avoir entendu leur manière de vivre, luy dit qu il fist diligence d avoir d autres religieux, et ordonna qu’ils demeureroient à Gen Lilly (qui est un village près de Paris), en une maison qüe le Roy avoit acheplée, avec quelques terres, prez et vignes, de Jean Ogier, héritier de Pierre, son cuisinier.

Quelque temps après, ledit dom Joceran s'en vint devers Sa Majesté, laquelle il supplia humblement vouloir donner de sa grâce à l’ordre Chartreuse son hoslel de Vauvert, qui esloit pour lors inhabitable, scitué hors de la ville de Paris, assez près de la porte d’Enfer (laquelle avoit perdu son ancien nom pour estre ainsi appellée, à cause des malings esprits qui habitoient audict lieu de Vauvert), en luy remonstrant que plus convenablement ny en meilleure situation ne les pouvoit mettre, attendu le bon air du lieu, et sa spaticuse situation, compétament esloignee d autres habitations, et que l’Université de Paris, de laquelle ils seraient proches, leur donnerait moyen de croistre et profiter à la louange de Dieu et augmentation du divin service.

Laquelle requeste de prime face le Roy ne voulant accorder, donnant à entendre audit Jean Joceran que iceluy hostel de Vauvert estoit de longtemps désert, inhabité et en ruine, à cause des malings esprits qui y faisoient résidence, et qu’il l’avoit au précédant donné à d’autres reli-

gieux qui n'y avoient peu demeurer; par quoy conseilloit lesdicts religieux de se contenir en leur hos’tel de Genlilly. Ledict dom loceran fit responce au Roy que sa volonté fut faite, et qu’ils estoient bien contents de l’hostel de Gentilly; toutefois requéraient Sa Majesté quelle nelaissast leur donner ledict lieu de Vauvert, pour la peur ou doute des mauvais esprits, l’asseurant que, moyennant la grâce de Dieu et les pneres de 1 ordre, il y amènerait tels peisonnages que lesdicts esprits n’auroient puissance devant eux.

Le bon Roy fit semblant de n’avoir entendu ceste responce; mais, sur le soir, assembla aucuns de son conseil, et en demanda leur advis. Et le lendemain, dom Joceran venant prendre congé du Roy, sans espérance d’avoir autre responce, le Roy luy dict : «Puisque le lieu de Vautf vert vous est si convenable que vous dites, allez au nom de Dieu et de la Vierge Marie, nsoubs laquelle confiance, vous espérez seurement y demeurer; et celuy pour qui vous avez „ pris l’austérité de vye, que vous et vos freres menez, vous soyt en ayde et confort pour jouir «de ce que vous demandez.* Ledict dom Joceran, grandement joyeux de telle responce du Roy, le remercia très humblement, et prenant congé revint à Gentilly, déclarant à ses freres que le Roy, non sans difficulté et crainte, leur avoit accordé de se transporter au lieu de Vauvert, pour le doute qu’il faisoit des mauvais esprits, qui depuis longtemps s’y tenoient. Par ce, les admonesta prier Dieu plus dévotement que jamais, et se maintenir en la grâce de Dieu pour mieux résister aux efforts de l’ennemy..Et pour ce que, selon l’Évangile, telle manière de malings esprits ne se peuvent chasser que par le jeusne et oraisons, il ordonna que luy et ses frères jeusneroient et affligeraient leur corps plus étroictement qu’ils n’avoient accoustumé, suppliant Nostre Seigneur que, par l’intercession et mérites de la très heureuse Vierge Marie, sa mère, et de Sainct Jean Baptiste leur patron, luy pleut purifier et nettoyer ledict lieu de Vauvert et en chasser d’iceluy tous les malings esprits qui s’y tenoient, afin que, de là en avant à perpétuité, son sainct nom y fût béni et invoqué de tous, pour sa gloire et le salut de ses serviteurs qui le serviraient audict lieu , et à la conservation de tous les habitants de la ville de Paris.

Et lors, ils envoyèrent aucuns de leur gens pour décoinbrer les advenues d’espines et ouvrir les chemins, à l’entour de ladicte maison, qui estoient eloz de murs, et pareillement faire ouverture en ladicte maison dont les portes et fenestres estoient murées et où personne n’osoit ny loger ny entrer. Et puis s’en vindrent ledict dom Joceran et sept autres religieux Chartreux la nuict et sans crainte aucune, s’en allèrent et entrèrent en la maison de Vauvert, le jour sainct Collumbain abbé, 21 novembre, en l’an 1267, ou ils lurent trois jours et Irais nuicts continuellement en prières, faisant procession par ledict liostel, et priant Nostre Seigneur que, par l’intercession de sa benoiste mère qu’ils avoient esleuë pour leur patronne, luy pleut d’icelluy lieu chasser tous mauvaiz esprits, qui longuement y avoient habité et faict leur repaire, et qu’au lieu d’iccuxypeut habiter multitude de ses serviteurs, pour loüer et glorifier son sainct nom.

Or, en ces trois jours (chose admirable) iceux religieux et autres de leur famille et domestiques, et mesmement aucuns en la ville de Paris, ouyrenl tonner et brouyr le temps en autre manière qu’ils n’avoient accoustumé, et virent aussi en icelle maison comme la terre trembler, el aussi par endroits de la maison s’eslever des fumées et comme brouillards noirs et puants qui corrompirent l’air, dont aucuns de leur famille en furent griefvement malades. Car les malings esprits s’efforçoient d’empescher le dessein desdicts religieux, el leur nuire ou mesfaire. Mais enfin ils 11’eurent aucune puissance sur eux, furent contraints de quitter la place et sesvanouirent comme fumée, jiar la grâce de Dieu et intercession de Nostre Dame, laquelle ils reejamoient et invoquoient continuellement de tout leur cœur.

( Antiquilet de Paris, édition de 1639, liv. Il, page 345.)

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