LE FIEF RURAL DE L’ABBAYE
Sommaire : Terres en culture possédées par l'abbaye deSainl-Germain-des-Prés. — Arpentage de 1 5 2 y , divisant ce territoire en treize triages. — DiflicuUés que présente la restitution des climats, des chemins et. des propriétés rurales: identité et pluralité des appellations; défaut d’enseignes, etc. — Lacunes nombreuses dans les archives de l’Abbaye. — Impossibilité d’établir un parcellaire complet.
Les terres considérables qui s’étendaient entre le bourg Saint-Germain, délimité par la Tranchée, et les bornes du fief de l’Abbaye, vers la campagne, étaient encore presque complètement en culture au commencement du xvnG siècle. Ce vaste espace , envahi peu à peu par les constructions , forme aujourd’hui cinq quartiers, ceux de Notre-Dame-des-Champs, de Saint-Thomas-d’Aquin, des Invalides, de l’Ecole Militaire, du Gros-Caillou, et entre dans la composition de trois autres, ceux de 1 Odéon, de Necker et du Mont-Parnasse; c’est une partie importante du Paris de la rive gauche. L’histoire topographique de cette région est généralement tort peu connue : on ne s’en est pas occupé dans les temps anciens, alors que le lief de 1 Abbaye était un simple domaine rural, et on ne l’a guère plus étudiée depuis que ce domaine s’est transformé en une ville nouvelle. Tout au plus a-t-on accordé quelque attention aux fondations religieuses, militaires, hospitalières du faubourg, ainsi qu aux nombreux hôtels qui s’y sont élevés, et encore les travaux des
historiens de Paris offrent-ils, à cet égard, plus d’erreurs à réfuter que d’indications justes et utiles. Mais on a peu compris l’état ancien de cette région suburbaine, et pas un ouvrage n’en donne la configuration primitive.
C’est donc dans les archives manuscrites de l’Abbaye qu’il fallait aller chercher des documents certains. Le plus précieux est incontestablement un arpentage fait en 1629 par Jean Lécuyer, et énumérant les terres en culture de la paroisse Saint-Sulpice ri). Malheureusement aucun plan n’est annexé à cet arpentage, et le texte en est souvent inintelligible. On 11’arrive à comprendre ses diverses énonciations qu’en s’aidant des censiers et autres registres du même fonds, et en commentant ces divers documents les uns par les autres. L’arpentage de 1529, ainsi interprété, est devenu la base de nos recherches: en le rapprochant de toutes les pièces écrites et figurées que nous avons pu nous procurer, nous sommes parvenu, malgré le vague de certaines indications, à reconstituer l’ensemble et les détails du vaste fief de l’Abbaye, travail dont on ne soupçonne pas la difficulté.
Les restitutions de territoires ruraux sont beaucoup plus ardues que celles qui ont pour objet les propriétés bâties. En effet, s’il n’est pas absolument nécessaire d’atteindre, en matière de terrains, à cette précision mathématique qu’exige le parcellaire des constructions, on est privé , d'autre part, d’une précieuse ressource : nous voulons parler des enseignes qui donnent une espèce d’individualité aux maisons, etempêchentde les confondre entre elles. Les propriétés rurales, au contraire, 11e se distinguent les unes des autres que par leur superficie, sans cesse modifiée, et par les noms de leurs propriétaires, qui changent constamment. Le sol, bouleversé par les constructions, ne conserve souvent nulle trace de l’ancienne configuration du terrain, à l’exception des grandes artères, ordinairement transformées en rues, mais non sans avoir subi des rectifications embarrassantes à déterminer. 11 arrive aussi que des chemins ont été supprimés, ou, circonstance plus fâcheuse, remplacés par des voies nouvelles, parmi lesquelles on discerne à grand’ peine celles qui suivent l’ancien parcours.
Une autre source de perplexités résulte tantôt de la pluralité d’appellations appliquées à un chemin unique, soit dans sa totalité, soit dans ses diverses fractions, tantôt de l’identité de noms donnés à des chemins absolument différents, comme l’étaient les quatre voies aux vaches de la paroisse Saint-Sulpice. Enfin on est très souvent induit en erreur par l’énonciation, dans les titres, de pièces de terre qui sont dites être situées dans une certaine région, bien qu elles en soient seulement voisines et n’en fassent nullement partie, puisque des chemins-limites les en séparent.
A tous ces obstacles s’ajoutent ceux qui proviennent de la déplorable lacune
(l) Cet arpentage, dont nous reproduisons, aux Appendices, les parties les plus intéressantes, se trouve aux Archives nationales, fonds Saint-Germain-des-Prés, portefeuille coté S 3o86.