AVIS P RÉ U
On a pu remarquer que feu M. Berly, en cherchant à restituer le plan (lu vieux Louvre, était arrivé à des résultats tout à fait en désaccord avec les données fournies par Sauvai ' . Le fait dut paraître singulier, car ces données étaient, jusqu’ici, les seules que l’on considérât comme pouvant servir à un essai de recomposition de l’ancienne forteresse. Savants et artistes avaient . en effet , basé leurs descriptions sur le texte de Sauvai, et ceux qui s’étaient donné la peine d’v joindre une représentation figurée n’avaient pu que traduire, au moyen du dessin, les mesures indiquées par l’auteur des Antiquités de Paris. Aussi avaient-ils tous prêté à l'édifice des dimensions beaucoup plus grandes qu’ elles ne l’étaient en réalité.
Le mérite de M. Berty fut donc de ne pas redouter la contradiction; tout en repoussant une opinion qu’on s’était habitué à respecter jusque-là, parce quelle s’appuyait sur des éléments qu on ne savait pas erronés, il sut appuyer la sienne sur des mesures incontestables et sur des repères certains qui n avaient jamais varié. Ou peut dire , avec quelque assurance , que , si le but de l’auteur de la Topographie historique avait été simplement de composer une monographie du château du Louvre, au lieu de faire une restitution générale de la région, il aurait été probablement entraîné, comme ses devanciers, à ne point contester les chiffres énoncés dans les documents publies par Sauvai, et il serait tombé dans les erreurs qu’on peut enfin redresser aujourd’hui, grâce aux fouilles entreprises par la Ville de Paris. Mais le plan de son ouvrage, en l’obligeant à tenir compte des propriétés voisines et de la configuration générale de la région qui comprend le Louvre et les Tuileries, l’amena à tracer d’abord les lignes de cette région, ce qui lui procura, pour arriver aune délimitation exacte, une foule de documents écrits, tirés des arpentages faits pour les seigneuries et des règlements de la voirie. 11 lui fallait aussi placer le vieux château dans l’espace que laissaient libre, d’une part, les lignes, certaines et encore existantes , du mur occidental du Louvre de Pierre Lescot et de la rue des Poulies exactement repérée par l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, d’autre part, la rue Saint-Honoré et le fleuve. Il s’aperçut tout aussitôt que les dimensions énoncées par Sauvai devaient être exagérées ou erronées. De la comparaison qu’il fit des mesures partielles, indiquées par Sauvai lui-même, avec les dimensions générales, il conclut qu’il fallait réduire le quadrangle irrégulier du château, et il recomposa le vieux Louvre comme on le voit dans son plan de restitution (t. I, p. 129).
Les bases de ce travail étaient trop bien établies pour qu’on essayât de les détruire par le raisonnement; d un autre cote, il semblait téméraire de réduire à néant ou tout au moins d’arguer de faux les assertions d’un auteur comme Sauvai , qui avait pu voir, mesurer, décrire exactement des édifices existant de son temps, et qui s’appuyait sur des comptes et des documents dont une grande partie a été détruite, tarit par l’incendie du Palais que par les événements révolutionnaires. On savait vaguement, même après les remaniements de la cour du vieux Louvre,
1,1 Topographie historique du vieux Paris ( Région du Louvre et des Tuileries, I), cliop. V', p. 339 et suiv.
et l’on aurait dû savoir, d’une manière certaine, qu’il se trouvait des substructions sous le sol rie la partie occidentale de cette cour, du côte' de la rivière. M. le Sénateur Préfet de la Seine n’hésita point à solliciter de S. Exc. M. le Maréchal Ministre de la Maison de l’Empereur l’autorisation de pratiquer quelques tranchées dans celte partie de la cour; cette autorisation, trèsgracieusement accordée, permit de fouiller, pendant cinq mois environ, le sol du vieux Louvre, et de mettre au jour les précieux vestiges qu’il recélaitPL
M. Rerty, enlevé par la mort à des travaux dont l’initiative lui appartient, et cela avant que le résultat de ses recherches pût être entièrement expliqué et publié par lui, a cependant laissé un texte succinct dans lequel il fait remarquer que ses prévisions ne s’éloignaient pas sensiblement des résultats obtenus par les fouilles. Il a pu emporter la noble satisfaction d’avoir, d’avance et par la seule force de ses calculs et de son raisonnement, prévu et décrit, avec une exactitude surprenante, ce qui s’est rencontré dans les substructions de ce fameux château du Louvre. Nous espérons qu’en comparant la première restitution à l'état réel, que nous donnons dans ce volume, le lecteur reconnaîtra qu’en l’état des connaissances acquises sur l’ancien château du Louvre il fallait toute la sagacité du regrettable auteur du premier volume de la Topographie historique du vieux Paris, pour résister à l’entrainement bien naturel qui portait à respecter des opinions en apparence si fortement autorisées. C’est à cette sorte de condescendance involontaire qu’il a obéi quand il a placé le Donjon et les tours du milieu comme il l’a fait.
Dans le travail fort abrégé qu’il a laissé, et que nous reproduisons littéralement, M. Rerty semble s’excuser de ne point avoir deviné, avec plus d’exactitude encore, quel devait être le tracé réel du quadrangle primitif de la forteresse. Ce sentiment l’honore; mais il nous semble que ce qu’il a trouvé, en luttant, comme nous l'avons dit, contre tout un ensemble de documents erronés, est un résultat véritablement étonnant et presque prodigieux.
Les différences existant entre les dimensions détaillées des substructions découvertes par les fouilles et celles que M. Rerty a indiquées sur son plan de restitution se réduisent à un écart bien minime; et, chaque fois qu’il a abandonné ses idées personnelles pour chercher à se rapprocher de celles que lui suggéraient les documents cités ou transcrits par Sauvai, les fautes qu’il a commises ne doivent pas être imputées à lui-même, mais bien aux renseignements inexacts qu’il s’est cru obligé de prendre en considération.
Les résultats acquis, que des fouilles complètes pouvaient seules donner, enlèvent désormais, par la brutalité même du fait, tout prétexte à une critique basée sur des documents dont les inexactitudes se trouvent ainsi dévoilées. Ils prouvent, de plus, tout le parti qu’un topographe sagace et prudent peut tirer de l’interprétation des documents écrits; mais aussi ils nous forcent de reconnaître que, pour une restitution de l’ancien Paris, rien 11e peut remplacer les renseignements fournis par des fouilles conduites avec intelligence. L’auteur de la Topographie historique du vieux Paris l'a dit dans sa préface, et l’on ne saurait trop le répéter : jusqu’aux démolitions et aux percements récents, qui ne peuvent tenir compte ni du morcellement de la propriété ni des changements apportés dans le profil du terrain, les murs mitoyens et les anciens alignements étaient ou rigoureusement conservés ou changés avec des formalités légales qui permettaient d’en suivre les traces. Presque jamais on ne détruisait les murs de fondations qui pouvaient être utilisés, et avaient de plus l’avantage de devenir des témoins, des bornes pour les héritages; aussi retrouve-t-on partout ces vestiges à une profondeur plus ou moins grande, et, comme au vieux Louvre, l’on peut reconstituer tous les plans, en attribuant, par l’inspection des matériaux et du mode de travail, son époque distincte à chaque partie. Nous développerons ailleurs celte idée féconde, sur laquelle a été basée l’œuvre de notre devancier. Cependant , pour citer dès à présent
!l) Voir, à la lin des appendices, les pièces olîicielles relatives à cet important travail.
LES FOUILLES DU LOUVRE EN 1866. ]|;j
un exemple, et sans sortir de la cour du Louvre, on concevra parfaitement que, si l’on n'eût pas construit la grande citerne voûtée qui occupe, pour ainsi dire, toute la partie orientale de la cour du vieux Louvre, notamment dans le compartiment où se voient les regards et la borne-fontaine, et qu on n eût pas détruit ainsi les restes des édifices, il aurait été facile de découvrir toutes les subslructions de l’hôtel de Bourbon et celles des autres hôtels qui bordaient le côte oriental du palais et la rue d’Autriche, comme on a rencontré les vestiges de l’enceinte de Philippe -Auguste et du petit pan coupé de l’hôtel de Bourbon. Les fouilles furent don.résolues.
Les premiers coups de pioche firent concevoir immédiatement les plus grandes espérances, et l’on eut bientôt, en effet, retrouvé toutes les subslructions, telles que les démolitions successives de François 1 , Henri II, et enfin Louis XIII et Louis XIV, les avaient laissées, c’est-à-dire presque à fleur de terre.
Nous devons maintenant donner la parole à M. Berty, en nous bornant à expliquer, dans des notes suffisamment détaillées, les planches qui ont été gravées sur les dessins dont il avait surveillé 1 exécution, mais qu il na pu voir terminer. Nous croyons devoir faire remarquer que 1 exécution de ces gravures, soit en plan, soit en coupe ou en élévation, a dû être traitée de telle sorte quel on pût y retrouver, pour ainsi dire, toutes les impressions que les spectateurs éprou vèrent sur le terrain. De simples traits ne pourraient donner, au même degré que ce genre de gravure, une idée claire et précise de ce qu’étaient les terrains, les murailles, les pierres et leurs dillerents appareils, toutes choses qui forment l’opinion des hommes du métier et des archéologues, lorsqu’il s’agit de décider quand et comment ont été faites certaines constructions et raccoidees certaines parties plus modernes. L examen d’un parement plus ou moins bien layé, d’un joint plus ou moins garni de mortier, est un guide sûr pour fixer certaines époques et même certaines dates. Voilà pourquoi nous n avons pas hésité à reproduire avec des tons vigoureux les dessins des fouilles pratiquées dans la cour du Louvre.
Les observations faites par M. Berty ont naturellement plus de force en passant par sa plume. Après les avoir littéralement reproduites, nous donnerons le plan comparatif du Louvre, tel que les louil les lont montré, a coté du plan d’interprétation de M. de Clarac. On sait que ce plan a été dresse avec la double prétention de figurer exactement les dimensions que donnent les descriptions et les comptes de Sauvai, et de traduire les renseignements écrits conservés dans les chroniques et les mémoires du temps. Notre travail a été préparé, au moins quant au plan comparatil, par M. Berty lui-même. 11 est d’une utilité incontestable en pareille matière, puisqu’il montre jusqu a 1 évidence par quelles voies les meilleurs renseignements elles meilleures intentions peuvent amener un homme de bonne foi à des résultats erronés.
G est ce que nous démontrerons nous-même, quand nous serons arrivé à l’explication des plans comparatifs placés à la suite du texte de M. Berty.