RUE DE MÂCON. 26'J
Adolphe Berty n’iiésite poinL à considérer la Bouderie occidentale comme antérieure à l’autre, ou, du moins, comme ayant porté antérieurement le nom de Bouderie, indicatif d’une profession qui s’y exerçait et que la dénomination d’une rue voisine — la Clef — explique suffisamment. Il y avait sans doute sur ce point des boucliers, on fabricants de boucles, des serruriers et autres ouvriers en quincaillerie. Tout en repoussant (voir l’article de la rue Saint-André-des-Ars) certaines hypothèses relatives à l’existence d’un groupe d armurerie sur ce point du vieux Paris, tout en contestant la légitimité des étymologies qu’on a mises en avant, nous inclinons à croire que la fabrication des boucles — objet important dans l’outillage, l’ustensillage et le vêtement au moyen Age — a donné son nom à la Bouderie d’occident, et à celle d’orient (‘b
L’antériorité de la Bouderie occidentale se déduit des faits suivants :
Les titres de la Grande Confrérie, qui datent du xm° siècle, mentionnent toujours la Bouderie orientale sous le nom de Régnault le Harpeur; cest plus tard qu’apparaît la dénomination de petite Bouderie, et les scribes qui emploient ce mot ont toujours soin de faire remarquer qu il s’agit de la rue Régnault le Harpeur, et non de la grande ou ancienne Bouderie.
La délimitation des censives fournit un autre argument non moins probant. S’il est souvent question, dans les archives de la Grande Confrérie, des immeubles bordant la voie que nous appelons Bouderie orientale, cest que les propriétés de la Grande Confrérie ne s’étendaient pas au delà. On s’explique alors que ces archives ne les désignent jamais comme étant situées dans la Bouderie, mais seulement comme bordant la rue Régnault le Harpeur. Au contraire, les archives de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, dont la censive il atteignait pas la Bouderie orientale, mais comprenait la rue do Mâcon, ou Bouderie occidentale, ne contiennent pas une seule mention de la rue Régnault le Harpeur, tandis que la Bouderie sans qualificatif, c’est-à-dire la rue de Mâcon, y est fréquemment désignée.
Nous trouvons un nouvel argument dans un censier de la Ville, daté de l’an î 29a : on y nomme, comme se continuant en ligne directe, «la rue Régnault le
(1) Nous devons cependant faire remarquer, avec Du Gange, que le mot Bouclent a signifié quelquefois un lieu où se fabriquent des boucliers, et c’est sans doute cette acception qui a suggéré à certains écrivains l’idée de grouper dans le quartier Saint- André-des-Ars les industries relatives à l’armement. Aucun document ne confirme celte hypothèse. Jean de Jandun, qui écrivait au commencement du xiv' siècle, dit qu’on trouvait alors à Paris
d’ingénieux constructeurs d’instruments de guerre et des objets nécessaires aux cavaliers : selles, freins, épées, boucliers, lances , javelots , arcs, arbalètes , maillets , flèches , cuirasses , lames de métal , bonnets de fer, casques, etc. ( Traité des Louanges de Paris , p. 5*2 et 53); mais il ne dit pas où travaillaient ces ff artisans manuels». Guillebert de Metz, qui a décrit Paris un siècle plus tard , ne les place pas davantage dans le quartier Saint-André-des-Ars.
Harpeur, ttla plastrière du coing de la Bouderie et l’abruvoer de Masconn. Le point précis où se trouvait la plâtrière dont il est question est bien connu : on sait qu’elle était située à l’angle de la Bouderie orientale et de la Bouderie occidentale. Donc cette dernière portait seule alors le nom deBouclerie. Quand l'autre le reçut, on y ajouta l’épithète de petite, qui implique nécessairement une idée d’infériorité et de postériorité.
Jaillot dit avoir lu, dans un registre, de 1236, les mots Vicus Boclearia; nous avons rencontré les mêmes ternies et celui de Bmclearia dans des titres de la même époque. En 12/1G, 12G5, 12 Gy, nous avons trouvé Vêtus Bouclearia, Viens veteris Bouclearie, viens qui vocatur In Bouderie, et enfin la Boclerie. Les épithètes de grande et de vieille lui furent données quand 011 appliqua celle de petite à la rue Begnault le Harpeur; c’est ainsi qu’on la trouve dénommée la grant Bouderie dans le rôle de la Taille de 1297, et, dans celui de 1 3 1 6 , la grant voye Bouderie.
Mais, ainsi que nous le faisons remarquer plus loin, lorsque l’achèvement du pont Saint-Michel amena la circulation sur ce point, un débouché plus spacieux fut jugé nécessaire. On élargit alors l’ancienne rue Régnault le Harpeur, et 1 importance que cet élargissement lui donna fit qu’on s’habitua peu à peu à la considérer comme étant ou ayant dû être la grande Bouderie. On conclut ensuite de la grandeur à l’ancienneté, et c’est ainsi que la Bouderie la plus moderne devint la vieille Bouderie, au détriment de celle qui l’avait précédée et qui, d’ailleurs, n’a pas été complètement dépossédée de son ancien nom, puisqu’on le retrouve encore aux xv° et xvic siècles. Un titre de 1/176 dit : et Vieille Bouderie, aullrement dicte Masconn, et deux autres documents, l’un de i5a3, l’autre de i5/i3, portent crue de la Vieille Bouderie, dicte de Mascon entre deux portes^. Les petites rues ou ruelles étaient à cette époque, surtout dans la région que nous étudions, assez souvent fermées à leurs extrémités, et le ttbourdeaun situé dans la voie qui nous occupe justifiait parfaitement cette mesure de police.
Il nous reste maintenant à expliquer la dénomination de Mâcon, que la rue a portée jusqu’à sa suppression. Ici les opinions varient, et Berty semble repousser celle de Sauvai, adoptée par Jaillot.
Voici d’abord ce qu’a écrit l’auteur des Antiquités de Paris : et Les comtes de Mâcon ont logé si longtemps à la rue de Mâcon, que leur nom est demeuré à la rue où étoit leur hôtel, et même l’abreuvoir, où alloicnt abreuver leurs chevaux, s’appelle encore l’abreuvoir de Mâcon; et de plus, la rue de la Bouderie, qui tient à celle de Mâcon, a porté ce nom-là. Je 11e sçaurois dire précisément en quel temps ces comtes y sont venus demeurer; ce que je puis assurer est qu’avant
l’année 1272, l'abreuvoir île Mâcon fut clioisi pour servir de limites à l’étendue de la juridiction de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés M. v
Jaillot est plus bref, mais non moins explicite : ttCe nom, dit-il, est dû aux comtes de Mâcon, dont l’hôtel s’étendoit sur les deux rues de la Bouderie; c’est pourquoi on leur a donné à toutes deux les mêmes noms!’). v
Contrairement à ces deux autorités, Adolphe Berty a écrit : Ce nom de ir Mâcon vient d’un logis à fillettes appelé Mascon (1Ô16), et qui semble avoir eu quelque célébrité n. 11 en a eu, en effet, s’il faut en croire Rabelais, que nous citons plus loin, et qui représente les étudiants de son temps comme fréquentant le lupanar dont il s’agit. Mais, si célèbre qu’ait été le trbourdeau de Masconn, il ne semble pas qu’il ait pu contribuer à la dénomination des deux Bouderies, et cela pour une raison d’ordre purement topographique. On peut se convaincre, en consultant le plan de restitution dressé par Berty, que le « logis à fillettes t> n’occupait qu’un petit espace dans la Bouderie occidentale et n’avait ni entrée ni dépendances sur la Bouderie orientale. L’hôtel des comtes de Mâcon, au contraire, traversait de l’une à l’autre Bouderie, en façade antérieure ou postérieure sur les deux rues. On s’explique donc qu’il ait servi à les dénommer, étant l’immeuble le plus considérable et le plus ancien situé sur ce point de Paris. O11 comprend également, comme le fait observer Sauvai, que la rue ou ruelle de l’Abreuvoir ait porté le même nom : les chevaux des comtes de Mâcon sortaient de l’hôtel par la Bouderie orientale, sur laquelle se profilait leur ttestablen — l’entrée principale du logis se trouvant sur la Bouderie occidentale — et se dirigeaient en droite ligne vers la Seine. Autant il est naturel qu’on ait donné à l’abreuvoir le nom des comtes de Mâcon, autant il semble peu raisonnable qu’on l’ait ainsi appelé à cause du trbourdeau 71, qui n’avait aucune issue de ce côté et ne possédait certainement pas de chevaux qu’on dût y envoyer.
Ainsique nous le faisons remarquer à l’article de la Petite Bouderie, ce nom a été fréquemment altéré par les rédacteurs et les transcripteurs d’actes. Jaillot cite plusieurs actes de la fin du xvic siècle où on lit le mot Boucherie, et explique ce vocable par le voisinage des boucheries de Saint-Germain, qui, au xne siècle, étaient situées vers l’extrémité orientale de la rue do l’Hirondelle, c’est-à-dire presque en lace de celle de Mâcon. Voici le passage où il formule cette opinion : trDans un compte, rendu en 1O7Û, on lit : Bue de l’Abreuvoir Mâcon ou de la Vieille Boucherie; je ne pense pas que ce soit une faute de copiste ou d’imprimeur, car je crois qu’anciennement on a dit la Bouderie et ensuite la Boucherie, parce que la boucherie de Saint-Germain étoit établie, au xuc siècle, à la place dite
11J Sauvai,, II, p. i33. — ;3) Recherches historiques, etc. Quartier Saint-André-des-Arts , p. p5.
depuis du pont Saint-Michel, qui n’existoit pas encore alors. On voit en eiïet, dans les litres de cette abbaye, qu’on l’appeloit, en 1272 et années suivantes, rue de la Vieille Boucherie, ainsi qu’on peut s’en convaincre en lisant l’acte d’amortissement fait à Saint-Étiennc-des-Grés, et celui d’une vente faite au chapitre Saint-Marcel, en 1277, dans lequel on indique les Vieilles Boucheries et la rue de la Vieille Boucherie^, n
Malgré de telles autorités, Berty ne voit dans cette leçon qu’une erreur de lecture ou de copie, et Les actes où se trouve le mot Boucherie sont, dit-il, en opposition avec l’immense majorité des titres; et d’ailleurs, ajoute-t-il, comment expliquer et écrire rue de la Boucherie, quand les étaux des boucliers n’étaient plus là depuis longtemps, ayant été transférés au bourg Saint-Germain, hors la porte de ce nom, et qu’on ait, au contraire, écrit et dit et rue de la Boucleriez à l’époque où lesdits étaux s’y trouvaient encore, z
La réponse à cette objection n’est pas impossible. Le commerce de la viande n’est point incompatible avec la fabrication des boucles, et les deux industries pouvaient coexister dans la rue dont il s’agit. 11 s’en était même établi administrativement une troisième dont nous avons déjà parlé, et à laquelle on assignait généralement les ruelles et les culs-de-sac : parquée dans cette voie et dans quelques autres, jusqu’à l’édit de i56o, la prostitution était bien là dans son élément, à côté des boucheries et des ateliers bruyants, loin des maisons de la noblesse, de la bourgeoisie et du clergé.
Quant à l’argument tiré du déplacement des étaux, il tombe devant cette note extraite des papiers de Berty et relative à une maison de la rue de Hurepoix : ,r ! 5 Zi 3 . — Maison contiguë aux Trois Loups, où souloit d’ancienneté estre une place en laquelle les bouchers de Saint-Germain-des-Prés souloient vendre leur chair par les temps de guerre, encore soumise à cette servitude, le cas échéant, v Les boucliers de Saint-Germain rentraient donc en ville quand un siège, des incursions, des pillages à main armée, ou tout autre acte d hostilité 11e leur permettaient plus de demeurer hors des murs, et ils allaient réoccuper leurs anciens étaux, en vertu d’un droit écrit ou traditionnel. La Grande Bouderie pouvait alors reprendre, au moins momentanément, son ancien nom de rue de la Boucherie, et cela même au xvi° siècle, époque où le bourg Saint-Germain fut plus d’une fois occupé par des corps armés. Les actes rédigés alors ont donc bien pu mentionner le nom de rue de la Boucherie.
Jaillot trouve ces divers changements de nom fort probables, et il s en exprime en ces termes, et Lorsque les boucheries de l’abbaye Saint-Germain furent trans-
(l) Recherches historiques, etc. Quartier Saint-André-des-Arts , p. 4$ et suiv.
férées, après le milieu du \mc siècle, dans la rue qui en porte aujourd’hui le 110m W, on redonna à celle-ci — la Grande-Boucherie — le nom qu’elle portoit anciennement, u
L’appellation de Boucherie était donc intermittente; après avoir disparu au xm0 siècle, elle reparaissait en temps de guerre, et ajoutait ainsi à la contusion qui a toujours existé entre deux voies si diversement nommées.
La rue dont nous venons de raconter l’histoire n’est plus qu’un souvenir : supprimée complètement lors du percement des boulevards Saint-Michel et Saint- André, elle a été comprise, avec les deux lignes de vieilles maisons qui la bordaient, dans le périmètre de la nouvelle place Saint-Michel. La fontaine de ce nom en marque à peu près la ligne, d’occident en orient.
COTE SEPTENTRIONAL
(d’Orient en Occident).
CENS1VE DE SAINT-GERMA1N-DES-PHÉS
Partie postérieure de la Maison de l’Espée, dont la façade était sur la rue de la Petite-Bouclerie.
Maison de la Corne de Cerf, paraissant avoir été une dépendance de la Maison de I’Estoille et aboutissant à la Petite-Bouclerie.
Partie postérieure de la Maison du Boeuf Couronné, également en façade sur la Petite-Bouclerie et formant sur la Grande-Bouclerie deux maisons distinctes, l’une de {'Image saint Jehan, l’autre de {'Image saint Martin. Cette dernière était adossée à la Gaulée et au Chêne Vert, deux immeubles de la rue de la Clef, laquelle faisait suite à celle de Saint-André-des-Ars.
Partie postérieure de la Maison de la Gallée, laquelle avait sa façade sur la rue de la Clef.
Partie postérieure de la Maison du Chêne Vert, laquelle faisait partie de l’Image saint Martin et était contiguë à celle qui faisait le coin de la rue Saint-André-des- Ars.
CÔTÉ MÉRIDIONAL
(d’Occident en Orient).
CE.NSIVE DE SAINT-GERMAIN-DES-PRES
et Le Bordeau de Mascon (1/119), où il y avoit trois logeltes, ès quelles se
(l> De nos jours, la rue des Boucheries a été complètement absorbée par le boulevard Saint-Germain.
TOPOGRAPHIE HISTORIQUE DU VIEUX PARIS, teiioyent el bantoyent aucunes filles de joye et amoureuses. « On trouve trace de ce lupanar dès 1 33g, et l’ancien registre vert du Châtelet, reproduit par Sauvai, le mentionne de nouveau en 1367 :
« Ce sont les cas el ordonnances faictes par Hugues Aubryot, garde clc la prévoslé de Paris, i36j.
«Item a esté crié que toutes femmes de vie dissolue, tenant bordel en la ville de Paris, aillent demourer et tenir leurs bordeaux ès places et lieux publics à ce ordonnés et accoustumés, selon l’ordonnance de sainct Loys, cest à sçavoir à l’abreuvoir de Mascon, en la Bouderie. .
Berty croit que ce mauvais lieu n’existait pas en 1 53 1 . Cependant Rabelais, dans son Pantagruel publié en 1 533 , fait dire à un étudiant limousin que la jeunesse des Écoles le fréquentait de son temps; ce qui prouve qu’il avait eu et qu’il avait encore une certaine célébrité W.
Maison de l’Esciuquiek (i5a3), appartenant à J. Brinon, premier président de l’Échiquier de Normandie. Le document qui nous donne ce renseignement ajoute ces mots : «Une aultre maison estoit comprise en icelle. v
Partie postérieure de la maison appartenant à messire Philippe de Mesmes, seigneur de Marolles, i523.
Portion de la Maison du Papegault et de la Barbe d’Or, laquelle aboutissait sur la rue de la Harpe et était contiguë à la maison faisant le coin de cette voie.
Portion de la Maison de la Herpe, laquelle aboutissait également sur la rue de
la Harpe, et s’étendait en profondeur sur
(1) Les autres lieux dénommés en l’ordonnance sont: crEn la rue de Froidmantel , prez du Clos Brunei, en Glatigny, en la cour Robert de Paris, en Baillelioë, en Tyron, en la rue Chapon et en Champflory. »
;) Voici le passage d’où l'on peut conclure que le rr bordeau de Mascon » a subsisté au delà de 1 53 1 : ff Nous déambulons par les compites et quadrivies de l’urbe. . . ; puis cauponisons es tabernes méri-
les deux rues.
loires de la Pomme de Pin , du Castel , de la Magdalene et de la Mule . . . Certaines diécules , nous invisons les lupanars de Champ-Gaillard, de Matcon, du Cul-de-sac de Bourbon, de Huslieu (Hueleu).» ( Pantagruel , liv. II, p. 117.)
LV indigène des régions lémoviques^, qui parle aussi librement, use de la même liberté avec l’orthographe des noms de lieu.