VUE DE L'ABBAYE EN
(Notice de M. Albert Lenoir.)
Le tableau dont il s'agit était conservé dans la sacristie de l'église abbatiale de Saint-Germaindes-Prés. 11 fut recueilli au Musée des monuments français, après la révolution de 1789, par A. Lenoir; porté, en 181 7; à l'église de Saint-Denis, il en a été retiré pour être placé au Musée du Louvre, où on le voit aujourd'hui. Ce tableau précieux de la peinture française
au xv° siècle est ainsi décrit par Dom Bouillart, historien de l'abbaye (1 : On voit dans la sacristie un ancien tableau qui a servi autrefois dans quelque chapelle, où - l'abbé Guillaume est représenté à genoux, soutenant avec respect par-dessous les bras un Christ
- détaché de la croix, accompagné de plusieurs autres figures assez mal dessinées, selon la ma-
-nière de ce temps-là, mais dont les têtes sont bonnes et le coloris d'une grande fraicheur. Ge
+ qui est le plus à estimer dans ce tableau, c'est le lointain où l'abbaye est représentée au milieu
-des pré nvironnée de tours rondes, de hautes murailles et de fossés profonds, comme Ri-
-chard, prédécesseur de l'abbé Guillaume, les avait fait faire. Le Louvre avec ses grosses ours = y paraît aussi de l'autre côté de la rivière, dans le même état qu'il avait été construit par Phi- -lippe-Auguste. Le Petit-Bourbon, à présent le garde-meubles du roy, y est dépeint de la même “manière qu'il est encore aujourd’hui, surtout du côté de la rivière. On voit encore, plus loin, -derrière ces édifices, la butte Montmartre, et au sommet l’ancienne église avec le monastère
-des religieuses tel qu'il était pour lors.»
XI bis.
(Notice de feu Adolphe Berty.)
En général, rien n’est moins commun que la représentation fidèle d'un édifice détruit depuis assez longtemps; mais, lorsque l'image remonte au delà du milieu du xvr siècle, elle constitue un monument d'une extrême rareté; aussi faut-il considérer comme le résultat d’un hasard, plus
extraordinaire encore qu'il n’est heureux, cette circonstance que l'on a conservé du vieux Louvre
deux excellentes vues, dont l’une compte indubitablement quatre siècles d'existence. Le tableau de Saint-Germain-des-Prés, jadis propriété de l'abbaye, fut recueilli pendant la Révolution par A. Lenoir, et figura dans le musée, aujourd'hui si regrellable, des Petits-Au-
gustins; il a été conservé ensuite dans l'église de Saint-Denis, et, en 1845, il est entré dans la
collection du Louvre, où on le voit maintenant exposé. Il est ainsi très-connu, et d'autant plus que la vue qui en fait le principal intérêt a été fort souvent reproduite. Peint sur panneau, il mesure 1 mètre de hauteur sur 2°,04 de largeur, et représente le sujet, fréquemment traité, du Christ descendu de la croix. Autour du cadavre se groupent la Magdeleine, Joseph d'Arimathie, saint Jean l’évangéliste, la Vierge, une sainte femme, certain personnage en manteau rouge,
que l'on tient pour un abbé de Saint-Germain, et enfin une femme agenouillée, que nous croi-
Dom Bouillart, Hist. de l'abbaye royale de Saint-G
main-des-Prés, p. 169.
rions volontiers être une parente du donateur. Dans le fond, à droite du spectateur, apparait un calvaire, et à gauche se dessine un paysage comprenant l'hôtel de Bourbon, le Louvre, Montmartre dans le lointain, et, sur un plan plus ra iproché, le monastère de Saint-Germain. Personne ne sait d'ailleurs de qui est au juste ce tableau, que l’on suppose dû à un artiste français ayant subi l'influence de l'école flamande 0). Si l'hypothèse ne manque point de vraisemblance, il en est fort différemment des dates qu'on a assignées jusqu'ici à l'exécution de la peinture, et dont
nous allons démontrer l’étonnante inexactitude.
Au dire d'Alexandre Lenoir, le tableau serai contemporain de Charles VIT; selon M. de Clara,
il daterait de la fin du xiv° sièe
, d'après le catalogue du Musée, des premières années du xv°, au plus tard. Ces diverses conjectures, qu'on a maintes fois répétées et qui n'ont pas encore trouvé de contradicteurs, sont absolument dépourvues de base; le seul document d'appa-
rence historique que l’on aità citer sur l'origine du tableau est le passage de Dom Bouillart qui
le mentionne en ces termes : «Enfin on voit dans la sacristie un ‘ancien tableau qui a servi aurlrefois dans quelque chapelle, où l'abbé Guillaume (I du nom, mort en 1418) est représenté rà genoux, soutenant ayec respect, par-dessous les bras, un Christ détaché de Ja croix ©.» Il
convient de remarquer que Dom Bouillart n’invoque ici, contrairement à ses habitudes, aucune
autorité, el cela manifestement parce qu'il ne se fondait que sur une tradition.
En matière d'antiquités, nul ne l'ignore, les caractères archéologiques d’un tableau doivent passer ayant les données de la tradition. C'est pourquoi, avant même d'être arrivé à reconnaitre la cause de l'erreur commise par Dom Bouillart, nous avions la certitude qu'il se lrompait d'un siècle dans son appréciation. Le style du tableau ne permet pas d'admettre un moment qu'il
remonte au temps de Charles VI. Le caractère des têtes, l'agencement des draperies, la forme ; lag ;
des lettres de l'inscription tracée sur le vase que tient la Magdeleine, et les vêtements de Joseph
d'Arimathie, qui rappellent immédiatement ceux des cal
Renaissance, nous ont toujours persuadé que l'œuvre ne pouvail être de beaucoup antérieure à
aires sculptés en ronde bosse de la celle dernière période. Mais ce qui est surtout décisif, ce sont les costumes, bien qu'assez vagues , des petites figures dispersées dans le paysage, el en particulier leur tournure éminemment carac-
léristique. Le commencement du xvr° siècle se révèle là avec tant d'évidence, qu'on ne saurail
presque souhaiter une indication plus explicite; nous en prenons à témoin tous ceux qui ont étudié l'histoire du costume.
Si l'ancienneté du tableau de Saint-Germain-des-Prés n'excède pas le xwi° siècle, quelle cause assigner à l'aflirmation de Dom Bouillart, écrivain consciencieux, qui était dans les meilleures conditions pour se bien renseigner? La méprise de Dom Bouillart s'explique de la façon la plus naturelle : en effet, le détail qu'il rapporte, il ne le tenait, nous venons de le dire, que d’une tradition, suivant laquelle le tableau offrait le portrait d’un abbé appelé Guillaume. Incapable de discerner l'âge réel de la peinture, Dom Bouillart a cru qu'il s'agissait de Guillaume IF,
Sur la boite à parfums que tient la Magdeleine de quelque drogue employée dans les embaume-
est tracée une inscription très-embarrassante à in- ments : terpréter. Les uns lisent, à tort, les lettres LV CI- PIO AF, et prétendent qu'elle fait allusion à Sci-
pion l’Africain , opinion tout à fait inacceptable ; d’au-
«On sait, dit-il, la facon dont, au xvr' siècle, sur «les vases qu'on a l'habitude d'appeler aiguières de
«pharmacie, le nom de ce qu'ils devaient renfer-
tres, plus ingénieux, y voient le nom d’un peintre inconnu qui se serait appelé Nicolas Pion ; mais M. de Montaiglon a établi la fausseté incontestable de cette traduction, el il a soutenu, avec toute apparence de raison, que, si les lettres de l'inscription for-
maient un seus, elles donnaient simplement le nom
LLLE
“mer figure comme ornement; nolre peintre aura «copié un vase de cette espèce et aura reproduit ce «qu'il voyait.» (Archives de l'art français, 1° série, t.IT, p. 137.) 4
Hist. de l'abbaye Saint-Germain-des- Prés, p- 169.
LS
dont la libéralité était renominée parmi les moines à cause des magnifiques objets par lui donnés à leur église; suflisamment familier avec la critique archéologique, il eût compris que la tra-
dition se raltachait nécessairement à l’un des deux prélats commendataires du nom de Briçonnet,
soit à Guillaume [V, abbé de 1503 à 1507, soit à Guillaume V, abbé de 1507 à 1533; la véri-
table difficulté consiste à déterminer lequel fut réellement le donateur.
Nous ne voyons qu'un indice qui aide à résoudre le problème, et, sil n'en assure pas la solution définitive, du moins il le simplifie beaucoup. La physionomie du personnage en manteau rouge est celle d'un homme touchant à son douzième lustre; or Guillaume V atteignit sa soixantième année qu'en 1530 0, et le tableau à été peint avant 1597, puisque l'on y disüngue la grosse Lour du Louvre. Pour que le tableau eût été fait par ordre de Guillaume V, il faudrait conséquemment qu'il eût été entrepris presque au moment où la tour disparut, et que Farliste, rompant avec les habitudes de ses confrères, eût vieilli quelque peu les traits de son modèle. H ne serait point sage d'imaginer un pareil concours de circonstances, et on a de meilleures raisons pour croire que le tableau provient d'un don de Guillaume V, qui mourut le 14 décembre 1514 0), c'est-à-dire sept ans après avoir résigné la commende de l'abbaye en faveur de son fils. Dans tous les cas, et en dépit des assertions contraires, il est entièrement hors de doutt
que le tableau de Saint-Germain-des-Prés appartient au premier quart du xvr siècle.