NELL HORN
IL y avait en ce temps, rue Drouot, une petite librairie captivante où l'on publiait des livres rares ou choisis : Tous Quatre, de Paul Margueritte ; le Traité du Verbe, de René Ghil ; des œuvres de Jean Lorrain, Méténier, Rameau, Camille de Sainte-Croix, etc.
J'ignorais ces écrivains, et toutefois il me semblait que ce devait être une maison où l'on éditait des jeunes, des jeunes venus comme moi des ténèbres du dehors. Je ne me trompais point, et je pourrais m 'octroyer un instinct divinatoire, si les souvenirs n'étaient trop précis : c'est un pur hasard qui a coïncidé avec un autre hasard.
C'est là que j'arrivai un après-midi d'automne.
Un petit homme, aux yeux dormassants, se tenait derrière un bureau paré de paperasses ; je garde encore la mémoire d'une odeur qui se retrouve, en plus fort, dans les bibliothèques où pullulent les Revues des Deux Mondes parues depuis la fin du Second Empire. (Je ne sais quel écrivain a dit : << Notre mère grand des Deux Mondes ne sent pas bon !)
Le petit homme avait un air si falot que je tins pour assuré que Nell Horn ne serait pas éditée dans la maison. Son verbe était aussi torpide que son visage, et, comme je l'avais pressenti, Giraud dégageait une puissante odeilr de spiritueux. La réception fut courtoise et presque aussi timide que ma requête. Les propos de Giraud furent si insignifiants qu'il aurait fallu les noter tout de suite pour en conserver quelque trace.
Il me renseigna sur l'excès des manuscrits et me consola vaguement en affirmant qu'on en éditait un ou deux de-ci de-là. Puis il prit le paquet et remarqua, d'un air évasif , qu'il était lourd, ce qui lui semblait évidemment d'un présage assez fâcheux sinon funeste. Mon adresse inscrite (elle l'était déjà copieusement sur l'enveloppe dw manuscrit), il me prédit une
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réponse dans un délaide quatre oucijiq semaines, vu la diligence de son lecteur.
Je sortis de là profondément découragé, encore que j'y fusse entré sans espérance. Mais il y a toujours, au fond des abîmes, quelque chose qui fabrique de l'espoir à notre insu... Le moment était farouchement sombre, — fin de jeunesse et fin de ressources, — un petit an rail individuel, riche d'angoisses. Je me tournai sur le seuil, vers le bec de gaz sifflant qui chauffait le crâne chauve du petit homme, puis je partis dans le demi-soir où coulait une bruine, où s'élevait une moiteur de marécage...
Englouti dans la foule, je me faisais l'effet d'un lémure rôdant parmi les lémures ; je dégustais une des rêveries les plus nauséabondes de ma vie. Je la < dégustais », dis-je, car je n'en évitais aucune désolation, je la mâchads avec une patience lugubre.
Comment me sauver? Comment traîner mon misérable radeau sur la mer des détresses? Cette humanité qui m'accompagnait sur la voie douloureuse, ce n'était que frères ennemis, pauvres bêtes condamnées à une concurrence maléficieuse...
Le lendemain, j'avais repris mon équilibre. Ce
n'était pas — ce ne fut jamais — de l'optimisme. Pauvre d'illusions, doué d'un sens affligeant des incohérences et des brièvetés, je m'enveloppe d'une brume, mais je suis armé d'une volonté opiniâtre, tenace et très persévérante. L'amour de la vie me soutient : personne sans doute ne l'a plus intense et plus acharné. De surcroît, en 1885, l'armature de la jeunesse enveloppait ma chétive destinée. Et, si je ne me nourrissais guère d'illusions, je m'enivrais de rêves. Je vivais mes œuvres et plus encore leurs éléments. Elles étaient si nombreuses, ces œuvres, que je n'arrivais pas à les dénombrer avec exactitude.
Je retouchais les Xipéhuz, je terminais mon Livre étoile, qui n'a pas vu et ne verra pas le jour des librairies ; je rassemblais les foules du Bilatéral, je notais Marc Fane et même les linéaments de Daniel ; je me perdais dans les songes sans fin de la Légende sceptique, je rédigeais l'Immolation, j'esquissais un roman des Cavernes.
A côté de ces œuvres, qui furent menées à leur fin, quelles légions qui ne devaient pas naître... ou qui devaient se perdre dans d'autres! Que de contes, de poèmes, de comédies, qui ne seront
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jamais publids (j'ai perdu la plupart des manuscrits), que de projets théâtraux, philosophiques, scientifiques, historiques, préhistoriques ! Comme j'ai rêvé, avec- quelle abondance, avec quelle diversité, sans que cela me cachât le réel !
Mes cahiers fourmillent de notes, prises dans les rues, dans les champs, dans les réunions pubhques, au café, dans mon home, où je relatais la vie des enfants, et encore mes propres actes et ma propre mentalité. Ainsi, le réaUsme se mêlait intimement et constamment au plus chimérique idéalisme.
Ceux qui ne me conçoivent pas sous les
doux aspects ne peuvent avoir aucune idée
•juste ni sur mon caractère ni sur mon œuvre :
tous mes rêves sont profondément nourris de
choses vues et entendues.
Je demeure aussi incompréhensible si l'on oublie mon goût extrême pour la métaphysique et pour la science. La science est chez moi une passion poétique ; elle m'ouvre par myriades des défilés ou des pertuis dans l'univers ; elle ne m'apparaît jamais morte. Ne croyez point, comme on l'a écrit, que j'aie pour elle une vénération mjrstique : je la dépasse, je la réfoime.
je ne me laisse influencer par aucune théorie. Ce sont les possibles de la science qui me saisissent et sont la pâture de mes chimères, comme les faits de l'histoire et de la vie quotidienne.
Mais passons. Ce que je voudrais montrer, c'est le pauvre homme que j'étais, avec ces éléments de réahté et de rêve, de vie immédiate et d'histoire, de science, de philosophie, de littérature, bourdonnant dans ma tête et grouillant sans cesse... Je n'imagine rien de plus passionnant que ces jours précaires, rempUs par un travail presque inouï, par une fermentation continue de la pensée, de l'imagination, par l'étude et l'observation. J'avais une chance que j'ai encore : mon cerveau ignore presque la lassitude... Je puis travailler indéfiniment, et j'ai aussi ime énergie lente, que rien ne décourage.
De 1884 à 1888, j'épuisai à Paris les dernières douceurs de la jeunesse, les derniers éclairs de l'espoir sans forme. Mes souvenirs me tenaient et mon être s'élançait vertigineusement, non vers la gloire, non vers la fortune, mais vers l'inaccessible, vers tout ce qui est promis dans je ne sais quel district ineffable de l'organisme où le monde, longtemps, s'obstine à renaître, où l'on aperçoit presque ce pays fabuleux que je
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nomme, depuiaj^unj matin;} du commencement de l'adolescence, le Pays des Sept Fleuves.
J'étais un grand rôdeur. Chaque jour, j'errais trois ou quatre heures. Que de fois j'ai, le même jour, exploré la Villette, le quartier Saint-Denis, le quartier Latin et Montrouge, ou bien Auteuil, Passy, l'Etoile, les Champs-Elysées, le Louvre et Notre-Dame, ou encore Sèvres et Saint-Cloud, à moins que ce ne fût Charenton, Fontenay-aux- Roses, les bords de la douce Yvette...
Presque toujours à pied, malgré une indolence native. Mais la marche ne me semblait pas un travail ; j'étais entraîné par une force rêveuse qui ne me laissait plus sentir la fatigue. J'aimais aussi la causerie avec des inconnus et surtout avec les révolutionnaires.
A cette époque, ils avaient un grand charme. L'âme de quarante-huit habitait encore en eux, et les possibilistes eux-mêmes, qui déjà s'endurcissaient pour la lutte des classes, ne mêlaient pas trop de réalités à leurs utopies. Je connaissais vingt hcux où les -révolutionnaires se rencontraient, et j'assistais assez assidûment aux réunions publiques.
Les réunions dans le square de la Bourse étaient singulières. En été, vers trois, quatre.
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cinq, six heures même, des groupes se formaient là, qui disputaient passionnément. On y rencontrait des bonapartistes, des royalistes, des socialistes, des anarchistes (alors dans leur nouveauté), des ultramontains, des revanchards. Les plus captivants, à mon sens, étaient d'anciens communistes. Ils débordaient de souvenirs et d'anecdotes.
Celui qui m'a servi à dépeindre R... avait une grande voix rauque, un visage laid, congestionné, de lourdes poches aux paupières ; il croyait éperdument à la justice et au bonheur. Pour lui, l'Eden était proche. Les dernières pulsations de l'égoïsme et de la bêtise allaient s'éteindre. Une abondance infinie supprimerait les vaines convoitises, et je me souviens qu'il voyait toutes les routes du monde couvertes d'arbres fruitiers, où le promeneur n'aurait qu'à lever la main pour cueilHr des fruits délicieux.
D'autres me plaisaient aussi qui, édentés et cordiaux, remontaient à 1848 et se baignaient dans une rhétorique fabuleuse. Ces vieilles barbes avaient des âmes d'enfants et une telle réserve d'espérance que plusieurs siècles n'auraient pu la tarir. Ils me faisaient comprendre le charme fou du romantisme...
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J^uini les nouveaux, il y en avait aussi de très candides, avec une teinte de férocité mystique, toi Malicaucl (je ne me souviens plus de son vrai nom), lequel était absolument sûr que, si on tuait mille homme s choisis parmi les célébrités bourgeoises, la société serait sauvée. Quelquesuns se montrèrent franchement antipathiques, âmes de tyrans ratés, qui vomissaient dei théories tranchantes, et dont les yeux décelaient la haine de revanche ou la férocité native. Kn général, les tranche-montagne étaient de bous enfants, qui adoraient le bavardage, la tabagie, la chopine ou le petit verre. Ils mijotaient dans la fiction ; ils tenaient la clef et les remèdes ; la société était une erreur qu'on pouvait corriger avec quelques retouches un peu brutales, et ils n'avaient aucune idée des résistances que pouvait faire une machine construite aussi péniblement, à travers tant de millénaires. Quoi ! les hommes n'avaient qu'à être comme eux, et ça ■y serait ! Ktait-ce si difficile? Ils ne s'apercevaient pas même que déjà, vieilles barbes, communistes, possibilistes, blanquistes, anarchistes, comportaient tout ce qu'il fallait d'éléments disparates pour s'entre-manger le nez pcii<l mt <les générations.
En somme ils m'intéressaient prodigieusement. Avec eux je goûtais l'essentiel de la psychologie sociale, j'assistais tout ensemble à la formation de croyances et de mœurs nouvelles. J'avais aussi le spectacle de ce qu'il y a de touchant et de comique dans les controverses humaines, surtout quand elles se rapportent à des fins actives.
Souvent, ils m'attendrissaient. Une société, après tout, n'est jamais qu'un total de tâtonnements, et son évolution obscure a besoin de la fermentation des idées : ces hommes représentaient quelque chose de fort respectable, en dehors de l'idée de révolution. Mais cette idée me gâtait to\it.
En posant comme un moyen constant ce qui ne peut être que l'explosion de longues révoltes latentes, les révolutionnaires me donnaient une impression de démence.
N'importe ! Bons révolutionnaires d'antan, j'ai gardé un souvenir très doux de nos rencontres ; vous avez été mêlés aux derniers soubresauts de ma jeunesse : il y avait dans vos âmes une candeur exquise et quelques gouttes de ce lait de la bonté humaine dont parle le vieux Will. Il y avait aussi, hélas 1 les ferments
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• l'antagonisme, les acides de la vanité, les jalouies et les ruses qui, au lendemain des révolutions, recréent les lois d'airain...
J'attendis cinq ou six semaines la décision de Giraud. Elle vint sous les espèces d'une lettre imprécise qui m'invitait à une entrevue. C'était l'heure du destin. Je me retrouvai dans la boutique ombreuse, vis-à-vis du vieux bonhomme plus rouge encore, dont les yeux noirs, opaques, insignifiants comme des yeux d'insecte, me parurent redoutables. Tout de suite, ce fut une profonde douceur :
— La personne qui a lu le livre a été très touchée... elle le trouve excellent... Si vous l'exigez, on le pubUera tel quel, mais on croit devoir recommander quelques suppressions... On croit ne pas devoir vous les indiquer... Un homme de votre valeur saura élaguer lui-même les passages qui font longueur...
Ainsi parlait à peu près le vieux Giraud, d'une voix aiguë, avec un sourire bénévole, et ce fut une des joies vives de ce temps. Je remportai men manuscrit ; je marchais sur les nuées ;
malgré ma défiance, j'ouvris le pigeonnier aux oiseaux du rêve. Tout ce jour, le succès me parut possible... Je me répétais avec ravissement : «La personne qui a lu le livre a été très touchée ! s> Alors pourquoi dix mille, vingt mille personnes ne le seraient-elles pas? L'œuvre était dramatique, le sujet nouveau et à portée de toutes les âmes...
Je fis d'un trait les coupures, assez importantes, et trois jours plus tard je rapportais le manuscrit. La << personne » ne me fit pas attendre. Avant la fin des huit jours, Giraud me dit:
«C'est parfait... Vous avez justement fait les suppressions qu'on vous aurait demandées... Nous sommes donc d'accord... Je vais vous soumettre im projet de traité... »
Il avait sous la main un texte que je !|us à peine, que j'acceptai d'enthousiasme... Je connus quelques jours encore l'excitation agréable et les visions d'im destin comparable au destin de ces hommes dont les noms avaient retenti à tous les échos de mon adolescence.
J'habitais alors rue Gay-Lussac, dans un rezde-chaussée morose, qu'embaumaient parfois les plantes et les poudres d'un her]3oriste. Ce logis
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me dcplai^^aiL bouvcr^iiiciuciu : j'ai toujours raffole (]cs picb, et mon rez-de-chaussée en était ilépourvvj. Heureusement le Luxembqurg était proche, où je retrouvais les arbres et les luxueux nuages. Je ne crois pas que beaucoup d'hommes client autant que moi contemplé les nuages : pi^ trpi^vefî^ les tf^ces de cette passion daji^ I^el^ Harn, l'Immolation, le Bilatéral, où le firn^ament joue CQi^stamment VH^ rqlp. Mes cahiers de notes sont fei^iplis de ces paysage^ qui se font e^ ce défont dans les vapeurs, dans ces vapeurs légères sqjis quoi toute vie continentale ou insulaire ^erait abolie en peu de saisons.
Je n'oubliais jamais leur rôle ; je percevais en eux l'essence de notre vie avec une douceur religieuse. Au reste, j'avais une passion égale pour la Seine et pour le^ moindres rips, pour toutes les petites mares que je rencontf^-is au UQ^rs de mes pérégrinations. J'éprpuve e^cqrp miiintpi^ant ^vcc force le sentin>ei]t qu| pie f^L sait écrire : <j Toute chose de l'eau m'epchante et m'emplit de poésie. Souvent le mot seul suffit pour nVGntrq.înpr dfins Jes plus 4élicieuses rêveries, pour nift faire oublier les tristesses de rh^|;^e présente. Qu'un nuage accoure dans le grand vent d'ouest, qu'une brume s'accroche à la col-
line ou sur la cime des peupliers, qu'une mare fleurisse dans une prairie, que la jolie pluie de printemps s'arrête et reprenne, ou que l'automne pleure à longs traits, tout de suite, je vois les origines, les choses antiques et augustes, nos pauvres ancêtres végétant au bord des lacs, l'Hindou adorant son beau Gange, l'Egypte heureuse de l'inondation féconde, les populations aquatiques de la Chine, les effrayaintes forêts d'Afrique où des peuples nains habitent les marécages, et les confuses, naïves et adorables légendes sur les Hommes-Poissons, les Sirènes, les Ondines. »
Ma vie intime se condensait sur mes enfants. Nell Horn., le Bilatéral, Marc Fane, décèlent la joie que j'avais d'assister à la croissance de leur corps et de leur intelligence, l'inquiétude aussi qui naît perpétuellement de la fragilité de ces petites créatures, qui ont reçu la puissance prodigieuse de croître, ce qui est une victoire sur tout l'univers, mais aussi une faiblesse qui les livre à la multitude funeste des êtres infinitésimaux.
LES DÉBUTS : a NELL HORN »
Vint le temps des épreuves. Elles ne furent pas agaçantes comme celles du Bilatéral. Cependant, elles diminuèrent beaucoup le prix que j'attachais à l'ouvrage, et, lorsqu'il fut mis en vente, j'aurais juré qu'il n'aurait aucun succès. En somme, il n'en eut guère auprès du public. Je revois encore ce pauvre volume, d'un jaune faux, aux étalages des libraires, et surtout à rOdéon, où je ne pouvais m 'empêcher de lui rendre visite... C'était l'été, juillet, en 1886. Presque tous les gens capables de débourser 2 fr. 75 pour un volume avaient disparu. Nell Horn se couvrait de poussière. Je ne m'en étonnais guère, mais je souffrais ; l'ennui semblait crouler sur moi comme un éboulis. Et je me demandais avec effroi qui donc achetait des livres. Combien rarement j'avais vu des acheteurs, je ne dis pas pour Ncll Horn, mais pour n'importe quel roman, fût-ce de Zola, Daudet, Maupassant, les rois de l'heure ! A l'Odéon, on feuilletait démesurément, vingt mains poissaient et écornaient les volumes ; — mais l'homme qui se décidait à verser un écu à la petite caisse était un animal presque fabuleux.
L'été passa ; il devint évident que même le premier mille de Nell, pour lequel j'avais reçu,
ai
TÔRdHES ET LUMIGNONS
avec un plaisir craintif, 250 francs d'honoraires, que mêrhé le préiiiier inille demeurerait jibiit ia plus grande part âiix riiairiè dé Griràud et bôiiipagnie.
Cependaiit, le Ëvre rie passa pas iiiâiierçii. Il eut quelques articulets élogieiix ; il f eut même un bel article. JLe bel article parut, chose étrange, et tout à fait inatteridùe, dans lé Cri du Peuple. Le livre plaisait a Séverine, qui l'avait fait Ure à Fourniètë, Et Fourriière remplit mon cœur d'une douce joie en exprimant son àinour pour ce livre. D'autre part, je rebevàis uhe petite lettre très aimable : Ednidrid dé Gbrlcdùrt m'invitait à lui rendre visité.
Cet événement jouit encore dans nia rnéhibirè d*iin pirivilêge étonnant. Il ttlai-c[iià nlbii àvêhemeht effectif au rang d'homme de lettres. Car je ne conriaissais que de vagues littérateurs, personnages fuligineux âù fond de brasseries fuligineuses. A péihé si j^avàis réhcbritré Méténier, Cim et ùri pàuVlrë gàrçbn nommé Robert Berhier — dans la boutique de GiraUd.
Je parus devant Goncburt, uii mercredi d'automne, non t)às au « Grenier », inàis dans lé cabinet de travail. I)épuis plusiétirâ jburs, j'étais agité, je sursautais la nuit. Ce fut ma
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«lorniôre illusion humaine. J'attendais quelque chose d'extraordinaire. Concourt résuma tout ce qui me restait de culte ; il fit revivre ces figures que construisait mon adolescence avec Lamartine, Vigny, Hugo, Balzac, Musset. Je vis un vieillard plus beau que je ne l'avais imaginé, dans ime lumière ravissante, et toutefois l'entrevue fut banale.
Il aurait fallu le fluide de Daudet pour prolonger un peu la fable du Grand Homme. Concourt se montra très gentil ; il me plut ; j'imaginais qu'il me voyait avec des yeux de voyant, mais il ne me versa aucune hunière ni aucune chaleur. Je lui gardai l'admiration, la vénération dues à toute son œuvre et à la noblesse de sa vie, et, simultanément, je reléguai avec son image d'antan toutes les images héroïques et sublimes au fond des souvenirs d'enfance. Elles y demeurent, créatures de légendes, privées de leurs dernières pulsations, depuis l'entrevue d'Auteuil.
LE GRENIER CONCOURT