CHAPITRE DEUXIEME
LE GRENIER CONCOURT
GONCÔURT, Daudet, titiysmans, Éola.Rodcnbach, Mallanné, Hcrvieu, Bortnctain. Roi, Jean Lorrain, Carrière, Primait, Hennique, etc.
Quand j'évoque le «Grenier» Gotlcourt, liri long cortège de fantômes s'élève du séjour des niâriës. Presque tôUs teux qui fréquentaient là sont dans la téité protonde ; les survivants traînent les os secs dé « l'odieuse vieillesse ».
Le « Grenier » ^tait situé au haut d'une inaison où les Goticourt avaient assemblé la récolte charmante du collectionneur. Autour, on apercevait cent jardins, l'enchantemelit de la vieille France, des arbres, des herbes, des co-
rolies sans nombre : le jardin des Concourt était fin et précieux ; je n'ai jamais vu de plus délicieuses pivoines. Il figurait le séjour des fées claires, mais l'hôte avait une âme chagrine, inquiète et déçue.
Combien vivent encore qui connurent ce beau vieillard dont la tête blanche, à l'église, au théâtre, dominait la foule comme un phare? C'était presque un visage militaire, toutefois afiiné, avec le teint d'un adolescent et des yeux d'un brun rare, délicats et timides. Des cheveux d'argent, drus et bien plantés, ajoutaient à l'éclat de cette physionomie. L'homme était taillé en force, de haute stature et sans lourdeur : Jules de Concourt croyait qu'en d'autres temps son aîné eût fait un beau soldat, un chef de trabans ou de mousquetaires
La voix décevait un peu. On l'imaginait grave et sonore, elle se révélait presque aiguë, presque grêle. Les mains fines et nerveuses, pourtant robustes, décelaient les antipathies de l'hôte plus encore que ses sympathies : elles fuyaient certaines étreintes d'une façon si franche qu'il fallait bien s'en apercevoir.
Concourt a dit de lui-même, avec raison, qu'il était un sensitif. La moindre contrariété
LE GRENIER (CONCOURT
le troublait à l'excès ; la plus .légère critique l'atteignait au cœur : quarante ans de vie mondaine n'avaient guère amoindri sa timidité. Il appartenait à la race qui se livre ingénument, dévoile sans cesse ses faiblesses, SCS vanités, ses jxînchants, seî colères.
Inutile d'être un observateur i)erspicace pour apprendre l'essentiel de sa nature ; mais ses nuances échappaient à beaucoup de personnes. A cet égard, certains, qui croyaient tout savoir, se trompaient étrangement, et Daudet luimême, — de tous les hommes celui qui a le mieux saisi Goncourt, — commettait quelques méprises. Il aurait fallu posséder le même clavier nerveiLX, les mêmes tonalités presque imperceptibles.
L'originaHté de Goncourt résidait là, et cette originalité, qui ne constituait pas un caractère mais un tempérament, trompait Goncourt lui-même.
C'est indirectement qu'ilsefaisaitcom prendre, par de petites touches, par des éclairages obliques. Souvent, il faisait songer aux enfants sensitifs, à cet inexprimable épars, qui touche pen à l'intelligence, pas du tout à la réflexion, et qui pourtant s'élève au-dessus de l'instinct.
Les esprits abstraits ont une tendance à dédaigner ces natures, et c'est une grande sottise.
Quoi qu'il en soit, Edmond de Concourt était aussi inaccessible dans le détail des sentiments et des sensations qu'il était accessible dans les ensembles. Son extrême franchise le livrait à ses ennemis. C'était, selon la remarque de Daudet, un esprit qui parlait tout haut. Ses moindres déconvenues, il les racontait naïvement, il les cor^fondait avec les événements qui intéressent tout un peuple. Un coup d'État, une déclaration de guerre pouvait lui faire écrire : « Je n'^j pas de chance, c'est juste au moment où j'allais paraître { i> 3es ennpmi§ yirent 1^ de l'égoïsme, l 'indifférence à tp^t ce qui m l'atteigna-it pas directement, fût-ce les malheurs de sa patrie. Personne au rebqurs n'a plus an^èrement souffert de nos désastres. Il était patriote avec fanatisme ; il avait pour la France uv\ amoiir jaloux, qui le rendait même injuste pour tous les autres peuples ; les défaites de 1870 lui causèrent un chagrin et une humiliation qui out persisté jusqu'à sa mort.
Néanmoins, j'ai yu ppu d'homi^es exagérer à ce point les iucessantes déconvenues de la vie littéf9,ire. Une piqûrp dans le plus chétif pério-
l^ GRENIER CONCOURT
cliciue \c touchait au vif. << Je suis un écorché ! » disait-il. Il l'était terriblement lorsqu'il s'agissait de ses livres. Une longue carrière, la fréquentation et la rencontre de tant d'individus vénéneux, faux, ironiques, brutaux, n'avaient pu lui faire une philosopliie.Comnie à ses débuts, toute agression le trouvait haletant, effaré, furieux, désespéré, désemparé : la dix-millième attaque atteignait un homme aussi désarmé que la première.
Cela s'aggravait d'un sens pxcessif de la gloire. Cet homme, qui n'avait aucune fpi religieuse, croyait désespérément à l'immortalité 4es livres. Un jour que nous parlions de la fin de la terre, et que j'émettais quelcjnes J^ypothè^es, il m'interrompit 3,veç cpl^rq :
«Alors, j'aiirai trayf4)lé pendant quarante ans, je rne serai privé ^e mille cl^pses qui m'auraient été si agréable^... et tout ça pour que la terre finisse ! >>
Imagine-t-on sentiment plus intense de la dur^? Ce sentiment contribuait à lui faire ime conception très belle de l'art. Personne n'attacl^ait autant d'impQrtance ^ cps œuvre^ fragi|es que l'homme trace avec une plume, des pinceaux ou des ciseaux. C'était imc passion mystique.
Rien ne lui semblait comparable à un beau livre, à une belle toile, une belle statue, un beau bibelot. Ce culte, fervent et continu, transparaissait à travers tous ses actes, toutes ses paroles ; jamais l'homme de lettres et le collectionneur ne s'effaçaient devant les circonstances.
Cependant, lorsqu'il n'était pas original, le beau lui semblait de qualité inférieure. Préoccupé en tout de l'exceptionnel, il voulait que le trait et l'épithète fussent rares, il recherchait avec avidité ce qui, dans la vie, apporte une impression imprévue, une forme inédite, une nuance inconnue. Réactionnaire en politique, c'était un artiste révolutionnaire. A grand' peine, Daudet a pu lui faire airaer un peu Virgile, mais, au total, les classiques lui apparaissaient pauvres, monotones, sans couleur ni saveur. Surtout il leur déniait toute observation fine, toute psychologie nuancée.
Concourt n'avait guère d'idées générales. Elles l'intimidaient, elles le fâchaient ; il inclinait à les croire inutiles et presque nuisiblcL-. Nous étions deux ou trois qui ratiocinions par ntermittences, et qu'il écoutait avec une sorte de frayeur, exclamant par intervalles :
<< Vous me cassez la tête ! »
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Il p)ersoiiiii fiait volontiers la philosophie dans Renan, qui était parmi ses bêtes noires et à qui il déniait tout sens de la réalité.
« Il ne connaît pas seulement la couleur du papier qui tapisse sa chambre à coucher, il voit tout en brouillard, les êtres, l'amour, la nature. Sa pensée nage dans le vide 1 »
J'ai écrit que Concourt était réactionnaire ; il vaudrait mieux dire traditionaliste. En tout ce qui ne touchait pas l'art, surtout la littérature, il détestait le présent. La République lui semblait odieuse et ridicule, l'industrie dégoûtante.
Une petite pièce qu'il a fait jouer au Théâtre Libre résume parfaitement ce qu'il pensait de la civilisation moderne : le chemin de fer, le télégraphe électrique, le feu au charbon, le bateau à vapeur, le téléphone, la démocratie, les usines, tout se confondait dans un mot exécré : le Progrès. Il haïssait le Progrès comme un être vivant, presque autant qu'il baissait Sarcey, et Sarcey représentait pour lui un monstre fabuleux, dont le seul nom l'exaspérait.
Concourt était un grand honnête homme, d'une loyauté extrême, presque extraordinaire.
dans ce monde littéraire où la perfidie domine ; il n'intriguait pas, il n'usait guère de tactique, il restait fidèle à ses vieilles amitiés, dont les plus vives étaient, je crois bien, Daudet et la princesse Mathilde. Son affection pour la princesse comportait je ne sais quelle pointe de vénération tendre, vénération qui se rattachait moins à la personne qu'à de beaux souvenirs, aux étincelants épisodes de ce second Empire où s'étaient mêlés les débuts et les premiers succès. Des réceptions chez la jeune princesse avaient fasciné, souvent ému, les deux frères. Edmond gardait une de ces lueiurs qui ne s'éteignent jamais sur les cimes d'une vie.
Comme -causeur, il procédait par petites touches ; il aimait les définitions en raccourci ; parfois, un trait faisait subitement apparaître le défaut ou la qualité des individus, la caractéristique des événements. Ses propos, pessimistes et satiriques, au moins d'intention, se rapportaient fréquemment à sa propre personne, ou plutôt à son œuvre. Il ne se trompait pas en accusant ses contemporains d'injustice, mais il s'exagérait leur malveillance. Dans un article où d'autres recevaient sur la tête tous les pots de chambre d'un méchant gazetier. Concourt
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n'apercevait que la petite flèche qui lui était décochée. <« C'est la gloire, mon Goncourt ! » disait Daudet, lorsque l'autre se répandait en plaintes éperdues.
Tout de même, les Goncourt n'eurent jamais et n'ont pas encore le rang qu'ils méritent. S'ils connurent des succès, si Edmond eut même les forts tirages de librairie en même temps que les nombreuses représentations théâtrales (Réjane a joué Germinie Lacerteux plus de cent fois), la gloire des deux frères ne fut jamais franche ; leur renom actuel reste fort audessous du renom des Flaubert, des Baudelaire, des Zola, des Maupassant. On oublie trop qu'ils furent des novateurs, que la littérature leur doit une psychologie nerveuse, fort originale.
Comme je l'écrivais, en 1896, « leur analyse ne fut ni la puissante fouille de Balzac, ni le va-etvient de l'agile Stendhal, ni l'accumulation britannique, ni la précision splendide de Flaubert.
Ils manifestèrent la nervosité la plus fine, ils eurent une croyance naïve en leurs propres individus ; ils s'arrêtèrent à noter ce qui semble fugitif et transitoire dans la vie, mais se répète si souvent et influence tellement les destinées.
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que c'est aveuglemeut de n'en pas apercevoir l'importance. Ils décomposèrent des gestes, des faits, des aspects de nature et de cités, a^ec une agilité incomparable, et firent des instantanés merveilleux, dont la somme est une œuvre, une très belle œuvre. Guère d'idées générales, soit, mais quelque chose qui vaut toutes les idées générales : de nouveaux éléments de beauté. On a dit qu'ils avaient révélé des nuances, mais non créé des types. Cela est très faux. Il n'y a pas de types plus types que Renée Maupenn, Germinie, Jupillon, Manette, les Zemganno, la Faustin..» »
On recevait simplement au << Grenier >>. Inapte à cacher ses préférences ou ses antipathies, le maître de la maison manifestait une cordialité inégale : tels visiteurs furent accueillis avec maussaderie, comme ce pauvre géant de Remacle, encombrant par ses gestes destructeurs, ou Caraguel, dont les théories, lancées avec une vigueur agressive, agaçaient Goncourt et Daudet. Je ne sais si Zola percevait le visage renfrogné de l'hôte à son approche et la crispa-
LE GRENIER CONCOURT
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tion de l'avant-bras qui accompagnait une poignée de main extra-moUe. Le maître du « Grenier » détestait Zola : à part quelques éloges de commande, il ne manquîiit jamais d'en dire du mal. C'est un sujet où il devenait presque éloquent. Il accusait le père des Rougon-Macquart d'avoir si largement profité des œuvres d 'autrui, et surtout de l'œuvre des Goncourt, qu'il ne lui restait qu'une manière de puissance vide, un ronron de machine.
Daudet était la figure éclatante du « Grenier »>. Je l'ai vu là de près, pour la première fois, à la fin de 1886 : à mon entrée, il se levait du divan, au fond de la salle, faite de deux chambres dont on avait abattu la cloison; il se dirigeait vers la petite table, placée auprès d'une fenêtre, et que garnissaient du cognac Martel! , des flacons de bière, des cigarettes.
Je ne m'attendais pas à cette marche roide et tn mblante, une nuirche sur le sable et sur les talons. Petit, sec, une chevelure de tzigane, des traits de notre Midi mêlés de lignes arabes, il avait ces beaux yeux myopes, aveugles à distance, qui s'animent et se vivifient à mesure qu'on approche. Il se versa un doigt de fine Champagne et revint vers le sofa.
^Xn ce temps, beaucoup déjeunes l'attaquaient durement. On exagérait ses ressemblances avec Dickens ; on lui attribuait une habileté excessive. J'avais ramassé des oreilles de lièvre, je regardais avec précaution la fine silhouette, le visage un peu long, en chanfrein, mais je ne résistai guère au charme si vivant qui s'exhalait de cet homme. C'était le roi des causeurs.
Pour garder leur taille. Concourt, Loti, Zola, Maupassant, Huysmans avaient besoin de leurs livres. Daudet, égal aux siens, avait encore des réserves de vie qu'il n'a point tenté de rendre par la parole écrite. Toute l'aventure humaine débordait. Son expérience était extraordinaire, sa divination effarante. Dans tous les événements de son existence, il avait porté une âme ensemble passionnée et attentive, ardente et aux aguets, un instinct très fort, et le rythme, la faculté de vibrer en concordance avec la nature et les êtres. Parachevé par la douleur, c'était un philosophe concret, qui remplaçait les idées générales par une pullulation de faits, la plus fine essence de vie.
Quand ça lui chantait, il avait l'esprit des mots et pouvait jouter avec Scholl, ou l'ironie bouffe, et il égalait Hébrard ; en outre, tout
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le clavier des émotions humaines. Un mot l'éveillait. Que de fois l'ai-je vu rêveur, contemplant ses ongles (une habitude mélancolique : il songeait que ses ongles continueraient à croître quand il serait mort), et tout à coup, saisissant au vol im bout de phrase, partant en discours d'enchanteur. Il avait tous les âges, s'intéressait à toutes les situations humaines, franchissait toutes les distances, imaginait toutes les professions. Nous avons eu des causeries délicieuses, sur des fuites do gamins au long de la rivière, par des terrains vagues, dans des fabriques abandonnées, et tout de suite après, de terribles considérations sur l'amour, ses trahisons, ses frénésies, ses lâchetés, ses bassesses ; des explorations dans le fond noir des âmes, des visions sur les manies, les déformations, les demi-foUes des hommes les plus sages.
Homme complet, il avait traversé tout le cycle civihsé et une zone du cycle sauvage. Ce fut durant l'enfance un indomptable vagabond, un coureur de rues, de terrains vagues et de berges, fou de canotage et qui n'admettait pas qu'aucun camarade fût plus que lui téméraire. Il avait assisté à la ruine de ses p>arents et noté les
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phases de la chute avec une étonnante précision^ Pion, en province, il subit les ennuis de l'adolescent pauvre de pécune, riche de passions, riche de rêves. Jeune homme de lettres à Paris, aux jours de disette, il mangea dans les restaurants d'aôamés, dans les bouges des Halles et passa des nuits sans gîte. Petit secrétaire, petit scribe plutôt chez Morny, il épiait la comédie politique et mondaine. Tout s'exaspérait dans ce tempérament frénétique, aux éveils de bohémien lancé hasardeusement dans l'étendue. Convulsives fringales de la femme, beuveries qui n'étaient pas dues à l'intempérance, — sa nature était sobre, — mais au besoin d'être parmi les âmes, les destinées, les clameurs, les sursauts des vivants, Daudet a vécu toutes les détresses, mais aussi toutes les joies des pauvres, les fêtes de quatre sous, les parties de plaisir où l'on biture dans un cabaret de la banUeue pouilleuse, les réveillons où l'on chante autour d'un feu mourant, les brusques ripailles qui succèdent aux longues famines.
Quelle curiosité dans cette conscience ! Quelles envies, — vraies fringales psychiques, — de troquer sa mentalité contre celle d'autrui, et par là toutes les camaraderies, les plus belles»
LÇ G1EMf::l GONCOURI
les plus fâcheuses, les plus nobles, les plus baroques, les plus mélancoliques, les plus joviales...
i Généreux de nature, son rêve favori était de créer des joies, ce qu'il appelait être marchand de bonheur. Je l'ai surpris interrogeant des visiteurs, uniquement pour se rendre compte de leurs désirs, de ce qu'ils auraient voulu avoir pour être contents, quel était leur idéal d'habitation, de mobilier, de confort...
^^,11 méditait là-dessus, il faisait la psychologie du bonheur humain : quoiqu'il connût l'inconscience des êtres et que, le rêve assouvi, ils veulent immédiatement davantage, il se figiu^ait des vies constantes; de petits paradis où l'on oubliait la loi cruelle des humains et des bêtes.
Comme tous les hommes de cette trempe, il avait des puérilités charmantes ; il aimait surprendre les infortunés par la féerie du bienfait où l'on se trouve pris conmie dans un piège. Célibjataire. il eût été follement prodigue ; mais, père passionné, il voulut que la progéniture eût bon rang dans la société, bonne apparence, bonne tenue. En ce sens, il était bourgeois, et bien plus qu'on ne l'eût deviné : un régulier, disait Vallès.
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Véridique au total, son tempérament l'emportait à des << farandoles >> :
<< Je suis un menteur repenti, aimait-il à dire. Dans ma jeunesse, les reflets du miroir étaient trop vifs, je mentais sans savoir, ébloui, et mon Dieu ! pas pour mentir, ni surtout pour en tirer avantage, par plaisir personnel ou pour faire plaisir. Aujourd'hui encore, quand je mens, — rarement, j'espère ! — presque toujours c'est pour épargner une peine, éveiller une sympathie ou une joie. Ne me faites pas dire que je n'ai jamais commis le mensonge pour me tirer d'embarras, non ! Je ne suis pas un saint. Mais ces mensonges-là, je n'en ai pas plus usé que les plus francs, les plus sincères... >>
Il avait le défaut méridional, contre lequel il se débattait, de promettre et d'oublier, surtout lorsqu'il s'agissait de promesses légères. L'envie de plaire et, plus encore, l'ennui de déplaire, lui faisaient souventes fois exagérer ses éloges et sa cordialité ; il avait en horreur une atmosphère froide ou hostile ; il voulait réchauffer et adoucir, chose impossible sans une part de feinte. Il se prenait à cette feinte ; il en faisait aisément une réalité pour lui-même.
Vaillant, il eût été capable d'héroïsme, un
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héroïsme impétueux de charge à la baïomiette ou au sabre. Les muscles, les nerfs et l'instinct agiles, il maniait dextrement l'épée. Je l'ai vu, déjà ataxique, à peine d'aplomb sur ses jambes, ferrailler, contenir un escrimeur valide par des parades, des ripostes précises, — et n'oublions pas sa myopie.
Il serait surprenant qu'un tel homme n'eût pas adoré les femmes. L'amour, l'amour éphémère, l'avait d'abord sollicité à l'excès. Il s'étonne lui-même de ce qu'un charme l'ait fixé : ce fut pour le mariage. Mais, dans sa jeunesse d'incendie, les aventures avaient pour la plupart été foudroyantes, et rarement avec des rêveuses. Il savait reconnaître les femmes de sa lignée ; il avait un sens extraordinaire, qui le trompait bien rarement, et aussi un ascendant que tout observateur discernait facilement en lui.
Au reste, tout en lui attirait, tout marquait un de ces êtres que la nature a construits pour la séduction. C'est à l'amour qu'il reprochait de lui avoir fait commettre les actes qu'il regrettait.
« Parmi ceiLx qui reçurent, fût-ce faiblement, le don de plaire, demandait-il, lequel n'a pas de
lourds reproches à se faire? Je suis un brave homme, après tout, incapable de faire sciemment le mal à qui ne m'a pas offensé. Hélas ! tout ce qui est ténébreux dans ma vie. c'est la faute de l'amour. f>
J'ai dit que, dans le « Grenier », il étaiFTâ figure centrale, le grand premier rôle. C'était sans effort et sans le vouloir. Il y avait quelque chose de saisissant à voir cet homme aiSaibU, très malade en somme, venu souvent avec le visage contracté de souffrance, ressusciter soudain et, pendant des heures, d'une voix merveilleusement précise et scandée, dépenser à flots la verve, la sensibilité, l'observation, plus vivant que le plus vivant des jeunes hommes.
Comment pouvait-il être atteint de ce mal qui immobilise et minéralisé les mouvements, lui si riche d'énergie nerveuse, si précis, si adroit, si preste? C'était tellement contre la logique qu'on se demandait comment il ne se produisait pas en lui une révolution de tout le système, qui chasserait la paralysie. De fait, il avait des révoltes extraordinaires. Je l'ai vu,
LE GRENIER CONCOURT
quand un ennemi l'observait, se redresser, et d'un effort effrayant, marcher ferme, sans broncher, tout au travers d'une salle. Plus tard, quand le mal ayait encore fait des progrès, qu'il ne marchait plus qu'appuyé sur quelqu'un, et pour quelques pas seulement, un jour qu'il sortait d'une maison, au bras d'Hcnnique, pour rejoindre sa voiture, une petite foule était venue, qui l'épiait avec une sympathie apitoyée. Ce fut foudroyant. Il quitta le bras d'Hennique, il marcha comme Lazare à la voix du Christ.
Il souffrait avec un grand courage ; il y avait plus de mérite que la plupart des hommes, à cause de cette sensibilité si aiguë, si passionnée de mouvements, d'êtres et de choses.
Je le revois en hiver, au temps où l'on répétait Numa Rouniestan à l'Odéon, vers le déclin du jour. Des nues d'étain couraient sur Auteuil ; la lumière était livide et comme pesante.
« Êtes- vous content de vos acteurs? demanda quelqu'un.
— Mais qui pourrait en être content? Ceux qui ne voient pas leurs propres personnages !... C'est la même désillusion que pour les paysages annoncés par le guide ! Hier, dans ce grand bateau de l'Odéon, ils m'ont presque fait peur.
Je pensais à un conte de Poë, ce vaisseau chargé d'hommes des anciens temps... Mais eux, ce n'étaient pas exactement des hommes, c'étaient des enfants prodiges avec des corps d'adultes et de vieillards... et peu à peu, cela devenait fantastique, je voyais avec une précision extraordinaire un petit garçon caché dans Mounet, des petites filles toutes fraîches dans de vieilles actrices !... »
Il regardait ses ongles, les yeux un peu rapprochés, avec un demi-sourire :
« La peur !... Comme nous aimons la peur !... Nous voulons toujours revoir l'ogre, la forêt pleine de loups, la trace du cannibale, la lumière qui fuit dans le souterrain !... Avez- vous remarqué comme la peur rend belles les bêtes nerveuses... un pur sang... un chat... et aussi les jolis enfants et les jolies femmes ?
— Elle rend l'homme abject ! remarqua Concourt.
— Souvent, pas toujours ! Elle est si normale... Dans la nature, c'est partout une fuite éperdue !... Oui, nous aimons la peur... Une histoire effrayante, le soir, quand le vent dialogue avec les volets, n'est-ce pas parmi nos plus beaux souvenirs d'enfance? >>
LE GRENIER CONCOURT
Un court silence. Hennique demanda :
— Porcl vous seconde bien?
Un joli rire frise le coin des paupicii ^ ;
— Le Porel, le lièvre... Un souffle, une ombre, un rien !... Comment se risque-t-il à jouer quelque chose? Il ne voit que pièges, menaces et catastrophes... C'est un des mystères de la civilisation que tant de frousse puirse aboutir à un directeur de théâtre... un capitaine qui. d'un bout à l'autre de l'an, doit affronter l'anthropophage à mille têtes, ce public payant qui me fait toujours songer aux sans-culottes et aux tricoteuses !
— Et Numa? fit Goncourt.
— Paul Mounet? Il n'est pas assez de la race...
— Comment? Mais il est du Midi.
— De l'autre Midi... le Midi sombre... le Midi froid... Je ne le savais pas... j'étais surpris de le voir si loin de ce rôle de Numa... Je lui ai demandé : « Vous n'êtes pas protestant Momiet? » Il l'est ! Possible que la rehgion sorte de la race, mais ime race finit par sortir d'ime religion.
Les protestants du Midi, c'est positivement une autre tribu, avec des regards, des paroles, des actes... des mœurs même qui les écartent
de nous... et loin ! De fameux bâtons de longueur, allez, les cultes (i) !...
Zola venait bien plus rarement que Daudet. Pourtant, il y eut une époque où on le vit quasi chaque dimanche. Rien dans la physionomie, le geste, l'allure, n'annonçait un homme d'élite, hors un très beau front, haut et spacieux. Le visage aussi commun que possible, un visage de petit bourgeois mélancolique, et un genre de laideur que les femmes n'aiment point. Il était alors fort gras, et, pour faire place à son ventre, il s'asseyait, les jambes écartées, au bord de la chaise.
Des yeux bruns derrière un lorgnon, des yeux qui n'étaient pas des yeux d'observateur comme ceux de Daudet, des oreilles de dimension moyenne, singulièrement étroites, le nez un peu camus ; un défaut de prononciation assez amusant, qui faisait ressembler ses s à des / : «Nous sommes allés à Fèvres >> pour: «Nous sommes allés à Sèvres ». A part cela, il parlait avec aisance, sans relief. Doué de logique,
(i) Dans un chapitre ultérieur : Daudet à Ckamprosay.
LE GRENIER CONCOURT
tlans une discussion, il montrait sur Concourt et Daudet une supériorité manifeste : il maniait des idées générales et suivait sa pensée, — en d'autres termes, il savait raisonner et tux ne le savaient guère. Daudet, qui avait liorrcur des syllogismes, désignait ironiquement les ratiocinateurs sous le terme complexe : <t les parce que du parce qu'est-ce ». Toute discussion prolongée lui paraissait ennuyeuse et vaine ; il détestait le Narbonnais Joseph (araguel, uniquement pour son opiniâtreté à mettre les points sur les i, à filer les arguments avec une aisance acrobatique. Sans être de la force de Caraguel, Zola savait, dans les limites modestes, soutenir une thèse. C'était plus qu'il n'en fallait pour déconcerter Daudet, pour faire effondrer Goncourt.
Concourt accueillait Zola fraîchement et nerveusement. Il ne pouvait lui pardonner d'être désigné partout «comme le chef des naturalistes* ot l'accusait de manœuvres machiavéliques, outre de nombreiLx emprunts, une utilisation prodigue du talent d'autrui, surtout du talent des Goncourt. Daudet lui-même attribuait à Zola une certaine habileté perfide, rendue plus dangereuse par des airs de franchise, par des
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attitudes de faux bourru. Tous deux lui contestaient les dons de l'observateur»
« Tout est chipé sournoisement !... Le génie du démarquage, le démarquage épique I criait Goncomrt... Et aucim progrès... chaque œuvre exactement à la hauteur de l'œuvre précédente... Tandis que Daudet n'a cessé de se perfectionner,,,
— ïl lui faut tout... la gueule de requin, disait Daudet... Il ne peut supporter qu'un talent lui échappe... Alors, il met votre talent dans ses livres... et finit par se figurer qu'il l'a inventé,.. »
J'ai assisté à une demi-douzaine de discussions entre Concourt, Daudet, Zola. Elles roulaient sur des sujets plutôt insignifiants, Zola avait l'avantage. En dehors de ces argumentations, il n'existait pas devant l'étincelante causerie de Daudet. Même les petites touches de Concourt valaient mieux que les anecdotes ou les remarques ternes du père de l'Assommoir. Zola reconnaissait, avec sa moue un peu amère, qui était une habitude de sa physionomie, l'éclat du grand causeur, mais il ajoutait avec une nuance de dédain':
— C'est étonnant qu'avec un tel esprit il n'ait pas du tout d'idées générales 1
IF GRENIER GONCOIIRT
Cependant, lorsque se présentait un esprit véritablement philosophique, Zola montrait pour l'argunicntation une répulsion presque égale à celle de Concourt et de Daudet. Au delà d'une certaine abstraction, il se rebiffait. Tout ce qui dépassait sa compétence était du « brouillard slave ». Ainsi baptisait-il, indifféremment^ les idées confuses de la jeimesse décadente et des raisonnements très serrés, très clairs, qui relevaient d'une philosophie subtile. On ne petit nier qu'il avait du bon sens, de l'ordre dans l'expression de ses idées, surtout dans leur expression écrite. Ses polémiques sont vigoureuses, bien construites, parfois éloquentes, bornées d'ailleurs et assez naïves. Poiu: le but . qu'elles devaient atteindre (la conquête d'une ' foule), elles ne sont pas loin d'être irréprochables ; ce serait un rude tour de force, pour uil pènseiur supérieur, que de se mettre ainsi à portée l'intcUigcnces moyennes. Zola n'avait aucun L tf ort à faire, il vivait sur le plan de son public.
Quant à soh œuvre de romancier, si elle a vieilli, elle demeure par ses qualités de puissance, de vie, de relief, de couleur. Une œuvre comme l'Assommoir est aussi remarquablement conçue qu'exécutée ; un roman cotnme
Germinal est riche, plein de sève épique. Grâce à sa force d'entraînement, Zola n'est pas ennuyeux, quoiqu'il soit souvent long et qu'il se répète constamment : au reste, chez lui, la répétition est à la fois un procédé, — elle accroît la puissance par accumulation, — et un défaut naturel.
Un écrivain de cette envergure est nécessairement un créateur. Les livres de Zola se dessinent en vigueur au sein de la faune étrange des livres. C'est une personnalité originale, mais pas au degré où le sont un Stendhal, un Balzac, un Dickens, un Flaubert, des Concourt. Balzac a positivement créé une société humaine ; de Stendhal jaillit une psychologie neuve ; de Dickens, une humanité effarante et inouïe ; Flaubert a réalisé une beauté très haute et donné la vie à ce ♦ bovarysme », « qui peut constituer une philosophie particulière de l'humanité (comme le montre un métaphysicien éminent, M. de Gaultier ) (i) ; les Goncourt ont enrichi et assoupli notre sensibihté >>. '. -^j
Au rebours, Zola est un écrivain qui profite
(i) Une philosophie partielle, bien entendu, mais susceptible de développements curieux et subtils. Le « bovarysme » se •retrouve au long de toute l'œuvre de Flaubert.
LE GRENIER CONCOURT
largement du travail d'autrui. Il se documente, et sa documentation englobe les trouvailles de ses prédécesseurs ou de ses contemporains : de là de fréquentes accusations de plagiat. Il bénéficie, largement, de ce qui n'a pas réussi à d'autres ; il passe pour un inventeur et ne l'est presque jamais ; il a le renom qu'on refuse à des précurseurs de génie; il a enfin la grande vente, les gros gains qui excitent d'une part l'envie, mais qui, d'autre part, enflent démesurément une gloire aux yeiLx de la multitude.
Avec cela, c'était un homme malheureux, un âpre pessimiste. Il se plaignait presque autant que Concourt ; il accusait l'injustice des honunes et la cruauté des circonstances ; il lui arrivait de prononcer ces paroles épiques :
— On ne me connaît pas !... On ne me lit pas!
Il accusait ainsi son succès même ; il en faisait le succès d'un homme incompris. Et cet écrivain, « qui tirait à cent, à deux cent mille », en appelait implicitement à la postérité.
Joris Karl Huysmans fut longtemps un familier du « Grenier ». De coutume silencieux,
il exhalait parfois des propos amers, aigres, pleins de termes péjoratifs. A première vue, avec son front bizarre, son crâne planté de cheveux gris qui ressemblaient à quelque plumage ras, ses yeux ronds et funèbres, il faisait songer à un oiseau de nuit, chouette ou chat-huant. Il se tenait mal, le dos en voûte, dans une veste de meunier endimanché ; il avait des mains exquises et fondantes. Son shake hands était bien pli^s mou encore que celui de Concourt ; la jolie petite main ét^it comme un flocon d'ouate. L's^usant, c'est que Goncourt s'en indignait :
— Ça n'est plus une poignée de main... c'est une poignée de gant !
Le dégoût était la caractéristique de l'homme. Tous les plis de sa bouche et de son visage le décelaient. Quoiqu'il fût un causeur des plus médiocres, il trouvait, pour marquer son incessante déception, des épithètes forcenées, des tournures frénétiques, qui ne manquaient pas de saveur (i)...
Il voyait petit, plus petit que les Goncourt ; il rapetissait encore ses visions. Doué d'un sens
(i) Certains prétendent que ce dégoût était artificiel. Je ne le crois pas, niais j'admets upe part d'exagération p^ofess^oi^nçlle.
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aigu de la profanation, il rabaissait presque tout avec une « stridente » férocité ; peu de personnages échappaient à son dénigrement : c'était une vomissure morale. Pourtant, il montrait des admirations ; je n'ai jamais pu me fig^^er qu'elle fussent absolues. Entendons-nous : je ne nie pas sa véracité. C'était un fort honnête homme, mais une âme hystérique, une âme ^rès faible, c^vd eût été plaintive si elle l'avait osé, et qui a fini plaintiyement devant la Vierge et Jésus-Christ. Une telle âme, sujette à de grandes variations, lorsqu'elle était « lancée », ajlai^ jusqu'^ la calomnie, la calomnie inconsciente. ICntraîné par le verbe, obsédé par le besoin de « rectifier » les situations, jaloux ^uss^, comme presque toas les hommes de lettres, il cédait à soi^ humeur sans s'ei^ ^percevoir.
Il était assez pauvre d'idées générales et ne savait pas les manier ; il cherchait l'originaUté avec une passion inlassable et )a rencontrât su^-tout dans les épithètes et dans l'exalta^on de ses dégoûts, La sophisticatiop des alimçnts était une de ses marottes ; il devait en rêver ; chacun connaît ce hvre où s'exaspère la hantise d'un homme à la recj^erche, dans |ps restaurants, d'ime nourriture simple et saine : ce livre
exhale un désespoir à froid ; c'est la confession d'un estomac.
Dans la causerie, il se répétait ; il redisait deux fois, trois fois, presque exactement les mêmes choses. Comme les Concourt, il avait le culte de l'art.avec moins de candeur. Cet esprit à ci ternes, avec des coins aigus d'expérience, se défiait, ne voulait être victime d'aucun << battage >> ni s'incliner devant aucune réputation ou aucune gloire, sans les avoir vérifiées. Jamais écrivain n'usa aussi abondamment du terme salaud • «Ah 1 le salaud !... les salauds !... quels salauds !..>> Cela revenait en litanie dans toutes ses phrases ; plus tard, quand il se fut converti, il s'étonnait de ce que << la Vierge eût voulu d'un salaud tel que lui ». Un fond de mysticisme pouvait s'accorder avec ce tempérament, un mysticisme dyspeptique et ronchonneur. Nous y reviendrons à propos de ses derniers livres. Quoi qu'il en soit, dès cette époque, il fréquentait certains, catholiques, des catholiques bizarres, ricaneurs ou blasphémateurs, tels Villiers de l'Isle-Adam et Bloy. Quand il avait donné positivement son amitié, il était, je crois, fidèle ; ses vrais intimes furent très rares ; parmi eux, je n'ai bien connu que Lucien Descaves.
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Il aim.iit dédaigneusement Goncourt. Il voyait en lui un écrivain « authentique *, jobard, un vieil enfant crédule à qui on pouvait faire avaler toute les bourdes. L'admiration du vieil écrivain pour les Japonais lui faisait hausser l'épaule. Non qu'il niât le talent nippon, mais ce talent lui semblait mesquin devant celui des grands artistes moyenâgeux. Je me souviens de son rire acide, devant une japonerie à laquelle Goncourt trouvait de la «grandeur ». Il me disait :
— De la grandeur ! Une farce, une c... rie devant le beau moyen âge, le moyen âge qui vous prend aux entrailles.
Daudet lui inspirait une antipathie irréductible, qu'il ne cachait guère. Il écoutait d'un air renfrogné les brillantes improvisations du causeur, sans avoir l'air d'en reconnaître la fmesse, l'éclat, la saveur. Parfois, cependant, il riait, d'un rire sec, presque lugubre, avec un grimacement indéfinissable, que je n'ai vu qu'à lui. Daudet montrait peu de rancune ; il eût volontiers accueilli Huysmans ; il le considérait avec curiosité et inquiétude. A la longue, il rendit un jxîu de l'antipathie qu'on lui témoignait avec tant de ténacité. Pour Huysmans,
Daudet était un petit écrivain, sans originalité, et de surcroît, l'emblème du Midi, que le vitupérateur exécrait, à qui H déniait tout pouvoir novateur.
L'œuvre de Huysmans est s?ivoureuse, intense et sèche, riche en minuscviles trouvailles, d'une psychologie personnelle et étroite, colorée, parfois enluminée, acariâtre, pessimiste, agressive, ;nique, injurieuse. 5^ lie serait presque ennuyeuse, à force de monotonie, si elle n'était relevée par des traits barbelés, par un piment d'invectives, un vocabulaire aigu et caustique, par la virulence du dégoût, l'âpreté 4es rancunes, TJne tristesse affreuse s'en dégage, une |a,mentatioîi| ^u vitriol ; aucune littérature plus n^aladive et plus mélancoliquement forcenée : Huysmans garde itne place bii-illante dans les rangs des écrivains funèbres.
rW Paul Bonne tain réalisait alors une des figures dominantes de la jeunesse naturaliste. La tête bien taillée, les cheveux en grosse, le visage agréable n'eussent guère attifé l'attention sans les yeux bruns, couleur de café grillé, dont l'expression était singuhère et tragique. Ces yeux, aventureux, téméraires, à la fois acérés et lointains, néfastes, faisaient augurer que ppn-
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^^mmmmmtmmmHmmÊmmmmmmammmmmmmÊmmmmm rctain scr;ut Uaugireux pour lui-iiicme, que ses propres actos vçndraiei^t Si\ destiaée inclémente»
Un jour que je piiarlais de ces yeux ^ Paudet, il dit !
— Vous avçz raison... Ce sont des ycu.\ « gauches f... les yeux d'un homme qui se tirera une balle dans la tête poiu: terminer des affaires inextricables... ou qui mourra de fiôvro dans une terre lointaine o\\ ses folies l'auront exilé... Je ne puis ip:ie l\gurer qu'il vive longtemps ni qu'il meure nofmalement.
Chariot s'amuse, le roman de l'onanisme, qui faisait encore beaucoup de bruit, ne cessait de valoir des injures et des querelles à Bonnetaiii. Un duel retentissant et sa liaison avec une jolie cibotine achevèrent de le rendre ^ notoire ♦. La cabotine, Marie Colombier, avait publié un volume intitulé Sarah Barnum, où elle ridiculisait, accusait et diffamait Sarah Bernhardt. Accompagnée de Jean Richepin, la Sarah nerveuse, la Sar^ mince comme im câble pénétra chez Marie Colombier, 1^ cravache 4 la main, et fustigea la jolie fille.
Bonnetain, encore fort jeune, avait beaucoup voyagé ; il était plein de souvenirs savoureux ; il connaissait la langueur vénéneuse des pays
jaunes, les longues traversées indolentes, la vie du soldat et du voyageur, presque de l'explorateur : dans une cervelle si jeune, tout cela devait être enivrant.
Peu d'hommes eurent autant d'ennemis : son masque, que la timidité ou la colère durcissaient et faisaient très sombre, ses yeux mystérieux, rendaient plus hostiles ceux à qui il avait déplu. De surcroît, malhabile à manœuvrer les rancunes, il se montrait téméraire et brusque, attaquait au hasard et se défendait gauchement. Crâne, marchant au but comme à l'assaut., il se taillait une place dans les journaux fameux, hermétiquement clos à presque tous les écrivains de sa génération. C'était un pseudocondottiere sans constance, aux actes et aux projets épars, aux aventures subites et sans lendemain.
Sa conception de la moralité se révélait ingénue comme celle d'un Cafre, en sorte qu'il ne cessait de se débattre dans des affaires personnelles et dans des affaires de Ubrairie. Sa courte, mais intense vie coloniale, son mépris de l'argent, élargissaient ses lacunes. Il aimait le faste, il dépensait d'une manière absurde et prodigue ; aucune somme ne durait en ses mains, et il fut
LE GRENIER GÔNCOURT
toujours criblé de dettes. Les dîners, les soupers de-ci de-là dépassaient, en succulence et en luxe, ceux que donnaient les maîtres millionnaires ou des ministres enrichis par le mariage.
Je lui trouvais un grand charme, un charme d'enfant qui fait le matamore. Son amoralité comportait une fraîcheur de sensations délicieuse et une telle naïveté que toute femme en faisait sa dupe. Il pouvait être dangereux, mais par la fatalité qui mêle les questions d'argent à toutes les misères de l'existence : sinon c'était la plus inoffensive des créatures.
Son intelligence vive allait, sommairement, jusqu'aux idées générales ; il avait reçu les dons du verbe ; il les gaspillait, il les étirait en copie. Sous la coupe d'un tyran qui eût réglé son travail et contraint ses actes, ce jeune homme serait devenu un écrivain de bonne race : ses voyages lui faisaient un fonds magnifié par la jeunesse, où il avait de quoi puiser longtemps. TeUes quelles, ses œuvres gardent du charme. Lorsqu'il m'arrive de les relire, surtout l'Opium, En mer, je sens s'élever les sensations innombrables d'une âme encore en formation, tumultueuse de beautés embryonnaires. L'argent le tua.
mÊÉÊÊamÊÊÊimÊtÊÊÊÊÊÊÊÊBaamÊmaÊBÊÊÊmÊiÊeaiÊÊamBÊmÊmmmamiÈt
Je revois son appartement, rue Ballu, le hall ruisselant de tonkineries et de chinoiseries ; je me souviens de quelques soirées de rêve, avec je ne sais quelle odeur d'opium brûlé (deiix ou trois fois, il y eut une fumerie). Personne ne me donna cette sensation « humaine » du voyage. Peut-être la suggérait-il particulièrement : plutôt, sans doute, la ressentis-je si fort parce qu'il était le premier coureur d'univers avec qui j'avais une petite intimité.
Bonnetain n'était pas clos comme Loti ; il avait des minutes d'exubérance, il donnait ses souvenirs sans compter, et comme il n'était pas bavard, la confidence gardait tout son prix.
Nous ne le vîmes pas longtemps. Les dettes l'exilèrent ; il repartit pour les pays des rizières, des buées et de la fièvre ; il mourut ënigmatiquement, les uns disent de maladie, les autres de mort volontaire. On prétend aussi qu'il aima d'une passion dévorante, quoique chaste, urie jeune fille qui était sa fille adoptive...
Déjà pareil à ce qu'il devait être toute sa Vie, Paul Hervieu fréquentait discrètement le
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4 Grenier >. De taille assez haute, un peu voûté ou du moins courbé, le vibugc mince avec un menton lourd, le froht bien coupé, il avait les yeux bleu giis, fins, tristes, ternes et las. L'extrême correction du costiune lui donnait une rcJ)utation d'élégance, maislc corJ)S était pauvre, sans rytlime, sans souplesse, anémique, veui de gtâce, à la démarche furtive.
Je le revois, pensit et souffreteux, d'une réserve constante, à peine rompue par quelque expansion brève, attentif et discret, résolu à né pas commettre de gaffes. Il traita tolit de suite son destin comme une carrière, et cette carrière, il la mena admirablement, d'un bo\lt à l'autre. Il était habile par entraînement plutôt que par nature, et sa finesse, réelle, se révélait soigneusement labourée, hersée, fumée. Jamais il ne semblait quelque part pour son plaisir : il suivait son programme. Ses visites étaient de la publicité ; dans les banquets où apparaissent des hommes utiles, il sut de bonne heure s'assurer une place favorable.
Avec cela, sûr, loyal, peu médisant, et se défendant l'envie, où du moins les actes et les paroles qu'elle suscite. Encore que l'art fût pour lui une carrière, conmie la diplomatie, il en avait
une idée haute : incapable d'aucune vilenie, il savait amadouer la presque totalité des critiques. Son attitude réservée ne lui nuisait point ; elle terrifiait les imbéciles et rendait ses politesses, ses éloges, ses services, plus précieux.
Il ne maniait pas anal les idées générales, pour peu qu'elles ne dépassassent pas une certaine envergure, et il avait un talent sûr, quoique un peu laborieux ; parfois spirituel, souvent subtil, plein de traits justes et bien observés, grave mais entrecoupé d'ironie, à la fois sincère et adapté, personnel au demeurant. Il débuta par des pastiches, et il reste du pastiche dans Peints par eux-mêmes ; mais, son individualité se précisant avec l'âge, dans la deuxième partie de son existence, il imprima sa marque sur ses œuvres.
Pour moi, son chef-d'œuvre, c'est sa vie même. Elle m 'apparaît affreuse et admirable. Cette vigilance perpétuelle, ce soin à poser ses jalons, ces calculs harassants, la multiplicité des soirées et des démarches à laquelle fut vouée sa jeunesse, cela semble vraiment horrible à un homme qui aime la vie. Mais l'aimait-il comme l'aime un êtie robuste? N'était-il pas de naissance construit pour ces tactiques méticuleuses et ces stratégies patientes?
LE GRENIER GONCOl'RT
Son triomphe fut la conciuètc de la Comédie- Française, Il est improbable qu'il pût réussir dans un autre théâtre. Là, le public supporte par tradition ce qu'il ne supporterait pas ailleurs- Hervieu réussit à le dominer, il réussit à persuader qu'il fallait l'admirer. Si son succès ne fut pas médiocre, ce ne fut pas un succès d'amour. Auteur philosophe, d'une philosophie qui ne dépasse guère le « monde », psychologue avisé et fin, concis et austère, il fut généreux surtout pour des créatures privilégiées. Rénovateur de lion, il eut de ces sévérités qui ne blessent guère et corrigent moins encore.
A les comparer à tant d'autres, on ne sckurait refuser à ses pièces une vraie noblesse, le reflet d'une grandeur lointaine et un instinct moral.
Ce n'est pas un homme de génie, et toutefois il s'élève au-dessus de presque tous ceux qui eurent des succès théâtraux, à la fin du xix® et au début du xx® siècle.
Une de ses pièces est belle et forte : la Course du Flambeau. Au reste, la sobriété de son art, dépouillé de ces fioritures qui marquent trop une époque, rendra peut-être son nom durable. Il a de plus pour kii^ce Théâtre-Français, théâtre à
répertoire, qui sait faire réentendre au spectateur ce que celui-ci ne consentirait pas à réentendre ailleurs.
Hervieu, selon ses amis, était charitable et setviable ; il se dépensait beaucoup pour aider des confrères. Nous avons déjà vu qii'il était loyal, probe fet digne : dans une carrière si hàbilettient menée il était vraiment difl&cile d'aVoir 'une conduite aussi estimable que là sienne.
Les jettnes naturalistes du 4 Grenier » l'avaient en exécration, Huysmans le vitupérait, abondamment ; il lui déniait tout talent et même le moindre indice de personnalité. Les yeux verts et tes yeux bleus lui semblaient le sumrtium du démarquage coiiscient ou inconscient :
— Ce lascar-là a tellement utilisé Edgar Poë que, dans une société propre, on lui défendrait désomiais d'écrire 1 Pas d'erreur, en somme ; le gaillard ira très loin... il passera grand homme.., et il crèvera soUs ces crachats d'or, d'argent et de soie qtle distribuent les ministres et les souverains... Ceux qui vivront verront si je nlë tirotnpe !
Mais Daudet en jugeait difïéremment. S'il reprochait à Hervieu une mondanité excessive.
LÉ GRENIER GONCQURT
il lui accordait des dons sûrs ; Mirbeau le couvrait d'éloges et voyait en lui url des deux <t jeunes »> destinés à un glorieux avenir.
Il ne m'est pas ixrmis de nommer l'ailtre
)«Mini\..
Un jeUne homme blond, àujc yeux alertés, froids et intelligeiits, biéh pris dans sa taillé brève, la démarche souple, tiré à quatre épingles et engainè dans une redingote fine, qu'il por- Uiit bien et qu'il âtait soin de boutonner ; lé visage clairet puéril ; une jolie nioustafche blonde, la voix plutôt antipathique (il doit le savoir), voix au timbre aigu, traînarde cependant, une prononciation précise et pourtant bizarté, c'efet Abel Hermant.
Il était lé plus souVeht silencieiut et aussi attentif que PâUl HervieU. Sort intelligertee est vive ; il comjii-end vite ; U tnanid les idées abstraites ; il a de l'esprit qUand il le veut, î^ C'est un îlot. Au *Gtenier», chez Daudet, partout où j'ai pu Id rencontrer je n'ai VU {Jer* sonne communiquer âVéc lUi. Dàiis tiètté Vie où nous sommes tous si seuls, je me figure qu'il est t ncore plus seiil (\\ié les autres. Il ne semble pas
qu'il puisse prendre intérêt à qui que ce soit, en dehors de lui-même, et pourtant on dit qu'il a des tendresses vives.
Il devait jouer le même jeu qu'Hervieu ; il le voulait. Il fut habile, il fut actif, il sut se tracer partout des chemins. Son tempérament l'a desservi. Il n'est pas conducteur. Il n'est pas inducteur. Quelque démon l'empêche de faire le bon geste, de dire la bonne parole. Et toutefois, il a autant de talent que des émules qui firent une carrière complète, sinon glorieuse, connurent les grosses ventes, les longs succès de théâtre et entrèrent de bonne heure à l'Académie Française.
De cet être isolateur, je ne connais aucune méchante action. S'il se << pousse >> avec une opiniâtre vigilance, je ne le vis point employer de procédés illicites ni desservir im confrère. Il semble loyal, bien moins mauvais camarade que tant d'autres qui ont le sourire, la voix chaude, la poignée de main expressive ; mais on dirait qu'il lui est quasi impossible de se montrer amical : il est neutre.
F A l'époque où j'étais novice dans le «Grenier», Abel HermantT venait "de publier le Cavalier Miserey, étude de mœurs militaires. C'était la
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mode alors, parmi la jemiesse littéraire, d'écrire le roman du service obligatoire. Celui d'Hermaot est un des mieux construits ; il lui valut des injures énormes ; le livre fut jeté sur le fumier par les officiers de son régiment, et Abel alla fort galamment sur le terrain : il est brave.
Au « G renier », les j eunes naturalistes ne l'appréciaient guère ; il efïarouchait Goncourt ; Daudet détestait cette roideur si contraire à sa nature, et dont il voyait l'expression féroce dans un roman de mœurs, Nathalie Madorc, que Hermant publia à la suite du Cavalier Miserey. Au reste, il jouait chez Goncourt les personnages muets, aux écoutes, laissant filtrer, par intervalles, un sourire spirituel, un regard aiguisé, où l'on pouvait deviner sa vive intelligence.
Avec son visage exigu, mince et abstrait, ses yeux polaires, sa chevelure flave et son corps très mince, élégant, un peu roide, Emile Hennequin semblait d'abord aussi froid, aussi sec qu'Hermant. Ce Genevois figurait un homme d'extrême-nord, au crâne allongé en cutter, im frère rétréci et anémiédes Scandesdanois. Sa voix
wmmimmimmmÊmmtÊtiÊÊÊtÊÊmmÊmaÊmmÊmÊmKiÊmmimammmm
claire, sg. dictio» précise, je ne sp-is quai de iféticent mêlé à la bravoure des idées, renforçait l'impression de sécheresse. Cette impression était trompeuse. Il avait un fond tendre et de la passion contenue ; il s'attachait aux idées compie aux êtres, et, dans son ho'yn&, U se manifestait intime, cordial, simple et fidèle.
Ce fut un critique littéraire consciencieux, très intelligent et personnel. En quête d'originalité, il la préférait mâle et morale et faisait un effort loyal pour franchir le cercle de ses préférences, pour comprendre ce qui cadrait mal avec soi> tempérament. A cause de cela même, i} était parfois dupe d'oeuvres truquées ou sans issue. Quoiqu'il goûtât l'art, donc le concret, tous ses penchants le portaient à l'abstractipn et lui faisaient appliquer aux auteurs imagés ou sensitifs des définitions philosophiques et sociales : souvent cette traduction se trouvait juste.
Au « Grenier s>, il faisait figure d'exilé. Aucun lien mental ne l'unissait à Concourt, Daudet et la presque totaUté des jeunes. Il cherchait à se faire une synthèse du milieu, il gardait i;n se;;timent de vide, de frivoUté, de corruption et d'intrigue. En somme, c'értait une belle âme
LE GRENIER CONCOURT
intègre, avide de morale, avec un reflet de protestantisme demeuré dans le penseur libre.
Il est clair qu'il n'aimait guère les milieux littéraires et même qu'il les méprisait. Les Méridionaux surtout lui semblaient futiles, tout en façade, en verbe. A cet égard, il devenait extraordinairement partial, acharné à vouloir que partout où le Midi se heurterait directement au Nord, le Midi serait vaincu. Il citait la lutte des Girondins et des Montagnards ; la victoire de Robespierre, Saint-Just, Couthon. Il oubliait Thermidor, Lorsqu'on lui objectait Napoléon, il haussait l'épaule: «C'est pire, disait-il, tant de victoires, pour aboutir à une telle débâcle. Si Napoléon avait été du Nord, la France aurait encore la Belgique, la Hollande, les bords du Rhin I *
A côté de cela, les vues les plus hautes, une large et belle conception de l'himianité.
Sa fin fut tragique. Il se baignait dans la rivière, en été, tandis que Odilon Redon musait sur le rivage. Soudain, Redon le vit s'affaisser et disparaître. Une erreur diinformation le fit confondre avec un autre écrivain : pendant vingt-quatre heures, nous crûmes tous que Paul Margueritte avait péri ; le jeune romancier
put lire de brefs échos nécrologiques où l'on regrettait, bien vaguement, sa disparition.
Carrière, qui apparaissait par intermittences, n'était point, comme Concourt, Leconte de risle, un homme dont la physionomie frappait d'emblée. Il y fallait un peu de temps et d'attention. La tête, plutôt carrée, avait des traits germaniques ; les yeux clairs, et assez petits, avec toute espèce de réveils narquois, paraissaient bonhommes et étaient conquérants. Point d'élégance. Un buste compact, un vêtement négligé, des gestes plutôt lourds. Il baragouinait, il ne pouvait dire sept mots sans ajouter « n'estce pas? » ; sa voix était « couverte », nuageuse. On ne reconnaissait pas tout de suite le causeur, on incHnait à négliger ses propos. Lentement, il captivait. On découvrait le charme caché dans ce nuage. Il y avait de tout, de l'esthétique, une philosophie à fines nuances, le sens des hommes et des choses, de l'esprit aussi, esprit de mots, esprit d'idées, de la critique, de la poésie.
Cet homme assorti à son art voulait que la
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vie s'y pliât ; il s'attachait opiniâtrement à sa manière ; il courait tous les risques de ceux qui ne concèdent rien au goût de l'ennemi : le sinistre marchand de tableaux, le plus sinistre client. Sa personnalité à l'abri, son art sain et sauf, Carrière savait manœuvrer. Pour le peintre, ce n'est pas le public qu'il faut vaincre ; le public achètera le jour où les critiques et les amateurs militants auront cédé. Les personnes qui veulent des toiles dans leur salon ou leur galerie, bien souvent ne prennent pas les œuvres qui leur plaisent : leurs choix se porteraient sur des platitudes. Elles recherchent une valeur ; et, incapables de la déterminer elles-mêmes, adoptent les opinions des compétences. Les compétences, à vrai dire, sont hétérogènes et chaotiques : il y en a pour Bougucreau, pour Meissonnier, pour Détaille, mais aussi pour Corot, pour Millet, pour Manct, pour Courbet, pour Monet, pour Degas, pour Raffaelli, pour Renoir, enfin pour Carrière. Elles bataillent.
L'acheteur finit par savoir grossement leurs [nuances. S'il croit à la tradition, il suivra [ceux-ci ; s'il veut du neuf, il écoutera ceux-là. lAu reste, pour le neuf, il y a toujours un retard
de publicité qui peut reporter la célébqté d'un peintre après sa mort.
Carrière le savait bien • il s'efforçait d'obtenir un acompte de gloire durant qu'il était encore de ce monde. Il portait le fardeau d'une famille, qu'il adorait et qui était nombreuse. Avec une dignité d'autant plus grande qu'elle correspondait à une foi profonde. Carrière faisait sa propagande par le verbe. Il expliquait minutieusement ce qu'il prétendait réaliser ; il éclairait à fond les cerveaux plus ou moins lents et ppnnaissait l'influence irrésistible de la répétition ; il répétait sans cesse, en variant la forme. Ainsi, les articles utiles se trouvaient en quelque f3.çon inscrits dans la mémoire des critiques : ceux-ci croyaient avoir inventé les théories suggérées par le peintre et composaient leur étude avec une facilité qui les enchantait.
Carrière se fit ainsi des prosélytes et des propagandistes qui avancèrent assez l'heure de la célébrité pour qu'il en tirât quelques avantages sa vie durant. Certes, ses gains demeurèrent modestes et bien inférieurs à son mérite ; mais, si un mal féroce ne l'avait emporté avant l'âge, 41 eût connu des victoires morales et des profits appréciables.
LE GRENIER CONCOURT
Avec moins de scrupules, pendant sa vie niême, il pouvait, sans déroger, vivre largement. Un grand marchand de tableaux offrit une annuité considérable, à condition que Carrière lui assurât le monopole de ses œuvres. Il ne demandait aucune concession, il acceptait en bloc tout ce qu'il plairait à l'artiste de peindre. Offre bien séduisante pour le père de famille, et toutefois Carrière la déclina: il craignait qu'un tel traité ne le menât à transiger avec sa conscience.
Si Carrière se faisait de son art l'idée la plus hautaine, il voulait pourtant qu'il eût un rôle social : la peinture, croyait-il, peut exprimer des sentiments généraux propres à accroître ensemble le patrimoine de la beauté humaine et son patrimoine moral. Mais il répudiait les niaiseries emblématiques qui correspondent aux niaiseries des politiciens. C'est par une suggestion ensemble immédiate et lointaine, empruntée à ce que la vie a de plus profond, voire de plus mystérieux, qu'il prétendait agir sur la mentalité de ses admirateurs.
Carrière, satirique, n'épargnait pas ses confrères ; ses traits, aigus et cuisants, étaient parfois effarants de vérité ; il leur dut des inimitiés sauvages.
Aucune vie plus simple. L'instinct de famille le dominait dont il tira ses plus belles inspirations. Sa femme, ses filles, servirent constamment de modèles à ces scènes, à ces portraits intimes qui condensent son talent et ses conceptions. 11 courut le risque de devenir monotone à force de puiser à cette source, à force de se confiner avec les siens dans sa petite île. De-ci de-là, il faisait un saisissant Daudet, un Daudet Christ, livré aux bourreaux que l'homme abrite dans son propre corps, un Concourt sous une brume qui en faisait un fils plus ressemblant du xviii^ siècle, un Gallimard symbolique, une Mi"6 Gallimard immergée dans le rêve, un tragique Verlaine.
Sa fin fut une passion. On le croyait guéri d'un cancer à la gorge. Je me souviens de sa gratitude presque religieuse pour ceux qui l'avaient soigné. Il me disait, un soir :
« Je ne connaissais pas la bonté humaine, je ne soupçonnais pas les liens admirables qui nous unissent à des inconnus... Quand je pense aux chirurgiens, aux médecins, aux infirmiers qui m'ont soigné, j'ai envie de joindre les mains et d'adorer l'humanité... »
Il portait une grande cravate noire, qui lui
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donnait un air Restauration. Comme j'étais pessimiste, ce soir-là, il me dit des choses bonnes, consolantes, qui d'ailleurs ne me consolaient point...
Son mal reprit. Il sut qu'il allait mourir, et il regarda l'opération qu'il allait subir comme une manière de suicide confié à ses amis. L'of>ération fut sinistre. Il ne demeura qu'un pauvre être muet, suffoquant, dont l'agonie diura plusieurs mois. Carrière endura magnifiquement son mal, avant tout préoccupé de ne pas laisser voir aux siens qu'il connaissait son sort. Ceux qui le visitèrent durant cette longue agonie gardent le souvenir d'un héros de la souffrance.
Le Rodenbach mondain, aux cheveux blonds en mousse, au visage nordique, mais d'un nord vivant, nerveux, mobile, aux yeux ambrés entre des paupières anguleuses, ne révélait que par intermittences le Rodenbach des béguinages et de Bruges la Morte. Elégant, avec des crocs en jambe à la mode, un Van Dyck frêle, tourmenté j>ar un appareil digestif capricieux, il avait l'air plus jeune que son âge. Il causait agréablement.
ayant vu et emmagasiné beaucoup de choses, et montrait une entente des détails par quoi il damait le pion à la plupart des jeunes naturalistes.
Il y avait en lui je ne sais quoi de provisoire dont je me souvins lorsqu'il décéda prématurément. Ni triste, ni gai, sénsitif, et sautant vite d'une humeur à l'autre, il m'a raconté nombre d'anecdotes et récité un total respectable . de vers, le plus souvent issus de lui-même. 11 avait de l'érudition, une érudition étroite et sûre ; il vous citait à l'improviste quelque passage inconnu d'un écrivain qui éclairait une discussion.
Famiher des répétitions générales, il aimait sans doute le théâtre, ou recherchait la publicité, l'un et l'autre, je présume. Noblement ambitieux, chérissant son art d'une manière nuancée, pure et loyale, il avait pourtant ses nienus trucs pour atteindre les critiques, mais sans abus, sans basse concession.
Au << Grenier », écouteur naodeste, il tie craignait pas de prendre la patole ; dans sa maison, c'était un hôte discret et charmant. Je me souviens d'une journée, près de Val vins, où il occupait une espèce de cottage à la Saison oU à
LH GRENIER CONCOURT
l'année. Il me conduisit d'abord chez Mallarmé, qni nous invita à une promenade sur le fleuve. C'était le grand été, des feux prolongés, de fastUeiLK déclins, des crépuscules plongeant si profondément dans la nuit qu'ils semblaient ne plus devoir finir. Mallarmé portait un jersey de laine bleue, et, manches retroussées, on eût dit d'un matelot des Côtes-du-Nord^ Il ramait doucement, tout en causant de sa voix sombrée et channante. Je le sentais, ce jour, plein de bénévolence . de résignation, presque de quiétude^ Dans la beauté de l'heute, si lente, nous parlions des rêves de l'homme et defe choses immortelles:
« Si l'on ne désire pas avoir vécu éternellement avant, disait Mallarmé^ je ne tomjjrends pas qu'on désire vivre éternellement après. Lé néant avant la naissance doit effrayer ou rassurer autant que le néant après.
• — Si nous avotls commencé, fis-je, nous devons finir... L'immortalité ne permet aucune coitpure dans l'éternité.
— Je le ctois, reprit Mallarmé... j'ajouterai que l'immortalité exige que nous soyons, d'une manière ou de l'autre, im abrégé de l'univers. Il faut que l'essentiel du monde soit en nous, sinon aucune immortalité n'est possible^
— Et que croyez- vous?
— Je ne sais. J'espère peu... mais je fais comme si j'étais immortel, puisque, ep. toute chose, je cherche une synthèse... puisque je poursuis, ah ! sans espoir de les atteindre, quelques symboles qui exphqueraient l'infini.
— Regardez ce fleuve, sa réalité est un écoulement. Et cette lumière qui semble immobile, elle est faite de trillions de palpitations pendant la durée d'un battement de cœur. Ecoutez ce cœur lui-même, il marque l'instabilité sans fin. Le seul symbole est la destruction.
— Il y a des lois ! Et les atomes ne sont-ils pas indestructibles?
— Les lois sont obtenues à coup de pouce ! On doute de l'éternité des atomes... Leur destruction m 'apparaît comme une certitude (i) ! »
Mallarmé secoua la tête, et traînant ses rames, il dit des choses belles et brillantes sur l'art de capter l'univers dans les symboles.
Au soir, nous dînâmes devant l'étendue fabuleuse vers quoi s'écoulait le fleuve. C'était la création des mondes. Ils se renouvelaient innom. brablement dans un couchant posé sur la cime
(i) Nous sommes en 1888, dix ans avant la découverte de la radio-activité.
LEIÏ GRENIER CONCOURT
des trembles. Un vin vii auimait nos veines. Mallarmé et Robendach parlaient merveilleusement des poètes. Des strophes nostalgiques se mêlaient aux feux tendres des nuages. Mes compagnons évoquaient Villiers, puis Baudelaire. AlaiUinné montrait un Viiliers en proie aux beaux délires, mêlant la musique et Baudelaire dans un enchantement d'âme qui s'emparait de l'auditoire. Nous demeurâmes longtemps avec les Fleurs du Mal. Le destin de Baudelaire oppressait Mallarmé. Il dépeignit l'impuissance s'abattant sur le génie et rongeant le verbe, l'hominc plongé dans le désert de l'Aphasie.
Rodenbach parla de la lin des civilisations. Il estimait, avec Théophile Gautier, que Baudelaire en avait exprimé la poésie dernière.
— Et sans doute, dis-je, Baudelaire sait p<'indre la décadence, le découragement des époques défaillantes. Mais ni les Symboles, ni Ja Mort des Afnants, ni tant d'autres poèmes en vers et en prose ne sont décadents. Les Symboles pourraient être signés par un Walt Whitman subtil et la Mort des Atnants par tout lyrique sombre.
♦ C'est l'individu qui me frappe chez Baude-
laire, la révolte du fils de vieillard, et de l'orphelin, le désespoir épouvantant de l'homme saisi dans les rets d'un mal qui tuera le meilleur de lui avant la mort. Comme poète de la décadence, il lui manque la discrimination de son époque. Il n'entend guère la civilisation contemporaine ; il est plein de préjugés antiques. Le vrai poète d'une décadence sera l'homme qui aura bien compris son époque et saura pourtant qu'elle exprime une agonie, Baudelaire, c'est, au rebours, celui qui ignore, qui veut même ignorer, ce qui ne signifie rien contre son talent, ou plutôt son génie.
« Son mépris pour ce qu'il ne comprenait point fut peut-être salutaire ; il y aurait un vide dans la poésie française si cet homme n'y avait paru. Peu d'artistes, d'ailleurs, ont vu clair dans leur époque. Le grand Balzac est plein de trous ; Hugo s'enthousiasme à vide ; les vieux aèdes, depuis Homère (et avant) ne cessaient de louer les ancêtres.
J'ai souvent revu Rodenbach et toujours avec plaisir. Toutefois, notre dernière rencontre fut mélancolique. Il était émacié et pâle, même jaime, les prunelles troubles, les sclérotiques malsaines. C'était au boulevard, au sein de l'in-
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cohérence. Il se plaignit longuement de maux complexes ; l'avenir l'inquiétait. Un pressentiment me vint et me remplit de compassion. Je lui parlai de ces êtres délicats qui néanmoins vivent de longs jours ; je citais Voltaire, le Vénitien classique, une de mes tantes, malade éternelle, qui avait résisté jusqu'à près de quatrevingts ans, alors que tant de gens robustes succombent prématurément. Il écoutait, avide, avec un plaisir évident, il souriait... Je ne devais plus le revoir.
Peu de temps après, un << coupe- toujours » lui ouvrit le ventre — trop tard — et le pauvre Rodenbach succomba... Je revois encore sa veuve, le visage rougi de larmes ; j'entends la salve de peloton qui saluait le ruban rouge du défunt (i).
J'ai parlé de Stéphane Mallanné. A peine si
|e le vis trois ou quatre fois au 4 Grenier ». Cet
lomme, petit et mince, souvent vêtu d'une re-
ingote de professeur, au premier abord ne
lyait guère de mine. Le visage rougeaud dé-
(x) C'est une coutume abolie.
mÊÊmÊÊÊÊÊaKKmmmmmmmmmmmmmmÊmmÊmmmmm
robait sa finesse aux regards inattentifs ; les grands yeux gris étaient pleins de séductions secrètes. La voix voilée et rauque annonçait une affection du larynx qui devait être mortelle. Mallarmé parlait doucement, avec beaucoup de grâce, d'une façon délicate, parfois assaisonnée d'une légère emphase ; il avait un joli geste qui semblait jeter les mots comme oiji jette des fleurs. Parfait gentleman d^ le;ttres,à qui je n'entendis jamais proférer un propos rude, et encore moins brutal. Toute sa personne était courtoisie, tolérance, bienveillance naturelle ; avec cela, une fidélité stricte k ses idées «t à ses admirations.
Nous nous rencontrâmes .un peu partout, cjbie?; des amis, à des banquets, à des expositions, à des << générales >> et fort souvent à des funérailles. C'est en accompagnant des morts que nous eûmes les conversations les plus longues. Je ne crois pas que nous ayons suivi ensemble un enterrement sans entamer quelque causerie. Il écoutait bien, puis il répondait avec finesse et savait généraliser. C'est lui le vrai symboliste, qui voyait du symbole en toute chose, un arbre, un événement important ou futile, un encrier, voire un haut de forme.
LE GRENIER CONCOURT
Tantôt graves, tantôt légers et délicatement ironiques, ses symboles avaient toujours de l'imprévu et de l'agrément. Sa conversation se manifestait précise, en contraste avec ses écrits de la dernière manière L'écrivain se voulait abscons; on sait qu'il aimait à dire qu'un poème est im mystère, ce qui n'est point faux ; sans une part d'imprécision, il n'est guère de poésie.
Alidor Dclzant aimait à raconter l'anecdote suivante. Aux funérailles de Verlaine, Mallarmé avait prononcé un petit discours ravissant et fort clair. Delzant invita le poète à déjeuner chez le père Lathuile, avenue de Clichy.où l'on fricotait bien et où les écrivains de la fin du siècle connurent de savoureuses bitures. Un reporter vint saisir Mallanné et demanda le texte du speech.
Mallarmé prit du papier et de l'encre — 4 quel symbole, disait-il, cette eau noire pour fixer la lumière de la pensée I » — et remplit les pages de sa fascinante écriture.
Puis ses sourcils se froncèrent, son regard s'éloigna ; la plume se mit à tracer des barres et à les remplacer par des énigmes. Enfin Mallarmé remit au reporter un discours qui devait désespérer les lecteurs du rtfm/>s (est-ce leTemps,
je n'en suis plus sûr?) Et se tournant vers Delzant, d'une voix péremptoire :
<< J'ai mis un peu d'ombre !.,. >>
A partir d'un certain soir, la sympathie que j'éprouvais pour Mallarmé se mêla de compassion. C'était à l'issue d'un dîner, un dîner qui m'a laissé un souvenir de prestigieuses cailles sur canapé. Au fumoir, tandis que l'hôte nous tendait un jeu varié de cigares, quelqu'un parla de l'insomnie :
«Oui, fit Mallarmé... c'est assez pénible... au commencement surtout. Moi, il y a douze ans que je ne dors plus. >>
Je connais l'insomnie, elle m'iiispire une irrépressible horreur ; je crus avoir mal compris :
« Vous voulez dire que vous dormez peu. . . ou mal? fis-je.
— Du tout... je ne dors pas... je suis éveillé vingt-quatre heures par jour. »
Il parlait de sa voix la plus douce, mais aussi la plus péremptoire.
«Alors, repris-je, oppressé.... vous avez positivement passé douze années sans dormir ?
— Sauf une seule fois... un soir que j'avais bu un verre d'eau très chaude, avant de me
LE GRENIER CONCOURT
coucher. Cette nuit-là, j'ai dormi... C'est tout. Depuis, maints autres verres d'eau cliaiule n'eurent plus la même vertu.
— C'est terrifiant !
— Moins que vous ne croyez. On s'habitue... On pense tout bas... lentement... mais avec lucidité... L'homme aurait pu vivre sans sommeil... Ce n'est pas un vrai besoin... c'est une faveur ! »
Je gardais un doute. Cependant Rodenbach m'a parlé d'une nuit de veille, où tout le monde dormassait vers l'aube : seul Mallarmé était parfaitement éveillé.
Dans un coin, parfois, on discernait le comte Primoli et Ganderax. Ganderax porte un corps robuste sur de petits pieds finement vêtus. Le visage est plan, la barbe opulente. Il parle par intermittences ; j'ai l'impression qu'il connaît prodigieusement de choses et de gens ; l'œil myope prend une acuité extraordinaire quand il examine des épreuves ; le sourire est un peu désabusé, un peu las et subtil ; la tête s'incline sur une épaule, et la physionomie est
distraite. Je lui ai entendu dire des choses captivantes, qui me. révélaient des êtres jusqu'alors projetés en ombres chinoises. Tout Paris connut sa passion dévorante : la correction des épreuves et des manuscrits.
Au temps où il dirigeait la Revue de Paris, rieti de plus surprenant que les épreuves qu'il renvoyait atlx écrivains après y avoir inscrit ses observations et ses corrections préalables. Sur chaque page, hérissée, dans tous les recoins, de lignules, de croix, de flèches, de ronds, s'enchevêtrait une écriture miraculeusement minuscule et lisible.
Il poursuivait avec fureur les allitérations, les répétitions, les néologismes, les archaïsmes, les épithètes trop rares, les tournures lourdes ou « duriuscules », et jetait des remarques sévères, plaisantes ou ironiques.
Pour beaucoup, c'était un supplice. J'avoue que j'y pris plaisir. Les observations de Ganderax se trouvaient presque toujours justes et très profitables. J'aurais aimé que chacun de mes romans lui passât par les mains. Avec une perspicacité diabolique, il vous arrachait vos mauvaises herbes, il vous corrigeait de manies fâcheuses, il découvrait la moindre incorrec-
LE GRENIER GO N COURT
tion iiii miscioscopo, — et le snil péril, c'est que. par un besoin trop fort de tradition, il abattait souvent les tournures originales et les métaphores personnelles. Mais, d'une courtoisie extrême, il vous invitait par avance à vous défendre et n'insistait pas lorsque vous vous défendiez.
Pour ma part, je ne pense pas qu'il m'ait rieti fait enlever d'essentiel, tandis qu'il m'a incité à abandonner quelques manies fâcheuses. Qu'il me permette de lui exprimer ici ma gratitude fort sincère.
Quaht ail' comte Primoli, je le connais bien peu, ayant eu trof) rarement le plaisir de Tentendre se servir de la parole articulée^ Je me rappelle un agréable sourire ; il faisait des compliments de prince héritier, d'une généralité peu compromettante. Parfois, im éclair de malice, un mot incisif, tel le bond d'un brochet sur un étang tranquille.
On a dit qu'il ressemble fort à Napoléon. Je ne m'en fusse pas aperçu de moi-même. Bonnetain disait à ce propos.
4 Un homme seul est insuffisant à découvrir la ressemblance; il fatit se mettre plusieurs... avec un cicérone. *>
Je crois aussi que le comte Primoli était grand amateur de photographies.
Un grand garçon qui se tenait mal, épais, assez rosse et s'en vantant : << Je suis rosse, au fond ! » de manières tantôt polies et tantôt presque brutales, tatillon, demi-érudit, envieux, observateur qui observait mal, avec de l'esprit par éclipses, un esprit qui avortait le plus souvent, quelque chose comme la larve d'un talent maigre et acide, et voilà le comte Robert de Bonnières. Avait-il des amis? Je l'ignore. Il n'était point fait pour en avoir.
Il médisait avec délices. Parce qu'il avait de nombreux « tuyaux », on prenait, certains aprèsmidi, plaisir à l'entendre. Au milieu d'une conversation, soudain il vous tournait le dos, attiré par un arrivant ou par une voix, et rien qu'à son geste ou sa grimace, on le percevait déséquilibré. Mauvais camarade. Vers 1891, Pavlovski et moi publiâmes au Figaro une traduction de la Sonate à Kreutzer. Nous l'avions directement traduite du russe et baptisée la Sonate de Kreutzer. Cela peut s'écrire, évidemment, mais
LE GRENIER CONCOURT
c'est conlit; l'usage. Bounières s'en avisa ; il aurait pu me le dire gentiment, je lui en aurais eu de la gratitude. Il préféra avertir directement Magnard avec des quolibets et me desservit, alors qu'il affectait de la sympathie pour mon œuvre et pour moimême.
Ce méchant garçon a laissé quelques livres. Son petit roman de mœurs hébraïques renferme des observations attrayantes ; ses Mémoires d'aujourd'hui ont pris des rides ; la plupart des personnages qui y défilent sont oubUés : il leur donne des physionomies de fantoches.
jVimo de Bonnières, longue, mince, flexible, « mousseuse », avait un délicieux visage et des yeux d'enchanteresse. La silhouette me reste fixée dans le souvenir ; je la revois un jour d'été, devant la fenêtre du fond, dans une robe éclatante et un grand chapeau, qui l'arrosait d'ombres et de reflets mauves. Elle avait l'esprit acéré et savait, avec des façons exquises, lancer le trait ; je n'ai jamais eu l'impression que ce fût trop méchamment. Elle devait un peu s'ennuyer avec cet homme strabique et aigri ; on prétend qu'elle avait de l'ambition
pour lui et qu'elle s'atttistait de ne pouvoir le faire reluire...
Avez- vous connu Louis Mullem, sa tête de Turc, mâtiné d'Arabe? Les yeux enfermés dans des peaux énormes souriaient avec une ironie discrète ; il avait les cheveux crépus, les jambes basses, le buste pot à tabac. Type du causeur à mi-voix, presque à voix basse ; je l'eusse écouté pendant des heures. Combien d'hommes parvenus aux grandes notoriétés, dans le tonnerre des gazettes, ne valaient pas ce pauvre Mullem, alors secrétaire de rédaction à la Justice, où il travaillait humblement dans d'humbles vêtements, miteux, décolorés, enfumés...
Il marchait eu tapir, à petits pas lourds ; on voyait tout de suite que c'était un animal d'appartement, étranger aux choses musculaires, cuit et recuit dans des ambiances malsaines, obscures, tabagiques. Il avait du trait, il émettait les mots qui {ceignent au vif les tares, les vices et les ridicules : ce talent redouté ne l'a jamais rendu redoutable. « Son sourire le perd, disait Daudet., et ses yeux de bon chien ! Avec
LE GRENIER CONCOURT
des yeux froids et un sourire piiicé. il ferait trembler la littérature !♦
Mullem détestait cordialement Clemenceau, qui lui semblait un monstre d'égoïsme et finit par médire fort de Daudet ; jusqu'à la fin de sa vie, il ignora que Daudet, secrètement, avait payé Lemerre pour publier Us Contes d'Amérique. Ces Contes d'Amérique sont à peu près toute l'œuvre de Louis Mullem. Ce sont des contes fantastiques, qui ont du mérite et décèlent l'inventeur. Mullem était un musicien de haute envergure ; je m'attendais toujours à lui voir sortir une œuvre ; si cette œuvre était en lui, il l'a emportée dans la tomjje (i).
Une ombre mélancolique, dans un rockingchair, le double rocking-chair des tétes-à-tête, figurait Edouard Rod. Presque de haute taille, mince, le profil hgure, avec des vestiges de triste Sarrasin, les yeux bruns un peu dépolis, le teint brimieux, la démarche fantomale, il devait en ce temps vivre dans ime perpétuelle inquiétude. Sa voie était pénible, hérissée, la pauvreté
(i) Oa m'a afllrmé qu'il avait fini par aimer CIttneiioaau.
l'accompagnait sans la liberté sur la montagne. Il voulait passer et comment faire? Rod n'avait ni l'éclat, ni la finesse glissante ; il procédait par la patience, la durée, une volonté terne et qui savait ployer.
Il était alors l'auteur d'un livre intéressant, le Sens de la Vie, livre grisâtre, avec des élans, des analyses chagrines, un dégoût mâtiné d'ardeurs confuses. Naturaliste d'abord, il s'était repris. Emu de velléités révolutionnaires — en art — il n'avait rien pour les exprimer, et sa carrière, de surcroît, les entravait. Il faisait alors la navette entre la Suisse, où il séjournait, et Paris. Personne ne faisait autant de démarches : il comprenait la nécessité de ne blesser aucune puissance bien établie et de ménager les réactions, où sont les revues bien payantes.
Huysmans l'appelait le brochet protestant. Mais Rod n'était pas un brochet, c'était un pauvre homme qui ne pouvait rien espérer d'un coup d'éclat, à qui les clans littéraires n'eussent donné qu'un grade de caporal. Il chemina. Il ne pouvait réellement pas trotter ni galoper. Sa conversation était morne, sagace, elle instruisait si on écoutait longuement.
Tant que sa situation demeura misérable, il
LE GRENIER CONCOURT
fut méfiant et ildutparaîtreintrigantà ceux qui aiment ces manières ouvertes qui cachent tant (Je iiiensongos. A mesure que sa situation s'améliorait, Rod devint plus aimable et plus obligeant, mais il ne fut jamais de ces hommes avec lesquels on comnumique à pleines baies. Quelque chosede secret lui restait, une vague allure de fouisseur, et l'aspect fantomal qu'il avait sans doute de naissance.
On l'estimait dans les rédactions importantes, comme la Revue des Deux Mondes, où il fallait plaire à l'homme de Toulon. Il avait des amis disparates, qu'il fréquentait dans leurs districts respectifs ; il trouvait moyen de n'irriter aucune conviction, — j'entends aucune conviction tenue pour importante par ceux qui la professent.
Je me demande où iront ses hvres? Ils ne sont pas sans valeur ; leur style s'est perfectionné avec l'âge, resserré, éclairci ; peu s'en faut qu'ils n'aient acquis de la couleur ; ils sont intelligents, 11 y a des mentalités assez nombreuses auxquelles ils correspondent ; je ne vois pas de raison précise pour que'ces personnalités n'aient pas une descendance à leur iniage. Alors, Rod garderait un public. Le danger est que son art est à la marque d'une époque et que, de plus.
mmmmmmmmmmmmmmmmtmmmmmmmmmmmmm
cet écrivain n'est guère difficile à remplacer par des équivalents. Il semble qu'il ait à peine fait usage de ce qu'il avait de plus personnel et qui aurait peut-être ajouté un chapitre curieux, quoique étroit, à la psychologie contemporaine. Signe grave : je n'entends plus prononcer son nom.
Adrien Remacle avait la stature d'un géant, et non d'un géant poussé seulement en hauteur ; le squelette, la chair étaient en proportion de la taille. L'homme n'avait pas l'impassibilité des colosses ; il se passionnait, s'impatientait, s'enthousiasmait, et mystique, occultiste, se mêlait aux gens qui tentent de fouiller dans les plans surhumains. Sa forte charpente circulait dans les milieux brûlants et vitupérateurs, où la jeunesse se préparait à refaire le monde. Il n'avait pas en lui l'attrait ou l'autorité qui faisaient suivre les Moréas, les Adam, les Kahn, les Bouhélier. Son agitation, incohérente et discontinue, s'exprimait par à-coups, n'impressionnait ni le disciple ni l'adversaire.
Remacle tenta maintes aventures. Il dirigea une revue, il se crut inventeur, etlefut peut-être;
LE GRENIER CONCOURT
il chercha dos capitaux pour exploiter des mines.
Un jour, on l'interna dans une maison de santé : il m'a si logiquement expliqué que c'était un complot que j'ai garnies doutes les plus nets sur sa prétendue folie^lutôt serais-je disposé à croire qu'on a abusé de son habituel erratisme. Ce genre d'homme ne m'est pas étranger; j'en ai connu un qui vécut jusqu'à près de cent ans, toujours dans un état do demiexaltation, et tout de même sain d'esprit. Le géant gardait de sa détention un souvenir amor et inquiet. Par bonheur, il n'avait pas perdu ses illusions ; il inventa un aéroplane stable, dont j'ai sous les yeux la description et le schéma : Rcmaclc croyait que cet aéroplane garderait son équilibre même dans les grands vents.
Il publiait encore des vers ; sa vieille tête grise conservait une grande fraîcheur d'imagination : entre l'heure où le colosse avait paru dans le monde étrange des lettres et l'heure où il allait disparaître, je pense qu'il ne voyait guère de distance...
Il est mort pendant la guerre, à peu près complètement oublié, malgré la fréquentation des brasseries de jeunes hommes. Quel vivant se souvient de son roman V Absente, où il a mis un
gros morceau de son être et de ses croyances? Le livre, un peu déséquilibré, prêtait à la rêverie ; j'en garde un souvenir presque vif... Toutefois, ce n'est pas un livre qui puisse en appeler aux générations futîStes,.. Il a suivi Remacle dans la terre froide, pour toujours.
Méténier est mort à peu près aussi oublié que Remacle. Ce petit homme plus jaune qu'un Chinois, aux yeux et aux gestes agiles, à la voix impatiente où les syllabes se poursuivaient vertigineusement, fut d'abord chien de commissaire. Il se jeta dans la mêlée avec une audace de roquet, une ardeur qui n'aUait pas sans quelque impudence. Le plus ingénu des vantards, il était assuré que rien de ce qui le concernait ne pouvait être indifférent aux hommes. On le vit au début dans les petits coins de la littérature ; il capturait des confidents qu'il couvrait de paroles et d'écume, car il avait le verbe humide. Son visage alternativement exprimait l'aménité et je ne sais quelle menace, qui allait jusqu'à la férocité. Il développait abondamment ses projets et pourtant semblait énigmatique, peut-être parce qu'il gardait des tics professionnels.
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Méténicr se targuait d'une morale fort large, pleine d'indulgence pour le monde criminel. Il ne croyait pas les réguliers plus honnêtes que les délinquants et manifestait de la sympathie pour les souteneurs, parmi lesquels, selon lui, on trouvait des hommes très loyaux, très braves et tout à fait généreux. On calomniait les mecs en les accusant de vivre uniquement de leurs marmites. Ils vivaient fort souvent sous le régime du partage. Quand un souteneur réussissait à se procurer de l'argent, par des voies généralement extralégales, il aimait à parer sa compagne et à lui faire mener une vie de théâtres et de caf'conce.
♦ La morale de ces gens-là, m'expliquait-il, est beaucoup plus stricte que la nôtre L'homme et la femme se doivent un dévoûment absolu • entre amis, il y a des obligations, rarement enfreintes, souvent chevaleresques. Ils forment une société régulière, à côté de la nôtre. Comme ils n'ont pas accepté notre pacte, il n'y a pas lieu de les mépriser parce qu'ils ne l'observent point. Celui-là seul est méprisable parmi eux qui « donne » un poteau, qui laisse sa gonzesse sans défense, qui refuse un duel, qui abandonne sa bande devant l'ennemi... Je veux bien qu'on
les enferme, qti'on les réduise à l'impuissance, mais comme des vaincus, pas du tout comme des criminels... Je me fierais plutôt à la parole d'un souteneur qu'à la parole d'un homme de lettres... Croyez-moi : les directeurs de théâtre ou de journal sont de parfaits gredins en comparaison de ces pauvres diables !...>>
Méténier possédait d'innombrables renseignements sur la pègre : il l'avait vue défiler au commissariat, il aimait à l'interroger. Son livre. Madame la Boule, vaut par une observation assez aiguë, mais surtout par l'étude de la morale particulière de ce monde. Le souteneur La Boule y apparaît comme un personnage bon enfant, qui, depuis, a servi de modèle à plus d'un type littéraire. La trahison de la femme y est dépeinte en contraste avec la fidélité de La Boule, si bien que celui-ci excite une manière d'intérêt. Le style de Méténier est plat, terne et précis.
Cet écrivain n'était pas méchant, mais vindicatif et rageur. Il m'a raconté une histoire où, par amour-propre, il joUa un rôle assez féroce. La voici, telle quelle :
Un greffier de province, en retraite, fttt séduit, dans un jardin public, par de petites
LE GRENIER CONCOURT
filles âgées de douiie à quatorze ans. Ces petites filles étaient de précoces professionnelles, dont la moindre avait * connu » des flopées de clients. Elles faisaient do préférence les vieux messieurs. Une fuie de dix-huit ans menait la bande, qu'elle organisait savannnent, et disposait de plusieurs chambres meublées où elle installait les couples nomades. Le greffier, homme faible, fut un bon client. Des vieilles l'ayant dénoncé, il comparut devant Méténier, qui entama l'interrogatoire avec bénévolence :
4 Ce n'est pas lui, en somme, qui avait débauché ces petites, disait-il, c'est elles qui l'avaient relancé. Qu'il marchât ou non avec elles, il ne pouvait plus les corrompre : plutôt l'initiaient-elles à des vices qu'il avait ignorés jusqu'à sa soixante-troisième année... Donc je n'étais pas mal disposé pour le bonhomme ; je l'aurais probablcmt;nt renvoyé des fins de la plainte, s'il avait franchement avoué sa faiblesse. Il s'obstinait à nier. A la fin, nerveux, je l'avertis : « J'ai des preuves formelles... et je ne ♦ veux pas qu'on sef...demoi I... Avouez, et on « tiendra compte des circonstances... » Il continua à nier avec une obstination de brute. De colère je retins la plainte, et j'ai le regiet de
lOI
dire qu'on liii colla quinze mois de prison... »
Méténier tira avec Paul Alexis une pièce des Frères Zemganno, qui n'obtint aucun succès. Mais sa pièce maîtresse, Monsieur Betsy, écrite aussi avec Alexis, connut les'recettes fructueuses. Il réussit encore pendant quelques années au théâtre, puis graduellement sa situation s'émietta et s'évapora...
Il avait une curieuse mine de manuscrits, héritage d'un parrain qui avait passé son existence à écrire des romans. De-ci de-là, notre homme pubUait l'une ou l'autre de ces œuvres.
Amoral, frivole, fanfaron, Méténier n'était pas un mauvais paroissien : à qui savait le prendre et surtout le flatter, il rendait volontiers service.
Son collaborateur occasionnel, Paul Alexis, eut toute sa vie la << cerise ». Garçon opaque, aux yeux nébuleux, à la vue basse, il marchait mal, semblait maladroit de ses membres, et ses pau-« pières, trop pochées, dénonçaient le fléchissement du cœur.
Il s'enchaîna au char d'Emile Zola, dont il fut, de beaucoup, le plus fidèle disciple. Singulier mélange d'instincts grossiers et de sensations délicates, il professait sur l'amour des doctrines
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tolérantes et ne concevait pas que la jalousie pût excuser l'homicide ni même les coups. Son talent, ensemble lourd et fin, unissait une sensualité brutale à des sentiments subtils.
Quand Zola réussit, Paul Alexis aurait pu avoir sa part de la brioche. Il n'était pas indisjjensable que son ami lui jetât des miettes : avec de l'entregent, le disciple aurait conquis les gazettes et les revues. Je ne sais qui l'avait logé au Cri du Peuple, où il signait des chronique ttes naturalistes sous le nom de Tniblot : le Cri, tT<>s littéraire, mais dans une note spéciale, ne pouvait rien pour ce timide cynique.
Au reste, Paul Alexis frappait à maintes portes, et, souvent accueilli, il ne tirait aucun parti de ses chances : c'était l'homme qui, affligé d'une insurmontable inertie, laisse faire le sort. Sa mine annonçait la malchance : ses livres n'imieutaient pas les foules. Allié au turbulent Oscar Méténier, il pratiqua le théâtre et y récolta quelques pécunes.
Encore que le «Grenier» fût plutôt hostile à son maître, Alexis le fréquenta, car il ne détestait pas Concourt et écoutait Daudet avec prédilection. Par échappées, sa voix brumeuse distillait quelque observation vague ou quelque
obscure anecdote. Brave homme et sympathique, mais d'un idéal si restreint, si miteux, si larveux, qu'on éprouvait, en sa compagnie, un petit malaise, entremêlé de compassion...
Cependant, sa fidélité à Zola, et à quelques doctrines, une intransigeance assez fière, une sincérité morne, révélp-ient de la noblesse... La dernière fois que je l'ai rencontré, il se sentait très las, comme un homme qui va mourir. Il comptait se reposer dans Je Midi et désirait mon suffrage à l'Académie Concourt, ou nous devions élire trois membres. Je le revois, par ime après-midi chagrine, enfoui dans un vieux fauteuil cuivreux. Les poches avaient grandi autour de ses pauvres yeux ; ses chairs apparaissaient mollasses, des chairs d'arthritique^ couvertes d'une peau jaunissante et poussiéreuse. Il m'exposait timidement son vœu et sollicitait pion vote d'un accent découragé, qui semblait venir de très loin. Et, m'ayant énu méré ceux auxquels il savait des chances, il s'écriait :
« D... on dit que D... sera élu. Eh bien ! non... ça pe serait pas juste !... Je ne vaux pas beaucoup, mais je vaux autant... et je suis d'une promotion plus aucjeune. »