CHAPITRE NEUVIEME
LA CRISE BOULANGISTE
MA situation demeurait chancelante, malgré l'avance mensuelle de Savine. Je menais une vie double. Au logis, la parcimonie obligatoire, la peur incessante du lendemain, — tout p>ouvait craquer en un moment, — un travail opiniâtre, une surabondance de rêves qu'empoisonnait le p)erpétuel désenchantement ; dehors, le bruit des réunions littéraires, les dîners en ville, nombreux, l'agitation politique. A celleci, quclhomme pouvait échapper? Ceux quin'ont pas vécu alors p)euvent difticUement imaginer les hourvaris de la bataille boulangiste. Ses causes sont multiples. L'une d'elles ressortit à la psychologie essentielle de la France, l'étemel conflit d'âmes combatives qui s'assemblent en légions et font une guerre haineuse, malicieusej
persifleuse et, par sursauts, féroce. Ces guerres concrétisent en un moment vingt symboles, vingt emblèmes, qui prennent figure de réalité.
Une autre cause, subtilement liée à la première, tient à l'instabilité des états moraux, à un bizarre interchange des générations ; nulle part peut-être autant qu'en France le fils ne se différencie plus souvent du père et de tout le milieu. lUy a ainsi ime création incessante de déséquilibre qui tend à susciter des insurrections individuelles et sociales.
Une autre cause encore est dans un principe de négligence alternant avec un principe de mécontentement. Le Français se désintéresse de certaines questions ; elles deviennent accessoires, indifférentes, parfois risibles ; puis, dans un réveil brusque, ces questions l'excitent ; il se passionne, il découvre l'abus et se fâche ; il est mûr pour le scandale.
Le boulangisme résulte de ces trois causes, et de plusieurs autres encore. Nous avions négligé l'armée, négUgé le patriotisme, presque perdu de vue l'Allemagne, et tout à coup, l'armée, le patriotisme, l'Allemagne nous préoccupent énergiquement. Un incident, l'incident Schnaebelé, nous attise ; quelques actes de
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Boulanger font de liiisoudain le chof imaginaire, l'homme qui doit nous rendre la force passée.
Simultanément, s'éveille l'esprit cocardier, le levain impérial se fait jour, la Légende de l'Aigle palpite dans des myriades d'âmes. On s'avise aussi, sans bien savoir si c'est vrai, que nous avons été mal gouvcniés, que notre argent est gaspillé, que des coquins ont pris le commandement.
Boulanger bénéficie de œ mécontentement, comme il a bénéficié du réreil patriotique, l^n parti se forme autour de lui, qvà, bientôt, englobe tous les mécontents de France, et un autre parti lui fait. face, d'abord rague, puis précis. Elu dans divers départements à des majorités considérables. Boulanger fait figure de triomphateur, sa popularité se précise.
Tandis que les uns s'enivrent et rêvent d'épopée, les autres s 'effarent et songent au i8 Brumaire, au 2 Décembre, à l'aventure ruineuse de Napoléon I^', à la débâcle de Sedan. Dès lors, les partis sont solidifié«5. la guerre commence, la nide guerre boulangiste, qui a peut-être mis la République en danger. En tout cas, les réactionnairei se sont précipités en masse versîle soldat.
Paris lui appartient passionnément. Au tréfonds des masses populaires, l'image du général blond devient hallucinatoire. Elle emplit les cervelles de cet espoir brumeux qui, de génération en génération, fait croire aux hommes qu'un miracle va s'accomplir. Des inconnus s'abordaient dans la rue, qui exprimaient leur foi nouvelle. Plus d'une fois, j'ai moi-même reçu ainsi des confidences. Je me souviens qu'au parc Montsouris je m'étais assis, un aprèsmidi, devant le lac. Un ouvrier survint et, après quelques propos vagues, dit avec une confidentielle et extrême ferveur :
«Nous y pensons tous, pas, M'sieu?... Nous chantons tous dans not'cœur :
« Te souviens-tu de Champigny?... »
Quelque temps après, on devait chanter dans
les rues :
« C'est Boïilange, Boulange, Boulange,
C'est Boulanger qu'il nous faut!
Oh! oh! oh!
Et:
Quand le Prussien nous déclar'ra la guerre. On le réclamera, on l'acclamera.
Car nous n^voulons pour défend' not' frontière
Contre l'étranger
Que le général Boulanger.
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La fièvre montait. Autour du général, Rochefort, Déroulùde, Naquet, Laisant, Georges Laguerre, Meimeix, ameutaient les partisans et réclamaient l'appel au peuple. Quel appel? Il eût été bien difficile de le dire. Les griefs des partisans étaient aussi vagues que les attaques aux personnes étaient précises. Ceux-là même qui s'agitaient autour du fantôme avaient des idéals dissemblables.
La revanche qui passionnait désespérément Déroulède devait maigrement préoccuper Naquet.
Entre Laisant et Rochefort, il y avait des gouffres. Boulanger était un triste noyau pour cristalliser tant de volontés disparates.
D'ailleurs, les fortes têtes de la bande le méprisaient cordialement ; et Déroulède devait croire qu'il eût été un meilleur chef que ce Roméo muet et timide. Mais quoi I l'âme des foules allait à lui.- Il fallait le déployer comme une oriflamme.
On le déployait, les journaux de la bande étaient pleins de clameurs vengeresses. La France allait se lever, la France des fables et des épopées. Et Paris, tout ivre, enflé de
phrases, fèu de grands souvenirs, était absurde, chaotique, mais si passionnant !
Un instant épouvanté, rapetissé, le personnel parlementaire se levait à son tour^ Il cherchait un homme et ne le trouvait point. Ce n'était pas le gras petit Floquet qui pouvait tenir la bannière. Ce n'était pas davantage l'homme de bois, l'honnête, l'excellent Sadi Oarnot, ni cette loque inane de Lockroy. On se méfiait du tombeau des lutteurs, l'irascible Warwick vendéen. Enfin, ie révéla un homme de main, retors, frelaté et audacieux, qui se nommait Constans et dont le passé avait des macules. Dès qu'il entama l'hfïaire Boulanger, il se révéla (ce fut après le coup dé tonnerre du 27 janvier 1889) . Je ne sais si c'était uft homme d'Etat, mais à coup sûr c'était un fin pohtique.
Il entreprit un jeu sournois, matois et énergique, plein de petites péripéties amusantes, et il fit largement subventionner les journaux républicains. La contre-attaque comportait une stratégie et une tactique précises. Le 2 Décembre, Sedan, en étaient les thèmes qui
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prêtaient à des développements sans nombre.
Comme il fallait des audacieux pour contrebalancer Rochefort, on soudoya deux ou trois forianipiers, dont le plus brillant de beaucoup fut Lissagaray, un petit communard net et aigu, qui fit à merveille le guérillero contre l'Intransigeant, qu'il baptisa le Transigeant. Il avait du trait, un violent esprit d'offensive, une bravouit; aventureuse, et sa Bataille tint vigoureusement tête à toute la verve du vieux pamphlétaire, à toutes les attaques des journalistes connexes.
Vers la fin de 1888, le Boulangisme eut une allure formidable. Au cours de l'année, le général avait été élu dans divers départements, puis, démissionnaire, dans le Nord, la Somme, la Charente-Inférieure. Une frousse croissante anémiait les parlementaire*. La situation semblait terrifiante : toutes les énergies folles s'aggloméraient aux énergies réactiomiaires. Et, le i«r janvier 1889, on attendait l'élection de la Seine comme le Signe suprême.
Y a-t-il beaucoup de survivants qui évoquent nettement la soirée du 27 janvier 1889 et les jours qui précédèrent? Se souviennent-ils de ce duel de presse, de rue et de tribime? Les journaux des deux camps semblaient littéralement
se ruer les uns sur les autres. La rue bruissait formidablement, pleine d'une foule ardente, cocardière, menaçante. Les salles des meetings étaient des champs de bataille. Et visiblement les républicains de la défense jouaient partout le rôle de vaincus.
On avait opposé à Boulanger un pauvre homme, un distillateur de faubourg, qui se nommait Jacques. J'ai vu sa face molle, que relevait une nuance de finesse. Il tenait le grand premier rôle marqué, faute d'un grand premier rôle d'amour ou de bravoure ; on l'-avait tiré de la boîte, au hasard, parce que personne d'autre n'osait... Pendant trois semaines, les deux noms, tous deux populo, combattirent sur les murailles de Paris.
Les journaux parlementaires vantaient le nom évocateur, surnom séculaire du peuple français, possédé par Jacques. Et les autres jouaient sur le velours, avec le nom chaud, appétissant, nourrissant de Boulanger. L'argent gouvernemental entretenait éperdument les affiches Jacques. Mais l'argent de la révolte trouvait moyen de les équilibrer par des affiches Boulanger.
Le 26 janvier, je passai plusieurs fois à
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travers le faubourg, La première fois avant le dîner : les affiches de Jacques avaient pris une légère avance. La seconde fois, vers dix heures du soir : les affiches de Boulanger menaient la course. La troisième fois à minuit : Jacques n'existait plus. Les affiches de Boulanger emplissaient la viUe. D'évidence, ce n'est pas l'argent seul qui avait travaillé : les afficheurs étaient boulangistes.
Le dimanche 27 janvier fut, au soir surtout, une journée révolutionnaire. Il se fût agi des destinées suprêmes de la nation que la surexcitation n'eût pas été plus violente : les premiers jours d'août 1914 furent bien moins fiévreux. Les électeurs se répandaient furieusement dans les salles de vote ; ils formaient dans les rues des groupes tumultueux ; les visages respiraient ime ardeur frénétique. Peu d'hommes échapn paient à la contagion. Les âmes collectives rayonnaient comme des ondes, — et je me revois moi-même, exalté, plein d'un malaise terrible, à la pensée du coup d'Etat que chacun jugeait possible et prochain. Il s'en fallut de bien peu : une rapide audace du général, un appel qui eût rassemblé en un éclair deiLx cent mille combattants...
Quand la victoire de Boulanger fut certaine, la multitude se rua vers le cœur de la ville et l'emplit d'un sang impétueux. Les boulevards, l'avenue de l'Opéra, la rue et le faubourg Montmartre, la rue Drouot, la place de la République la rue de la Paix dégorgeaient un peuple de bataille qui fut le maître souverain de la rue. On forçait les cochers à saluer au nom de Boulanger, on rossait les récalcitrants ; des acclamations et des chants immenses se répercutaient sur les façades ; devant les journaux et la permanence boulanglste, des flotâ mystiques, fanatiques, formidables, hurlaient interminablement... Les ministères étaient vides et éperdus ; celui de la place Beauvau, où je me rendis avec Léon Daudet et Georges Hugo, s'ouvrait à qui se présentait ; on savait parfaitement que la troupe était prête à se joindre à l'émeute ; le faible Floquet fte donnait aucun ordre. Enfin tout était prêt pour un attentat rapide et facile.
Rien n'arriva. Le mol et vague Boulanger ne se laissa pas mener à l'Elysée, comme l'y invitaient de fougueux ligueurs. Il attendit, débordé par sa fortune, et sans doute brave homme au fond, qui ne se croyait pas le droit de courir
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l'avonture de Brumaire ni du 2 Décembre. Le seul résultat net de sn. victoire fut la déconfiture du ministère Floquot, qui, en février, se trouva remplacé par un assez baroque ministère Tirard, où persistait toutefois le champion de savate : Constans,
Floquet disparut platement, sans môme qu'on se rappelât son fameux tournoi avec Boulanger. Le petit homme gras, au cours de ï888, était entré en lice contre le général. Déjà sexagénaire et sans nulle réputation sportive, il alla gravement et bravement sur le terrain et n'eut qu'à tendre sa Colichemarde : Boulanger s'enferra et, dans son parti, Floquet fit presque figure de héros.
Avec Constans, les choses niarchCrent rondement ou carrément. Il montra une indifférence profonde aux sarcasmes, aux insultes et même aux calomnies. Rochefort le traîna dans la sanic et l'accusa de forfaits monstrui-ux. Constans se contenta de laisser la réplique à Lissîigaray, qui tira bon parti des infirmités de Rochefort, en particulier d'une faiblesse rectale et aussi dea attentions du pamphlétaire pour sa nièce.
Pendant ce temps, Constans tendait ses chausse- trapes, faisait rater les nouvelles ten-
tatives électorales du boulangisme et effrayait le général. L'histoire anecdotique persistera sans doute à raconter que Boulanger avait, au ministère, ses hommes qui écoutaient aux portes et raclaient les paniers. Ils trouvèrent un projet d'arrestation et avertirent le chef qui, effaré, ^ s'enfuit à Bruxelles avec Rochefort. Quelle que soit la réalité de l'anecdote, la fuite est historique : elle perdit définitivement le Boulangisme, mais Constans, de tant de médisances, la plupart calomnieuses, garda une mauvaise odeur qui lui interdit les premiers rôles.
Ces aventures du vide, car je n'y vois aucun fond réaliste, ce déchaînement de passions et de complots, m'avaient, je crois bien, préoccupé autant que mes livres. Je fus un fervent ennemi du Boulangisme, encore que les autres, Lockroy, Floquet, Tirard, même l'honnête Carnot, me parussent des indigents de l'idée comme de l'acte, mais j'estimais qu'un bouleversement ne pouvait que nous entraîner dans un gouffre d'imbécillité. Ni le bon exalté Déroulède, ni le chimérique Laisant et le tourbillonnant Naquet, ni le brumeux général, ni Georges Laguerre, ni ce moulin à poivre de Rochefort, ni aucun de la horde ne me semblait' enfermer une semence
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féconde. Ce n'était qu'un tourbillon fuligineux. Les bandes boulangistes ne cherchaient qu'à remplacer les bandes parlementaires, les unes honnêtement, les autres pour des fins équivoques ; elles n'apportaient rien qui valût une vraie ou une jxseudo-révolution.
Au reste, la France tout entière n'avait en elle aucun élément positif de réforme. La situation que lui faisaient cent ans de révolutions et de guerres était malléable au gré des vouloirs, des inteUigenccs, des instincts justes. Les transformations ressortissaient au travail, à l'étude, au sens politique et social, à tout un ensemble qui ne comporte plus les raz de marée ni les avalanches. C'est ce que la France boulangiste ne comprenait pas, non plus que ne le comprit, plus tard, la masse syndicaliste, et que, p)eutêtre, ne le comprendront les agitateurs d'aprèsguerre. La marche des peuples est incoordonnée et piteuse ; la plupart des révolutions finissent par une mort prématurée.