CHAPITRE SEPTIÈME
GIL BLAS ET JUSTICE
J'ai connu la Justice nie du Faubourg-Montmartre, au temps où Clemenceau n'avait pas encore passé par l'épreuve du Panama, où il était la terteur de tout ministre et surtout de tout président du Conseil. J'allais, selon l'occurrence, rendre visite à Gcffro}', à MuUem, voi^e à Charles Martel ou à un brave hornme nommé Louis, que j'aimais bien et qui a prématurément évacué la planète.
Je n'étais pas chroniqueur à la Justice : on y a reproduit Nell Horn et publié L'Indomptée ; j'y ai écrit un ou deux filets, dont un théâtral. Le soir, au sortir d'im dîner d'hommes de lettres, d'un diner en ville, d'une première oU d'une répétition générale, nous nous arrêtions parfois au journal. L'asile n'était pas luxueux ;
il avait la tenue et l'allure des salles de rédaction d'antan, familier, bohème, parfois bruyant et gouailleur.
Le local comportait l'affichage d'un grand nombre de caricatures, — ils étaient deux ou trois, y compris Geiïroy, qui avaient un petit violon d'Ingres dans leur plume ou leur crayon, — et l'on n'épargnait personne, pas même le patron, dont la bille tartare s'affichait un peu partout, parallèlement à Pichon, à Pelletan, à Gefïroy, à Millot, à MuUem, à Martel.
La Justice vivait assez chétivement et ne donnait que de faibles pécunes à ses collaborateurs. C'était cependant un des journaux les plus littéraires de Paris. Il bénéficiait du talent réel de Pelletan, qui avait de l'esprit et du plus rutilant, des belles et fortes chroniques de Geffroy sur l'art, les lettres, la société, chroniques d'humanité profonde et d'esthétique hardie qui eussent dû donner à ce jeune homme l'autorité que les grands journaux et les grandes revues confiaient à des imbéciles ou des fripouilles ; des fantaisies humouristiques de Martel ; des études graves de Pichon...
En ce temps, Clemenceau n'était pas encore le chroniqueur multiforme qu'il est devenu par
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ia suite ; c'était sLuicnu-nt le chef aiiné et redouté, l'adulte impulsif et l'enfant terrible, le condottiere, le corsaire, le meneur, homme de bataille aussi farceur que terrible, — boutades et coups de boutoir, calembours et buccins. Il ne me voyait guère, lorsque par hasard je me trouvais mêlé au groupe où il lançait pêle-mêle ses sarcasmes. Il semblait chauve de naissance : je ne puis me le figurer avec une chevelure. Pommettes saillantes, crâne court, jauni, des yeux indomptables, de diamant noir, qui tout ensemble évoquaient le corbeau, le dingo, le gibbon, c'est un homme trapu aux membres bien jointes, leste, solide et précis, im peu trop mobile.
Farceur, fumiste, humouriste, il plaisante avec opiniâtreté, et il a de l'esprit, mais qu'il ne sait pas discipliner ni restreindre, et qui n'est pas toujours de la plus haute qualité. Panni tant de bons mots, lancés au hasard, on n'en peut retenir qu'une fraction. C'est de la menuaille où, de-ci de-là, résonne un écu de cent sous, rutile un louis neuf.
Un peu brutal : je l'ai vu un soir saisir un de ses collaborateurs à l'épaule, le retourner, et lui appliquer un authentique, un solide coup de pied dans le derrière.
On raconte (est-ce vrai??) qu'une de ses fumisteries lui coûta la présidence de la Chambre. En ce temps^ persistait un vieux fossile, le père D.w, homme vêtu d'une forte redingote, qui se nourrissait à la buvette. Il enfournait, dans ses poches de basques, des sandwiches, des petits pains... Un jour qu'il se livrait à son travail^ Clemenceau survint, qili escamotait à mesure les sandwiches. Le vieux, étonné de sentir vide la poche qui eût dû être pleine, se retourna et vit le masque tartare^ qui riait silencieusement... -
Il ne dit rien, mais au vote du lendemain, s'il ne vota pas pour K..* (à cause de ses convictions)) du moins mit-il un bulletin blanC; Les deux concurrents avaient le même nombre de voix ; l'usage voulait que la présidence fût au plus âgé, qui n'était pas Clemenceau.
Dans les moments de colère, Clemenceau piétinait, marchait de long en large ; tout son visage sec s'enflammait, ses yeux prenaient une fougue extraordinaire.
Dans le tête-à-tête, il savait être grave. Lorsqu'il me demanda l'Indomptée, nous eûmes une entrevue assez longue. Il croquait une tablette de chocolat. Il écoutait et répondait par sac-
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cadcs. Et je me souviens qu'à propos d'une dissection, il m'expliqua l'opération avec une clarté extrême, qui à la fois faisait iinagtî et donnait une définition générale.
On sait son extraordinaire évolution lorsque, à la suite des engueulades et des accusations pananiistes, ses électeurs le renvoyèrent dans ses foyers. Jusque-là, la parole et l'action avaient empli sa vie. Il renâclait devant le travail écrit, et il n'aurait jamais écrit peut-être sans sa chute. Du jour au lendemain, avec une verve merveilleuse, l'homme se fit journaliste et écrivain. Ses articles le refirent redoutable ; il composa un roman, il fit même du théâtre.
Je le revois, dans son cabinet, l'œil en feu, avec quelque chose de méfiant, l'attitude de celui qui a été « tourné o, que l'ennemi a frappé par derrière
C'est le moment oîi il se proposait d'écrire un roman, — et il me posa des questions, comme s'il croyait qu'il y avait des recettes, une cuisine.
4 Faites im plan, lui dis-je, et partez au trot... car il vous serait impossible d'aller au pas.
— Un plan? Quel plan? Il n'y a pas de règle?
— Elles foisonnent... et ne peuvent servir de rien... à vous moins qu'à personne.
— Et pourquoi?
— Le tempérament d'abord... l'âge aussi... — et vous ne pouvez plus vous refaire...
— Mais je me suis refait, dit-il avec un certain orgueil...
— La vie vous a fourni l'occasion de vous développer... Ce qui dormait s'est éveillé... ce qui dépérissait a refleuri... De là à subir des disciplines, et des disciplines venues d'autrui, il y a quelques gouffres.
— Alors, interrompit-il avec impatience... un plan...
— Et encore ! Si ça ne vous embête pas... Sinon, simplement votre sujet et le départ au petit bonheur... Vous avez le sujet?
Il me regardait avec défiance et goguenardise :
— Mauvais pédagogue I dit-il. Est-ce que vous travaillez au hasard?
— Avec beaucoup de méthode au contraire... Mais la mienne... bonne seulement pour moi et peu définissable.
— Mais le plan? exclama- t-il en piétinant... îe plan de Nell Horn?
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— Des notes d'abord... des scènes de la vie prises sur le vif... des descriptions de rues... de parcs... Tout est encore vague... puis, un jour, le récit central... Nell Horn et sa famille., l'arrivée de Juste... l'abandon... la misère... J'ai recommencé ce plan bien des fois... et ça ne peut vous servir à rien...
— Pourquoi?
— Parce que Nell Horn a vécu en moi pendant quatre ans et que votre roman va être fait en trois ou quatre mois.
— Qu'en savez- vous?
— Je vous le demande. Est-ce que vous ne vous proposiez pas de l'écrire vite?
Il se mit à rire ; il me saisit une épaule et la secoua. Jamais je ne lui ai vu une physionomie aussi cordiale.
— Fumiste ! exclama- t-il.
Je le vis ime autre fois, à l'époque du Bloc, pâle et encore plus maigre que de coutume... Il me décrivit le mal dont il venait de triompher, un mal de ruine et de langueur, une descente vers les mânes :
— Je me suis cru mort, disait-il. Il y avait du renoncement dans toutes mes fibres... un dégoût amer et une chute de la volonté dans le
WÊÊÊKKKÊÊÊÊÊKtHÊÊÊKIItÊttÊÊÊÊÊÊtÊÊÊÊÊÊÊÊÊKÊÊÊÊlÊÊÊÊtÊÊÊKKIKHItll^
noir. J'ai compris que la mort pouvait être un grand dédain de soi-même. Puis, cette petite flamme qui veillait, au fond du sanctuaire, s'est remise à grandir,,, chaleur et lumière,., j'ai repris la barre et me voilà.,, pour quelques années encore., ,
Tout de même il donnait une impression de faiblesse ; je n'avais pas la sensation du Clemenceau piaffeur et jovial ; l'homme qui se tenait là était grave, résigné, dans une atmosphère coupée. 11 devait en rappeler !
Geffroy adorait Clemenceau et MuUem le détestait. Selon le premier, le patron était un être charmant et fidèle, dévoué et généreux. Selon l'autre, c'était le plus abominable des égoïstes et qui sacrifierait ses meilleurs amis à. un caprice, « Il ne pense qu'à lui et n'agit que pour lui ! grognait-il. Il nous regarderait mourir de faim en savourant une poularde, et il rirait encore de nos grimaces comme Louis XHI riait des protestants qui crevaient au fond d'un fossé, »
Je remarque que Clemenceau est resté très
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fidèle à ses ainis, à ses vrais ainis (car uii tel homme a inévitablement des tribus d'amis de parade). Gcffroy lui-même en est un exemple : Clemenceau l'a toujours aimé et fut toujours prêt à le servir.
Le Pelle tan que j'ai croisé ne m'est pas absolument apparu comme on le dépeint d'habitude.
J'ai vu un homme peu soigné dans sa toilette, mal peigné, plus négligé que malpropre, dont la physionomie avait un caractère extrêmement original. Du défi dans l'attitude, et je ne sais quoi de panique, de li.igard, de mystérieux : la brièveté des bras donnait aux gestes un air d'ébauche.
Par ses écrits comme par ses paroles, cet homme m 'apparaît dépaysé dans la p>olitique. Il est apte à l'étude, il n'est pas étranger à des vues justes ; mais ces vues s'égarent et s'enchevêtrent ; sa volonté est de l'obstination et une insouciance de bohème : c'est au fond un artiste et un érudit que le manque d'envergure ou les circonstances ont jeté dans les cwnices ; il
y erre, il y rôde, il y fait figure de fantaisiste et de gavroche.
Ce n'était pas plus fou d'en faire un ministre que de tant d'autres plus chaotiques encore, mais c'était fou tout de même. Il a traité les ateliers nationaux en homme de tabagie, inconscient des réalités, jetant du désordre par chacun de ses ordres. Ses vues sur les sousmarins étaient assez sages, mais folles par l'appUcation, plus folles parce que les sousmarins qu'il eût fait pulluler n'étaient pas au point.
De tels esprits sont faits pour l'étude et le bavardage ; il en sort des lueurs d'absinthe et de tabac, mais on ne peut leur confier ime organisation : l'incohérence accompagne chacun de leurs gestes... Pour l'esprit, il en avait à revendre, d'une qualité souvent choisie, encore qu'il pût réussir les gavroches. Pamphlétaire en herbe, il fût devenu un maître, pour peu qu'il eût choisi le pamphlet comme carrière.
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CHAPIIRE HUITIEME
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COMME un autre, j'ai connu l'illusion de la Gloire et de la Postérité. Pas longtemps. Non que je manquasse d'orgueil ni même de vanité : la nature m'a bien pourvu de ces dons naturels à l'homme de lettres. Seulement mon orgueil et ma vanité n'existent que devant les individus. Je suis modeste, même fort humble, non seulement devant la nature, mais encore devant les ensembles sociaux.
De tout temps, j'ai peu tablé sur la justice : la boiteuse m 'apparaît liée aux circonstances et si imparfaitement apphquée aux individus que, le plus souvent, c'est comme si elle n'existait pas. Ce que je puis admettre, c'est qu'elle améliore, lentement, les relations générales des êtres, en leur donnant des garanties négatives :
elle les défend plus ou moins contre les retours de la vie barbare et assure de vagues sécurités, par couches, si l'on peut dire, mais avec d'innombrables caprices.
Les individus, enUsés tragiquement ou comiquement dans l'arbitraire, parviennent comme ils peuvent. 'Ce n'est pas toujours un mal. En dehors des cas les plus grossiers, comment définir le mal ou le bien pour les hommes : l'iniquité est un stimulant ; elle suscite des indignations et des révoltes aussi utiles parfois et davantage que le sentiment du mérite récompensé. Il suÉ&t peut-être qu'il y ait un coefficient assez modeste de justice, — ce qu'il en faut pour que les meilleurs ne désespèrent pas. Ce coefficient existe. Si une société peut ignorer Sadi Carnot, qui découvrit peut-être la plus grandiose et la plus imiverselle des lois physiques, elle sait récompenser assez congrûment Arago ou Gay- Lussac ; si elle néglige terriblement Lamarck,. qui lui apporte l'évangile biologique, elle comble d'honneurs Cuvier, moins prophète, mais non sans mérite ; si elle délaisse Stendhal, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, si elle connaît peu Flaubert, Vigny, les Goncourt, Leconte de risle, si 'elle refuse à Balzac son rang souverain,
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elle acclame, après résistance. Hugo, elle se montre bonne fille pour Lamartine...
En somme, toute espérance est permise, et la forte illusion mènera l'effort des hommes... Je sentais bien cela, au temp» où j'écrivais mes premiers livres et je travaillais, je p)cux le dire, avec une entière vaillance. J'ai continué. Je n'ai jamais connu le découragement. Il y a toujours eu en moi un forment, une volonté, presque une opiniâtreté, qui m'a tenu debout au sein des vicissitudes... A partir de vingt-sept ans, toute œuvre entreprise a été achevée. Je suis sûr que .savant, industriel, philosophe, j'eusse mis le même acharnement à remplir ma tâche. Quelque chose en moi veut que je travaille et, quand je n'ai pas travaillé, je suis triste... au point de ne pas domiir...
Ce préambule me ramène vers mes débuts, vei3 la librairie Giraud, que j'ai abandonnée pour suivre une autre voie...
Dans l'automne de 1887, la librairie subit une soudaine métamorphose. Un jour que j'allais furtivement m'informer des contingenccb, je trouvai à la place du vieux Giraud un militaire de forte stature, plutôt gras, qui compulsait (les papenisses. Cet h(Mnme m'accueillit avec une
bienveillance évidente et se déclara le véritable propriétaire de la maison Giraud et C*^. Giraud, ancien marchand de vins en gros, ruiné, n'était qu'un prête-nom. Le nouvel éditeur se nommait Albert Savine. C'était un lettré ; il avait traduit un poème épique de Verdaguer et publié quelques essais. Nous nous entendîmes cordialement et même Savine consentit à un petit relancement de Nell Horn, dont il avouait que la mise en vente avait été sabotée — outre qu'elle avait eu lieu dans le cœur de l'été...
Nell fut donc relancée, avec un insuccès égal à celui de ses djébuts — mais j'avais lié avec Savine et un ami de Savine des relations qui me furent très utiles. Savine me concédait un avenir assuré, ce qui le conduisit peu à peu à me consentir une avance-pension de trois mille francs par an. Cette avance devait être retenue sur mes droits d'auteur, et je devais publier toute mon œuvre chez Savine. C'était aux pires jours de ma détresse. Les derniers Uards de mon héritage s'étaient depuis longtemps volatilisés.
Comme je l'ai dit, Nell Horn m'avait rapporté deux cent cinquante francs : le
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gouffre symbolique menaçait de m 'engloutir avec toute la smala. Je ne regrette pas d'avoir connu ces jours noirs ; ils donnent à la vie une âpre poésie et une signification si intense que je me demande parfois si ceux qui ne subirent jamais la misère peuvent réellement connaître ce qu'il y a d'essentiel dans l'âme.
Tout de même, j'ai vécu des heures sinistres. Dans la multitude humaine, j'étais comme une bête solitaire dans la forêt. Ces gens qui pullulaient sur les trottoirs et dans les maisons, à quelle distance effrayante n'était-ils pas de ma détresse 1
Quelle injure dans le luxe épanoui, face à face avec le dénûment I...
Je ne m'exagérais jamais ces antithèses. Au plus profond de mes épreuves, je n'ad souhaité que des égalités relatives. L'humanité réduite à l'égalité effective m'apparaît odieusement triste.
Je veux des espérances pour tous les caractères, des buts pour tous les tempéraments, des rêves pour toutes les intelligences. Un modeste bienêtre, dans un logis salubre, c'est la moyenne équitable. Le luxe sera la proie de qui saura le
conquérir. On réformera les règles du jeu actuel, qui sont plutôt iniques, mais on réservera l'instinct d'acquérir, ferment créateur, sans quoi tout s'anémie.
Il n'aurait pas fallu toutefois que ma pénurie durât trop longtemps. Si la médiocrité des ressources gêne rarement une vocation, l'indigence peut la supprimer. L'aventure Savine fut un sauvetage. Elle me donna la force pour traverser le plus aride désert, et j'en garde un souvenir attendri.
La jeune librairie portait en elle les principes et les éléments du succès. Elle avait accueilli des jeunes qui, presque tous, donnaient une promesse : Jean Lorrain, Paul Margueritte, Rameau, Oscar Méténier, René Ghil, les uns de talent sûr, les autres truqués, mais tous représentatifs. Il n'y avait qu'à persévérer. Savine pouvait cueillir les jeunes au passage et les lier par des traités solides. Il ne manquait pas de flair ; il reconnaissait le talent ou ce qui le remplace ; un ensemble eût fait de lui un Charpentier plus jeune et plus combatif. Il se perdit
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par amour pour le libelle. Il crut rendre service au pays. Il fut imprudent et courageux. Le livre de Numa Gill lui valut Sainte-Pélagie, où je fus lui rendre visite. II y vivait dans une petite chambre claire, mais inconfortable, où il se portait assez mal, faute d'exercice. Je lui recommandais la gymnastique suédoise, les haltères. Il répondait, stoïque :
— Je n'ai pas le courage de faire des exercices â vide... Il faut que mes mouvons" f^ < rvont à quelque chose...
C'était un homme singulier par un mélange do hardiesse, d'intelligence, de nonchalance et de désordre. Il se lançait témérairement dans des affaires complexes. Il y avait en lui un homme entreprenant et un autre homme, fait pour la vie de bibUothùque. Sa librairie devint assez chaotique. Il l'avait transportée rue des Pyramides, où s'accumulaient des éditions harsardeuscs.
C'est la maison où j'ai rencontré les employés les plus bizarres. Le père Giraud d'abord, marchand de vins faisant fonction d'éditeur, puis un nommé Giuseppe N..., un métis biz;irre, en qui le sang italien avait anéanti le sang Scandinave ; puis un vieux bonhomme qui poussait des
hurlements, qui vitupérait inlassablement le Parlement et les Juifs et substituait une propagande antisémite aux devoirs de sa charge.
Giuseppe N ... avait de grands yeux de pie, un teint d'iode et une faconde séduisante par le mélange d'ime faible réalité à des fictions herculéennes. Il commença par me lubréfier de son admiration. Sa terminologie me plaisait par l'accent, par l'hyperbole et par je ne sais quoi de nomade qui faisait de ses phrases autant de petits chem ineaux. Je savais, par un ami de Savine, que le Giuseppe défendait sincèrement mes intérêts et me vantait au patron presque aussi ardemment qu'il me vantait à moimême.
Il m'aborda deux ou trois fois dans la rue, car il vagabondait avec délices, et me condamna à une sorte de familiarité qui n'était pas déplaisante. Assez promptement il m'emprunta de l'argent — de fort petites sommes, du reste — vingt sous, deux francs, rarement un écu de cinq livres... Parfois, le soir, très tard, il sonnait à ma porte. Et, pour obtenir une insignifiante pécune, il racontait d'effroyables histoires. Sa maîtresse se mourait, ou bien on allait vendre son mobilier (pour quarante sous !), ou
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c ucoiu un créancier épouvantable était à ses trousses. De-ci de-là, un billet annonçait une visite prochaine et faisait allusion à un imminent suicide.
Je le vois encore certain soir, avec un baluchon en sautoir, une vieille casquette de voyage. Des événements inouïs le forçaient à partir pour l'Italie. Il allait prendre le train de minuit quinze, mais il lui manquait trois francs. Faute do ces trois francs, au lieu d'entrer dans un wagon, il serait préférable qu'il se jetât dessous... Une mimique réjouissante accompagnait le discours.
Giuseppc avait pris l'attitude du voyageur ;• son geste parcourait l'étendue, sa voix se chargeait du trémolo de? adieux ; il allait conquérir cette place qui lui était due dans le concert des hommes... Mais il fallait ces trois francs... Sans les trois francs, il était le malchanceux contre qui s'accumulent les forces méchantes du hasard et des circonstances et pour qui la terre profonde est le seul recours...
Je donnai les trois francs, quoique ma bourse fût ce soir particulièrement plate et, deux jours plus tard, je trouvai la Ubrairie Savine en déroute.
On venait de découvrir les négligences de Giuseppe...
Quelques jours plus tard, le matin, un coup de sonnette... Je trouvai Giuseppe qui, d'avance, avait pris l'attitude du suppliant. Il y était fort bien. Le visage comme enduit de lassitude et contracté de chagrin, les yeux des victimes du sort et la lèvre amère...
— Je n'ai pas dormi. . . j 'ai rôdé toute la nuit. . . je suis damné, fit-il d'une voix où le dolent et le tragique étaient relevés par l'accent.
— Vous aviez un emploi !
— J'avais un emploi... oui... un pauvre 'emploi... mais c'était le pain. Il a fallu une machination infâme et des circonstances inouïes... Un monstre...
— Voyons, Giuseppe... Savine n'est pas un monstre.
— Lui !... Je me laisserais cuire plutôt que de l'accuser. C'est un brave homme... Mais une dupe... la dupe d'un scélérat hideux... Jamais on n'a rien vu d'aussi lâche,. ,
— Voyons, Giuseppe... je ne vois- dans la boutique que Savine et l'emballeur...
— C'est lui ! c'est l'emballeur ! Ce vieillard infâme qui pue i'éther... qui a des vices contre
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nature... Je l'ai rencontré avec un petit garçon... près des Halles, oui, près des Halles I
— Il a une bonne tête de vieux... innocente et résignée ..
— C'est bien ce qui le rend si dangereux. Personne ne se méfie... L'honnête homme est roulé par le scélérat.
J'écoutiiis si froidement que Giuseppe comprit l'inutilité de ses harangues. Il poussa un vaste soupir, il cria d'une voix déchirante :
— Vous aussi !... vous que j'admire autant que Victor Hugo (ceci me toucha), vous qui dépassez votre génération comme un géant dépasse les pygiiiées... (ceci me toucha davantage encore), vous le créateur, la gloire de demain, vous doutez de moi... Eh I bien, que mon sort s'accomplisse... que je sois diffamé et persécuté... Mais ma maîtresse meurt de faim... une femme sublime... une dernière fois, monsieur Rosny... une dernière fois, cher maître... deux francs !...
Je lui donnai quarante sous ; il empht l'escalier de ses bénédictions... Je l'ai revu une fois encore, dans la rue, et je crois bien' que je lui parlai im peu durement. Depuis, il a disparu. Je garde de lui un petit voliune en italien.
Il annonçait im roman, le roman d'une jeune fille ou d'une jeune femme éperdument amoureuse du Saint-Esprit, et qui couchait avec une colombe.
Giuseppe n'était certainement pas im homme méchant ; il avait un cœur bienveillant et une âme indulgente ; pourvu d'argent, il eût fait un compagnon agréable, à qui toutefois il n'eût pas fallu confier sa femme ni sa maîtresse.
La librairie Savine eut, rue des Pyramides, une période assez éclaboussante. Elle publia un livre de Drumont, qui pouvait amorcer des succès durables ; elle racheta la Revue Indépendante, qui, moralement, devait former un groupe de jeunes talents, pour le plus grand bénéfice de la maison. L'incursion de Drumont donna un feu de paille ; la Revue Indépendante arriva trop tard.
Aux mains d'Edouard Dujardin et de Gustave Kahn, cette revue avait été le phare du Symbolisme. Edouard Dujardin est une créature protéique. Selon les circonstances, il est poète, romancier, auteur dramatique, historien, direc-
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tei;r de revues ou de journaux, homme d'aïfaircs. En toute chose, il est subtil. En ce temps, dans le clair de sa jeunesse, il avait la passion de la littérature, de l'occultisme et d'un certain dandysme. Il écrivait sin: le mystique Kunrath, exerçait son arcade sourcilière à retenir le vofre circulaire d'un monocleetmettaitdela recherc)ie dans son vêtemeiiit. Il se vantait de vices qu'il n'avait point. Il observait ses collaborateurs avec un mélange de finesse, de bonhomie et de méfiance, parfois avec enthousiasme, si . le collaborateur révélait des qualités imprévues. 11 avait une lèvre épaisse qui singularisait son visage. Il écoutait bien plus volontiers qu'il ne parlait, et il écoutait avec profit. L'homme d'affaires, avisé et fin, aurait fait une grosse fortune, mais l'artiste lui attachait la patte. Au reste, il a fait fortune tout de même — en héritant, il est vrai : mais il sut grossir son héritage par des opérations heureuses... Je le revois dans sa petite boutique de la Chaussée d'Antin, vêtu d'un complet kaki, accompagné du crasseux Wyzewa ou de l'autoritaire Gustave Kahn. Il laissait dire l'un et l'autre, avec une tendance à préférer celui qui dominerait dans la discussion. Téodor de Wyzewa voyait
baisser son étoile. Il avait séduit Dujardin par une ironie dédaigneuse, par le tour ensemble classique et disloqué de ses phrases, par des pensées molluscoïdes et subtiles, sans doute aussi par un ragoût exotique. Au physique, Wyzewa jouissait d'une face assez plate et d'un regard chafouin. Il se lavait économiquement ; il craignait la force et l'attaquait ; il avait des velléités conquérantes qui se dissolvaient dans une volonté huileuse ; il était versatile.
Sa critique se rattachait à la critique romantique par un dilettantisme à la Karr et à la Janin ; elle avait aussi partie liée avec les dernières écoles. Amusante, érudite, presque spirituelle, parfois raisonneuse et plus souvent radoteuse, elle sautait sur les bâtons, et il serait injuste de lui refuser quelque verve et du talent...
Gustave Kahn arriva avec une assurance si tranquille que Wyzewa en était consterné et que Dujardin pressentit un prophète. C'est du reste en prophète que procéda ce jeune s5nnboliste. Il voulait refaire le rythme de la langue française, ou plutôt il prétendait le découvrir. Le vers à rime et à pieds comptés n'était qu'un cas du vers en général ; une poésie plus riche,
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plus nombreuse, plus lluiili , [)lu^ piuiuixde, pouvait naître du vers libre. De surcroît, le symbole. Le romantisme n'avait été qu'une ruée au hasard, dans le monde des couleurs et des fomies; le naturalisme un abaissement général de la mentalité, qui livrait la littérature aux imbéciles ; le symbolisme apporterait la pensée, l'ordre, l'harmonie, la vie intérieure.
L'ancêtre était Mallarmé ; Kahn ne cachait à personne qu'il serait le seigneur à la grosse tête. Comme Moréas, il lui arrivait de dire qu'à côté de lui la plupart des autres étaient de la m... Ce qui d'ailleurs ne scandalisait personne, pour ce que ceux qui l'écoutaient se proposaient d'en dire autant de leur propre individu, un peu plus tard. Je n'étais déjà plus assez jeune pour goûter tout le charme de ces propos héroïques, dont les excès doivent, s'il s'en souvient, faire rire Kahn, lequel est un homme aussi riche d'intelligence que de talent.
Ces exercices se passaient fatalement au café ou à la brasserie — seuls lieux où l'on puisse, après tout, réunir des enthousiasmes à bon marché et sans eimui. Kahn fumait éperdument et poudrait de cendre de tabac ses mains, son visage, ses habits, jusqu'à saturation. Wyzewa
fut traîna dans la poussière et Kahn prit le pontificat. Il est juste de dire qu'il apportait aussi un peu de sang frais à la Revue Indépendante, je veux dire des pécunes. Il se mit à écrire furieusement, et il mêla, comme il convenait à sa jeunesse, quelque extravagance à des propos fort intéressants et toujours savoureux. L'autorité étant affaire d'attitude, il avait de l'autorité. Et tout cela était semé de poésie, de raison intermittente, d'îlots de sagesse, tout verdoyants.
La parole écrite n'empêdiait pas le flux labial. Kahp, Paul Adam et moi avions des palabres, où Dujardin et Félix Fénéon l'inimitable faisaient figure d'auditeurs.
Paul Adam, silhouette brève et assez trapue, le visagt presque joufflu, les yeux dairs et amusante, était de beaucoup le plus élégant de la bande, encore qu'il fût pauvre. Ses costumes étaient knprévui, mais à la mode, sans excès de couleiur ni d« forme. Dujardin s'ébahissait d'une perfection à laquelle il s'évertuait luimême. D'une voix plutôt grêle, Adam cultivait
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si naturellement h paradoxe qu'on n'en ressentait nulle surprise et il y joipTiait parfois un certain didactisme fort attrayant. C'<*st ainsi qu'il prétendait chercher des lois du bonheur, qui auraient la même rigupur mathématique que les lois de la gravitation. Ou bien,dépa«;sant tous ses congénères symbolistes, 11 voulait « enclore un dogme » dans chacune de ses phrases.
Seule la vanité suraiguë du peuple littéraire rendait parfois ces réunions acides ; pour le demeurant, elles avaient une séduction analogue à celle des révolutionnaires ; — et qui se retrouve partout où le vertébté humain cherche à s'évader de la médiocrité morale ou intellectuelle...
Félix Fénéon réaUsait une structure divertissante ; sa tête s'élevait au-dessus des têtes ambiantes. Glabre, hors un petit bouc pâle, taciturrie, les gestes disciplinés et avares, les yeux clairs et qui ne se hVraient point, le visage long, il avait l'âme sérieuse et fumiste ; il tâtonnait à la recherche de. quelque chose dont il n'avait sans doute aucune idée précise ; il écrivait dansjun stv' > ^-^ néromptoi'-»"»^ r.^tvn. dant fuligineux.
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L'extravagance obtenait son approbation, encore qu'il cachât des admirations ferventes pour des produits littéraires normaux. Son dandysme le conduisit un jour à faire partie d'une pseudo-conspiration anarchiste, ce qui me faisait songer à Baudelaire exalté, un fusil sur l'épaule, à la révolution de 1848. Il a gardé son secret, — si c'en était un. Il y avait en lui des ingrédients qui eussent peut-être permis la confection d'une œuvre. Il y avait aussi, à coup sûr, des éléments qui le condamnaient à l'impuissance. Quelqu'un l'a- t-il connu? Je l'ai souvent rencontré, mais en silence, et aussi mêlé à d'autres. Assis au milieu de nous, il semblait le plus original, celui dont on eût particulièrement aimé à enlever la pelure ; il avait aussi un surcroît de dignité que ne manifestait aucun de nous, sinon Régnier.
Nous suivions nos paroles et nos gestes, nous laissions se répandre du dehors toute la foule qui encombre les galeries du monde interne, nous nous livrions malgré la duplicité littéraire — et c'est toujours une faiblesse. Lui gardait avec sévérité son troupeau ; il ne laissait sortir, de-ci de-là, que des créatures furtives ; il regardait, écoutait et semblait} juger.
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Peut-être jugeait-il en effet, et l'approbation qu'il accordait aux outrances était-elle un persiflage dont il gardait le plaisir pour soi-même.
Quelque temps, Kahnetmoi combinâmes nos mutuelles antinomies. C'était méritoire à notre âge. J'étais un disputeur acharné, agaçant, péremptoire, prolixe. Kalm procédait dogmatiquement, avec ime obstination répétitive. Au café ou ailleurs, nos propos étaient presque toujours contradictoires.
Cela fonnait vaille que vaille une camaraderie qui aurait pu devenir plus étroite, mais la Revue, qui nous avait réunis, nous sépara. Malgré un succès littéraire incontestable, l'habileté de Dujardin et le talent de Kahn, eUe était sur le point de faire faillite. Ce fut Albert Savine qui la racheta avec le concours de François de Nion. Quel fut le rôle exact de Nion? Je l'ai toujours ignoré. Comme il vivait en ces temps dans la forêt des insolvables, il a fallu qu'il emprimtàt ou qu'il intéressât un tiers dans la combinaison. Toujours est-il qu'il fut le directeur et qu'il m'offrit, — avec une part de commandement — la critique Uttéraire. Dès que Kahn l'apprit, il me donna rendez-vous et, nécessairement, me conduisit dans un
café où nous entamâmes une discussion de moins en moins amicale. C'était vers le soir, Kahn avait la mine d'un homme qui a fraternisé avec beaucoup de petits verres. Dans son exorde, il m'apprit que nous étions, lui et moi, les figures les plus représentatives de l'heure présente. En clair, cela signifiait qu'il détenait la tiare. Il fit valoir ses travaux et ses sacrifices en faveur de la Revue Indépendante et me somma de lui rendre ses fonctions sacerdotales. Je lui répôttdis :
— Je vous Cède ma place... mais je ne la cède à aucun autre. Si Savine et Niôn veulent de vous, c'est une affaite faite.
— Je veux que vous n'acceptiez la critique à l'Indépendante sotts aucun prétexte.
— Bon ! Mais s'ils ne veulent absolument pas de voUs?
— Même alors...
— Pourquoi?
— Parce que c'est ma revue... et que vous devez le comprendre !... Je vous ai accueilli... je vous ai publié...
— Gratis. A ce prix, peu de revues me sont ferinées...
Au fond, je n'avais pas de raisons pour
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m 'effacer dfcvant Kahn. Notre camaraderie ne comportait aucun des caractères de l'intimité ; nulle conventic'i n*' i)«Hi< n .if mr-tmtacite.
— Écoutez, Ro<;ny, reprit Kahn, vous êtes un des rares écrivains pour qui j'aie vraiment de l'estime... Vous devez me rendre ma critique.
— Je vous la rends... je plaiderai loyalement votre Cause...
— Et en aucun cas vous ne me remplacerez !
— Ce serait idiot... Je me bornerai à refuser... Je dirai qu'il est juste que vous gardiez le poste (au fond, je ne trouvais pas que ce fût tii juste ni injuste)... et si tout de même on ne veut pas de vous, je me croirai quitte de tout scrupule...
— C'est bien, fit Kahn de sa voix à demi cassée... Je vois comment ça finira... Et je vous dis ceci : à côté de moi, tous les contemporains !.. Dans vingt ans, vous verrez ce que vous sereit devenus et ce que je serai moi-même.
Je répondis par un monosyllable dénué de courtoi.sie et nous nous séparâmes. Je ne lui en voulais point. Je ne lui en ai jamais voulu. Je crois que, de son côté, il ne m'a pas gardé rancune, et nous avons fini pat renouer des
relations fort agréables. J'avais le sentiment (je l'ai gardé) que vous n'avions tort ni l'un ni l'autre — sauf dans la forme, où nous finîmes par avoir tort tous deux. Il était trop naturel qu'il se cramponnât à une critique où il excellait, et qu'il estimait d'une extrême importance ; il était juste que je fusse prêt à m 'effacer devant lui. Le lendemain, je plaidai sa cause, sans restrictions mentales, mais ni Savine ni Nion ne consentirent à m 'entendre :
— Nous n'avons pas racheté la Revue Indépendante pour que ses anciens propriétaires y gardent le commandement, disait Savine. Ce serait un marché de dupes.
— Et moi, fit Nion, je ne partage pas les idées de Kahn : je serais donc contraint à laisser prêcher dans ma revue ce que je réprouve. Et je le trouve aussi trop péremptoire. Il me dérangerait dans toutes mes habitudes et bousculerait mes goûts... Enfin, je suis de l'avis de Savine : nous n'avons pas acheté cette maison pour en faire le logis gratuit de ses anciens propriétaires...
Je devins donc le critique littéraire de la Revue Indépendante et j'y énonçai quelques idées, dont beaucoup me paraissent! encore
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justes à l'heure présente. Au total, ce fut un travail assommant. Je n'avais pas et ne pouvais avoir une liberté complète. Ma situation était trop précaire. Si je n'écrivais rien qui ne fût conforme à mes tendances, je devais me restreindre, et c'est seulement aux polémiques entre jeunes que je prenais plaisir.
Toutefois, la publication de la Légende sceptique me donna quelque satisfaction : elle ne pouvait guère être insérée que dans la Revue Indépendante. Les revues régulières l'eussent péremptoirement rejetée, et les revues de combat manquaient d'étendue ou bien étaient conduites et rédigées par des imbéciles.
A la Revue Indépendante, je fréquentais volontiers Nion. Il aime comme moi les bêtes ; il a la même horreur de leur massacre, de leur affreux esclavage, et ce besoin de sauver la nature qui est peut-être im souci parfaitement vain, mais peut-être aussi un sûr instinct.
Depuis qu'il est le maître de la planète 4 biologique », l'homme abuse fabuleusement de son génie et de sa puissance. Qu'il soit implacable, c'est la norme des luttes de l'être ; mais qu'il anéantisse successivement les espèces, c'est peut-être un suicide.
La barrière qui nous sépare du monde minéral va se rétrécissant. Les bêtës, dès qu'elles nous semblent inutiles ou seulement qu'elles nous déplaisent, ou encore que leur parure nous plaise trop, que leur chair, leur graisse, leur cuir, leur poil, excitent notte convoitise, les voilà condamnées. Puisque seules ont droit à la vie les bêtes réduites en esclavage et les plantes « cultivées », puisque le pouvoir de destruction et de sélection des hornmes ne cesse de s'accroître, on peut imaginer que, bientôt, les peuples immenses de la savane, de la sylve, seront réduits à quelques espèces rangées dans les champs et les jardins, enfermées dans les écuries ou parquées dans les pâturages... Ce jour-là, il y aura un formidable hiatus entre l'homme et la nature. Et Ton peut entrevoir des maladies et des dégéhérescertces qui, anéantissant le troupeau des bêtes domestiques et rendant nocifs pu mal assimilables les végétaux asservis, condamneraient l'homme à disparaître.
Sans pousser aussi loin là conjecture; on imaginera fafcilement que l'entrave excessive portée à la vie libre peut nous priver de beautés sans nombre et des plus précieux ferments de développement. . .
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Sur ces thèmes, — dont on trouvera tant do traces dans la Légende sceptique, — Nion et moi discourions avec une ferveur qui joiL\tait le mysticisme. Et, tandis que je construisais mes fables sur les Vies Possibles, Nion se passionnait pour une légende qu'il n'a point écrite et qui devait se nommer le Sauveur ou le Christ des Bêtes.
Nion a beaucoup plus de talent que ne l'admettent tels émules. On retrouve dans tous ses livres des recoins frais comme le Jardin de Rama et vieux comme les noblesses à l'agonie, La lutte lui a interdit de choisir dans la sylve. Pressé par la Copie, il a saisi au hasard ramures, rameaux et ramuscules, arbustes, herbes et cryptogames ; il a jeté le tout, hasardeusemcnt, sm' la route et dans les venelles. La Postérité fera un choix dans son œuvre.
LA CRISE BOULANGISTE