LES PROCÈS A LA MORT
LES PROCES Ar LA MORT
Les historiens ont de parti pris allégué parfois comme excuse à la seconde Inquisition d'Espagne, les sévérités que la législation civile, au moyen âge, apportait, toute la première, à punir rhérôsie. Certains, à ce sujet, ont même prétendu que le Saint-Offlce fut un adoucissement à cette jurisprudence draconienne, et qu*il atténua -— surtout vis-à-vis des défunts — un système jusque-là suivi d'atroce procédure.
• Deux dossiers dont j*ai eu communication à Texposition rétrospective de Madrid, lors du quatrième centenaire de la découverte du Nouveau-Monde — dossiers dont le texte original fut, à cette occasion, publié au Bulletin de l'Académie de l'Histoire — vont nous dire,
sans qu*il soit besoin d'autre préambule, ce qull faut penser de pareilles assertions. Ils relatent les singuliers débats de deux procès introduits devant le tribunal d'Inquisition de Ciutad Real, l'un le 8 août 1484 et l'autre le 9 septembre de la même année. Leur corrélation est si étroite qu'une seule sentence les confond, ainsi que quarante autres, dans un même dénouement. Elle porte condamnation pour crime d'hérésie de quarante deux prévenus, tous décédés, ayant appartenu aux familles les plus riches ou les plus aisées de Juifs convertis qui se trouvaient alors dans la région.
•Les juges qui composent le tribunal sont Pedro de la Costana, licencié en théologie, chanoine de l'église de Burgos, et Francisco Sanchez, docteur en droit canon, chanoine de l'église de Zamora, tous les deux inquisiteurs délégués par l'autorité apostolique ; à titre de vicaire général, le premier est également délégué par l'archevêque de Tolède, Pedro de ^endoza, Cardinal -primat des Ëspagnes et Grand chancelier de Castille. Le promoteur fiscal est Ferrand Rodriguez del Barco, chapelain du roi.
Indépendamment de l'acte spécial d'accusation, l'action première, intentée à un certain Juan Gonzalez Escogido, a comme pièce prin-
cipale une lettre citatoire ou lettre d*édit, carta citatorta^ qui est le point de départ non seulement des deux procès qui nous intéressent, mais encore de tous ceux qui furent instruits en même temps. Laformi^le : de Nous à Vous^ qui, dans cette lettre, préside à une nomenclature embrassant les généalogies de quarante-deux familles, trahit, par ce qu'elle • a de hautain, le caractère de la lutte qui vient de s'engager. Nous^ ce sont les inquisiteurs et l'implacable tendance de leur caste ; Vous, ce sont les défunts et leurs héritiers, morts ou vivants, ainsi que les détenteurs, quels qu'ils soient, de leurs biens.
Après le salut en Jésus-Ohrist, salud en nueslro senor Ihesu christo, dédaigneusement envoyé à ceux qu'il assigne, le tribunal dénonce la demande en poursuites pour crime d'hérésie que lui a faite le Fiscal contre les quarantedeux défunts : « Nous vous avons mandés, estil dit ensuite à leurs représentants, pour que, passé le trentième jour à partir de celui où notre lettre vous aura été lue et intimée, où elle aura été apposée aux seuils de vos demeures, où elle aura été proclamée en place publique, ainsi que dans l'église de San Pedro, au portail de laquelle elle sera restée affichée, vous comparaissiez devant nous et entendiez l'accusation pour crime d'hérésie qui sera
portée; et pour que, si telle est votre intention ou votre désir, vous interveniez -en faveur de ceux qui vous to)ichent, et preniez^ soit vousmêmes, soit tous autres, la défense de leuf* mémoire, leur fortune et leu^s os. »
La terreur inspirée par le Saint-Office était déjà si grande, le renom de Torquemada, de* puis peu appelé à la tête de la Suprême, était si terrible, que personne n'avait répondu et ne répondit à cet appel. Sur la lecture qui fut faite de cette lettro d'édit, le Fiscal ayant relevé la contumace, on passa à l'acte d'accusation spécialement formulé contre Escogidô et sa femme, é âsu mifçer, — celle ci n'est même pas nommée. Suivant ce document,alors qu'ils jouissaient des prérogatives attachées à la qualité de chrétiens, l'un et l'autre avaient judaïsé, hérétique et apostasie, en gardant la loi de Moïse, en observant ses^ rites et ses cérémonies : Ils mangeaient de la viande.-^r^/e, buvaient du vin caser; ils préparaient le vendredi les repas qu'ils prenaient le samedi ; ils portaient, ce jour-là, leurs plus beaux vêtements; par contre, ils travaillaient le dimanche, s'abstenaient de célébrer les fêtes de
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l'Église ; entre temps, ils lisaient des prières hébraïques aux autres convertis, ou bien ils allaient consoler et confesser des agonisants selon la coutume Juive. En conséquence, le Fiscal requiert leurs Révérences d'appliquer aux époux Escogido les peines édictées par les lois canoniques et civiles, de les prO" noncery déclarer, hérétiques, apostats et comme tels avoir encouru Texcommunication majeure, ainsi que la confiscation des biens ; par suite, d'ordonner que leurs cadavres soient désenterrés en quelque endroit qu'ils se trouvent, pour qu'on les livre « avec leur os », é à sus huesoSy aux flammes du bû- , cher.
Intenté à un nommé Martinez de Olivos — et à sa femme également — le second procès suit une marche identique. Il procède de la lettre d'édit que nous connaissons, et son acte d'accusation est formulé dans les mêmes termes que le précédent; toutefois, il reproche en plus aux prévenus d'avoir lavé les traces de l'onction sainte sur le corps de leurs enfants, quand ils les firent baptiser. Au demeurant, dans l'une et l'autre cause, sous l'apprêt de la procédure, se reflète au même niveau le vice inséparable de la jurisprudence de l'Inquisition. Qui était Escogido ? Qui était Martinez de Olivos ? Où naquirent-ils l'un et
Tâutre, quand moururent-ils t Quelle était leur condition sociale à chacun? Dans quelles circonstances, à quelles dates, commirent-ils les crimes et délits dont leurs tombes devaient être un jour rendues responsables ? /
A l'exemple de la première Inquisition, pas plus pour les vivants que pour les morts; le Saint-Offlce ne répondait à ces questions.Dans la sphère mystique où ils se plaçaient, ses juges, au contraire, affectaient de dépouiller les actes de ce qu'ils ont d'humain et de ne voir en eux que la tendance, c'est-à-dire ridée. C'est dans Tordre accompli de cette dernière, par rapport à leur dogme absolu, qu'ils classaient les responsabilités en les exagérant de telle sorte que les plus grands crimes, suivant leur interprétation, pouvaient tenir dans les plus menus faits. A l'égard de certains rites, il n'était pas jusqu'à la manière de cuire un pot-au-feu, qui, à leurs yeux, ne pût paraître un attentat énorme.
Insidieuse et perfide, sophistique autant que rétait la scolastique elle-mèiùe, la jurisprudence du Saint-Offlce s'accommodait au mieux de ce régime d'abstractions. Gardant les an-
ciennes lois pour complices, îûre de ses privilèges, forte de son secret, ainsi que l'hippogriffe de la légende, elle chevauchait allègrement dans les nuées à la poursuite de malheureux qui sembleraient eux-mêmes des fantômes, si, à la lueur des bûchers, on n'avait vu tant de fois de quelle substance douloureuse, tout comme nous, ils étaient faits I
Un second délai avait succédé au premier dans les affaires Escogido et Martinez; à son expiration, comme précédemment, nul ne se présenta. Les héritiers des défunts. avaient sans doute compris que leur intervention serait inutile et que le plus sage pour eux était, en ne répondant pas, de faire comme les morts directement cités. On les déclara contumaces ; ils restèrent déchus de leurs droits. En même temps, les juges rendirent la sentence qui admettait le Fiscal à la preuve par rapport à l'accusation.
Que faut-il penser des témoins? Quelle confiance doit- on avoir dans leur sincérité! Les témoignages invoqués contre Escogido ne dissipent en rien le vague de Taccusation. Il nous apprennent, toutefois, que ce défunt habita de son vivant le village de San Pedro, et qu'il existait encore dix ou douze ans avant qu'on ne fit son procès. Si Ton songe que le Saint-Office prit date en 1480, chacun peut
constater ici combien fut réelle la rétroaction — contestée parfois — qu'il exerça, dans Torigine. soit en vertu, soit par extension de ses pouvoirs.
N'était la différence de noms, on croirait que ce sont les mêmes témoins qui déposèrent contre Martinez, toujours avec un manque égal de précision et sans varier de formules. Ces récits ressemblent bien plus à des leçons apprises qu'à des souvenirs évoqués fidèlement. Il est vrai que les faits, la plupart, ont peu de consistance ; la routine, semble-t-il, y entrait pour beaucoup. Ce sont les mêmes. qui se répètent sans cesse dans les innombrables affaires auxquelles le judaïsantisme servit de prétexte. Mais si les faits ne sont rien dans Tordre matériel, au figuré on leur donnait, je le répète, une portée si haute, qu'ils devenaient facilement des crimes de lèse-majesté. Des lors, point de salut 1
La sentence commune fut rendue publiquement à Ciutad Real, le 15 mars 1485. Elle porte condamnation non seulement d'Escogido et de Martinez, mais encore, ainsi* qu'il a été dit, de quarante "autres défunts dont les procès
avaient eu lieu en inême temps. Associés aux mêmes griefs, ils sont tous indistinctement confondus dans les mêmes peines. — Christi nomine invocato^ ils sont prononcés, déclarés hérétiques et apostats suivant le vœu de la demande. Comme tels, ils ont eucouru Texcommunication majeure et la confiscation des biens — celle-ci en la manière et forme prescrites à la capitulation édictée pour la cité de Séville, par Tinquisiteur général, Prieur de . Santa Cruz, Torquemada.
< Comme nous savons, dit en terminant la sentence, que les susdits défunts reposent en terre sainte, alors que ni hérétiques, ni apostats, ni excommuniés d'excommunication majeure ne doivent y trouver place, comme nous savons également qu'on peut les enlever des sépultures qu'ils occupent, sans pour cela porter atteinte à celles des fidèles catholiques chrétiens ; ordonnons qu'ils soient, tous et chacun. d'entre eux, exhumés, désenterrés en quels lieux et en quelques endroits qu'ils se trouvent, et que leurs restes ainsi que leurs os, arrachés du sol qui les recouvre, périssent par les flammes et leur mémoire avec. »
Détournans nos regards de l'autodafé dans lequel on vit, attach s au pal, les squelettes de ces quarante deux trépassés narguer en d'effroyables, rires la seconde mort qu'on leur
Toulait donner. Bien plus que cette vision macabre semblerait lamentable à nos yeax le spectacle qu'offrit la contrée entière, lorsque les familles Tirantes de ces morts connurent à leur tour les affres de la sentence, lorsque chassôes de leurs demeures, spoliées de leurs biens, elles s'enfuirent traquées, ayant même que d'y être contraintes, cherchant asile en d'autres pays.
Sont-ce là les adoucissements que le Saint- Officeapporta, comme Tout prétendu certains, à la législation civile du moyen âge ? Cependant on n'était encore qu'au prologue d'un drame qui se prolongea durant trois siècles et plus. Le tour des chrétiens allait bientôt venir : nul ne put se soustraire à ce joug tyrannique, autant qu'impitoyable ; nul ne fut épargné, ni les plus illustres, ni les plus savants^ni les princes, ni les prélats... ni les plus doux des serviteurs de Dieu !
Tour3 et Mayenne, imp. E. SOUDÉGU.
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