‹ Torquemada et l'InquisitionChapitre 13 sur 14 · VC · texte numérisé non relu

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quelqu'un les a dénoncés; ils confei?sent la vérité eux aussi. C'en est fait, le tribunal d'Avila les déclare et les relaxe ; quatre sont brûlés vivants et les autres, qui ont demandé miséricorde, ne sont brûlés qu'après avoir été pendus.

Nous en savons assez de cette schismogy'a" phie qui brouille ainsi toutes les notions exactes, dans un temps où les faits que nous connaissons, comptaient encore des témoins dans les rangs de la population. Il faut cependant savoir gré à Damian de Vegas des quelques lueurs dé vérité qu'il laisse, inconsciemment, percer dans cette fable. Il nous apprend, en effet, qu'on appelait indistinctement « ciuvas de VInnocent » toutes celles qui se trouvaient dans une certaine région de la Guardia. A l'époque où il vivait, on ignorait donc, dans la localité, l'endroit au juste où s'étg^it passé le drame. Quel cas faut-il faire, dès lors, de certaine plaque commémorative qu'on plaça plus tard dans un de ces antres? On n'eut que l'embarras du choix: Damian nous dit encore en parlant des coupables : < Avant qu'on ÏQ^justiciâtyOn en amena un, qu'on croit être Johan Franco, pour reconnaître la sépulture du Saint Innocent (1). On creusa à l'en-

(1) Il est certain pour nous que Johan Franco ne fut jamais requis pour cet oiilce.

droit qu'il indiqua, mais ce fut inutilement, et jusqu'à aujourd'hui, hasta hoy^ nulle part on n'a découvert son cadavre, ni un seul de ses ossements, ni les vêtements, ni la chaussure avec lesquels on Tavait enterré. On retrouva la fosse vide, de la grandeur qu'on Vavait creusée, et rien d^, plus, y no ma?. Et cela fut une des choses les plus mystérieuses qui aient jamais existé que ce qui advint pour ce saint enfant. On ne retrouva pas davantage son cœur, qu'un des Juifs avait emporté à Avila (1) ; on eut, il est vrai, les linges dans lesquels on l'avait enveloppé, mais ils n'étaient pas même maculés de sang. ' Aussi, doit-on pieusement croire que Notre-Seigneur voulut que rien de ce qui est humain ne restât de lui et qu'il l'appelât, en chair et en os, à jouir de sa gloire, en paradis. >

L'explication tirée du merveilleux , que donne Damian de Vegas, touchant l'impossibilité dans laquelle on se trouva de produire une seule preuve matérielle de l'existence de la victime, en dit plus que ne sauraient le faire ■ toutes les dissertations. Toujours est-il que la relation, ainsi faite, de cet ultra-mystique a infesté de son erreur l'histoire entière de l'affaire delaGaardia. Également circonvenu par

(ï Ce sait que Benito Garcia fut arrêté & Astorga et on à Avila. -

rinquisition, Fray de Yepes, à la suite, ne fit qu'apporter de nouvelles obscurités et de nouveaux mensonges. C'est pour s'être fié, de nos jours, à des sources semblables que M, Amador de los Rios, un des historiens dont l'Espagne s'honore à juste titre, a commis, dans son HistoHa social, l'anachronisme par lequel il place en 1499 cette épopée judiciaire (1). Aujourd'hui que le procès de Jucé Franco est retrouvé, les doutes, les hésitations, pas plus que les gros écarts, ne sont permis ; là lumière se ferait entièrement si jamais les autres dossier» étaient retrouvés de même. Dans leur zèle admirable, les savants espagnols sont pleina de confiance et d'espoir de ce côté. Rien, par malheur, n'est encore venu confirmer leur attente; il y a gros à parier, au contraire, qu'elle sera déçue.

(1) A la faveur d'ua erratum, M. Amador de Los Rios, dans son ouvrage, a rétabli la date exacte, mais il D*a pu corriger les défaillances qui subsistent daas le texte.

Nous voici au terme d'une étude documentaire, dont cliacun, comme il l'entend, appréciera la portée, et pour laquelle il est à peine besoin de conclure. Aussi ankylosée que son esthétique paraisse, aussi aride que soit son archaïsme, elle trouvera un écho chez les esprits d'élite qui s'abstraient volontiers du présent, et qui goûtent une sorte de volupté à révocation psychique des âges disparus. Dans cette ontologie à laquelle on ne pouvait rien changer sans en fausser la marque, on ne rencontre ni la pitié facile, ni la tendresse maladive, ni le sentimentalisme apprêté de la physiologie moderne ; en revanche, sous sa forme rigide, dans son enchevêtrement de formules juridiques, on a la sensation véritable d'une *

époque : on reçoit le choc de ses croyances, on éprouve le tressaillement de ses passions et de ses terreurs.

Avant et longtemps après 1492, ce fut, en effet, la terreur que l'Inquisition déchaîna sur l'Espagne, une terreur égale à. celle qui régna en France, en 1793. Dans cette rencontre du XV® et du xvni** siècles, — qui se ressemblent si peu, — [est un des principaux étonneinents apportés par Thistoire. Les dates elles-mêmes ontpartàcerapprochement.Quel contraste, toutefois, offrent les hommes et les tendances I La fin du xv* siècle fut un travail de monarchie, celle du xviii® un travail de République. La terreur, en premier, s'appela Torquemada ; ensuite : Robespierre. Ces deux hommes, tant sous le froc que sous la carmagnole, eurent les mêmes instincts de violence et de férocité ; seulement, ils les affirmèrent de façon différente ; celui-ci frappait au nom de Dieu, dont il trahissait la loi ; celui-là au nom de la Patrie, dont il causait la ruine. Leur jurisprudence fut la même. Les lenteurs et la méthode des tribunaux d'Inquisition n'étaient pas moins effroyablement iniques que les jugements en bloc et les massacres du Comité du salut public.Torquemada étranglait et crématait ses victimes ; Robespierre se bornait à les guillotiner. Ils furent deux bourreaux ensem-

ble, et la robe blanche de l'un, tout autant que la carmagnole de l'autre, est restée souillée d'un sang dont la tache jamais ne s'effacera 1

Ce qui frappe surtout dans cette fin drf XV siècle, c'est le mysticisme dégénéré dont elle est envahie. Certes, nulle époque, plus que le moyen âge, ne fut féconde en miracles de sainteté, obtenus dans Tascétisme et la contemplation, par des thaumaturges exclusivement voués au commerce de Dieu. Ces merveilles de la foi, répétées de toutes parts et interprétées avec exaltation par la scolastiqùe, transformèrent à la longue le mysticisme chrétien en une sorte de thôosophie à la faveur de laquelle^chacun crut pouvoir escalader le ciel et entrer avec lui en communication. Les théoaophes — sortes de thérapeutes pris parmi les acoliastes — n'avaient pas, comme on pense, des vertus assez éprouvées pour pénétrer avec les saints dans les arcanes lumineuses du Verbe. Ils dôgring61èrent,ainsi que les Titans, de l'empyrée dont ils avaient rêvé la conquête» et,comme leur déconvenue n'avait provoqué chez eux qu un désordre mental, ils ravalèrent l'infini à leur propre niveau, ils le travestirent en agent responsable de leurs entreprises terrestres. Les plus actifs, dans cette voie, furent les dominicains ; sous leur domino mystique, ils gardèrent une soif

inassouvie de représailles et d'accaparements. Cette théosophie de décevance, ces fièvres de dégénérés eurent pour effet d'habituer les fidèles à discuter de la religion, de même que, de nos jours, les peuples s'entretiennent de politique, — il est vrai que la religion et la pojlitique, de ce temps-là, ne faisaient qu'un. Toujours est-il que. ce courant favorisa l'hérésie en^provoquantla foi à de fausses extases, en l'entraînant à d'impuissantes évocations.

Le besoin de surnaturel, l'intuition du mystère la révélation céleste, la cornmunUatlon, Vémanation, absorbèrent à ce point les esprits, que des hallucinés en foule, après s'être consacrés à Dieu, se détournèrent de lui pour suivre le démon. Là est un des signes constants de cette.fin de siècle, la plus surprenante, la plus effrayante même qu'il y ait eu jamais. Ce signe s'attache à tous les personnages del'affairede la Guardia, et voilà pourquoi elle revêt à nos yeux les proportions d'une synthèse. Les prévenus ne sont pas seulement de pires chrétiens et de pirQs juifs, ce sont avant tout des manichéens. De la part de leurs juges, unmème trouble est aisément appréciable. Ils ne s'attachent pas à déterminer des crimes, le sang abominablement répandu leur importe vagueme'ni>, pour eux l'instruction se place dans Vaudelà ; pour eux, le plus grand crime de ce

Jucé Franco, que nous avons vu brûler vivant, c'est d'avoir nié la conception divine, c'est d'avoir dit : NO'Wia Bios / arido.

Du moment que la tendance prime le fait, quel cas devons nous faire de la victime ? Non seulement les juges évitent de remonter dans son existence, mais encore on la relègue daus un idéal fermé à toute émotion terrestre, on la confond sans cesse avec le Christ. Ce n'est donc plus un enfant qu'on a crucifié, c'est une essence d'être, une entité? Nulle part, en effet, on n'a la sensation de sa chair et de ses os Quel est le cri du cœur tombé de la bouche d*unde ces hommes, quel est le sanglot arraché à la poitrine d'un coupable qui, à défaut de preuves, atteste vraiment et force à reconnaître que ce pauvre petit exista un jour en réalité, et qu'il fut de ce monde? A défaut de cela, on ne garde de lui qu'une image insaisissable et flottante, une dé ces hiératiques visions comme en ont les poètes, et dans le symbolisme desquelles la fleur fatidique s'épanouit.

Un émiDrent religieux dont Tordre fut iniquement victime par les descendants de Torquemada, disait un jour, eu parlant de l'Inquisition: « Passe pour les excès; elle aura pourtant servi à quelque chose, puisqu'elle a su pprimé Thérésie. > Comment entendait-il cela? Je me le suis demandé souvent, et je finis par conclure qu'un excès seul d'indulgence avait pu dicter ce propos. L'Inquisition a-t-elle empêché le protestantisme de s'étendre et de se propager dans les deux mondes? Maintenant, de ce que l'Église, en ce qui la concerne, ne poursuit plus l'hérésie, faut-il en conclure que son èresoitdéfinitivement close ? L'unité de l'Eglise est un fait incontestable ; cependant, si elle n'a plus à

lutter contre les sectes, il n'en faut pas moins tenir compte des tendances isolées et des révoltes dont on se désintéresse, parce qu'elles sont sagement tenues à l'écart du scandale.

Chose singulière î II n'est pas jusqu'aux dominicains, — eux qui devraient être les orthodoxes par excellence, — dont les turbulences inconsidérées de langage n'aient, parfois, causé 'de graves soucis au Saint-Siège. Tant il est vrai que ces religieux, quel que soit leur zèle évangélique actuel, gardent encore un ressentiment enflélé de déchéance, par rapport à l'autorité néfaste dont on les avait si malencontreusement investis et dont ils sont, pour toujours, dépouillés, à l'heure présente.

Non, le silence qui se fait, désormais, touchant ITiérésie telle qu'on l'entendait aux siècles antérieurs, n'est nullement un bienfait de l'Inquisition ; il tient surtout aux transformations de rère moderne. En effet, en s'efforçant de pervertir le dogme, les anciens exégètes ne se bornaient pas à jeter le trouble dans l'Église, ils apportaient aussi les éléments de la révolution dans l'état politique. Celte révolution accomplie, les exégètes firent place aux politiciens, et comme ceux-ci ne se trouvaient plus en présence de pouvoirs combinés, comme la politique n'avait plus Im mêmes

liens avec l'Église, ils se désintéressèrent des questions religieuses, pour concentrer leur activité passionnelle sur des questions de gouvernement. Une fois sur ce terrain, l'hérésie se débarrassa prestement d'un froc dont elle n'avait que faire, et elle apparut, dès lors, aux yeux de tous, ce qu'elle avait toujours été en réalité : un principe exclusivement humain d'agitation, la tendance systématique à toutes les révoltes et à tous les bouleversements. Il serait trop long d'énumérer ici les étapes qu'elle a parcourues dans son évolution laïque; un seul mot qui lui sert, aujourd'hui, d'enseigne résume sa carrière : Anarchie,

Impuissante à prévenir ce développement,.

l'Inquisition — bien qu'elle fût secondée en cela par la Réforme elle-même — échoua également dans la lutte qu'elle avait engagée contre l'occultisme et tout ce qui a trait aux pratiques simoniaques. Engendrées par les mythes d'Orient, limon des sociétés antiques, la magie et la sorcellerie ont gardé sur l'humanité une influence ataxique dans laquelle est un exemple infiniment curieux des recommencements associés aux transformations des peuples et des races.

Reprenant pied aussitôt qu'on les avait pendues , renaissant de leurs cendres aussitôt qu'on

les avait brûlées, ces impérissables femelles de Satan ont chevauché par-dessus les siècles à la rencontre du monde moderne, auquel elles se sont inoculées, en couvrant du masque de l'Au-delà ses entreprises les plus abjectes.

C'est ainsi que la magie et la sorcellerie, au xvi« siècle, furent les complices des empoisonneurs italiens accourus à la suite de Catherine de Médicis. Bien que basé sur des subtilités aisément reconnaissables, leur art, grâce à René le Florentin et à Cosme Ruggieri, atteignit bientôt un idéal que Locuste seule, au temps de Tibère et de Néron, avait réalisé. Il y eut trente mille sorciers en France, à ce moment, sans compter la reine ; en revanche, on lui attribua la Saint-Barthélémy.

Tout imprégné qu'il était de jansénisme, le XVII* siècle raffola à son tour des venins et, à défaut de massacres, renchérit sur la tradition en multipliant les secrets holocaustes.

Ralliées à d'infâmes vestales telles que la Brinvilliers et la Voisin, les grandes dames de ce temps-là, en maintes occasions eurent le diable pour confident de leurs aventures galantes et du déîîOrdre de leur vie. On satanisait chez la Voisin, on y disait la messe noire ; c'était le célèbre abbé Guibourg qui officiait (1).

(1) Dans uae note adressée àLouvois, le lieutenant de police La Reyaie a fait le portrait suivant de l'abbé

Dans le savant ouvrage qu'il a récemment publié ; Médecins et empoisonne^^rs au xvii« siècle, le docteur G. Légué nous fait assister à une de ces cérémonies. Elle eut lieu à la fin de janvier 1678. « Une pièce tendue de noir avait été disposée, et, dans le fond, se dressait un autftl préparé comme pour le sacrifice de la messe. Derrière, on apercevait une draperie funéraire portant une croix blanche tissée dans rétofle. L'autel se composait d'un matelas recouvert d'un drap mortuaire avec, au milieu, un tabernacle surmonté d'une croix et entouré de cierges noirs. Ces cierges étaient fabriqués avec la graisse des condamnés pendus par Monsieur de Paris (amant de la Voisin). Un prêtre à l'aspect vénérable, âgé d'environ soixante-dix ans étaitlàrevêtu d'ornements

Guibour^ : « Né à Paris, il prétend ê:re fils naturel de feu M. de Montmorency ; libertin, oeaucoup voyagé, desservi plusieurs églises à Paris -et aux environs, dans une pratique continuelle de sacrilèges, empoisonneur artiste, appliqué à la i echeiche de toutes sortes de maléfices, ami de la Voisin, en commerce avec tout ce qu'il y a de plus méchant; tenu ménage avec sa fille Chanfrain, de laqueUe il a eu plusieurs enfants, dont môm« il a tué quelques-uns; homme extraordinaire qui ne peut être comparé àaucun autre» qui a égorgé etsicrifiô plusieurs enfants. Ce crime parait lui être familier. Les messes dites sur le ventre et autrement, le^ consécrations et tout ce qu'on a désirô de plus impie de son ministère ne lui ont jamais fait de peine. »

sacerdotaux blancs, brodés de pommes de pin noires.»

Une inconnue masquée se présente, conduite par la fille de la Voisin. Elle quitte aussitôt le riche, vêtement qu'elle porte et apparaît dans une nudité splendide, sa chevelure blonde dénouée. Elle se couche sur Tautel, les jambes pendantes d*un côté et, de l'autre, sa tête appuyée sur un coussin que soutient une chaise renversée. L'abbé Guibourg place la croix sur la poitrine de cette femme, étend une serviette sur son ventre (1) et y dépose le calice. La cérémonie impie commence, mais sans autres rites que les baisers à l'autel . L'inconnue a interdit les autres pratiques ; d'ailleurs, l'âge du prêtre semble lui-même les proscrire (2).

Vient l'instant de la consécration. On apporte alors un petit garçon de deux ou trois ans dont le doux visage jette une grâce touchante dans ce sanctuaire maudit.

(1) Au Dioyen âge le même sacrifice avait lieu non plus sur le ventre, mais bien sur la croupe de la femme.

(?) L'auteur de Médecins et empoisonneurs établit en latin, de la manière saivante, le cérémoaial obscène usité alors pour les mes^s noires: Quotiescumque altare osculandum erat^.preshyter osculdbatur corpus^ hoHiamque consecrabat super pudenda^ quibus hostiœ portiunculani inserabai : Mis m iandetn peracta, presùyter ^nulierem inibat et manibus suis in <mlics mersis pudenda sua et mulitbria lavabai.

€ Mystère effroyable, s'écrie le docteur Légué, dont je résume le récit, il y eut cette nuit là un prêtre, un ministre de rÉrangile, pour tuer l'un de ceux dont le Christ a dit : «Laissez venir à moi les petits enfants!..» Guibourg se saisit de la frêle victime et réleva au-dessus du calice en prononçant les paroles sataniques : « Astaroth, Asmodée, princes de l'amitié, acceptez le sacrifice que je vous fais de ce]t enfant, pour les choses que je vous demande.» Puis le couchant sur la table, il regorgea.... »

Le sang ruisselle d ns l'or du calice, souille les vêtements du prêtre et se répand sur les membres de celle qui lui sert d'autel. En môme temps la voix du misérable assassin murmure les paroles sacrées : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, hoc est corpus meum. »

A. la suite, Guibourg lit sur un parchemin vierge la demande adressée à Satan ; elle est ainsi conçue :

< Je, Françoise Athônaïs de Mortemart, € marquise de Montespan, demande l'amitié du € Roy et celle de Monseigneur le Dauphin, € et qu'elle me soit continuée ; que la Reine € soit stérile, que le Roy quitte son lit et sa € table pour moy et mes parents ; que mes « serviteurs et domestiques lui soient agréa-

« blés ; chérie et respectée des grands sei- « gneups, que je puisse être appelée aux « Conseils du Roy et savoir ce qui s'y € passe ; et que cette amitié, redoublant plus « que par le passé, le Roy quitte et ne regarde « Fontanges ; et que, la Reine étant répudiée, € je puisse épouser le Roy ».

L'impudique favorite eut beau emporter, comme gage d'un pacte qu'elle croyait accepté, une parcelle des entrailles de la touchante victime et un fragment de l'hostie qui avaitservià lacommunion, Astaroth et Asmodée,princes de l'amitié, restèrent sourds à sa voix,et Louis XIV, qui s'était détourné de cette tragique névropathe, persévéra dans les liens qui le rapprochaient de M"" de Fontanges. Il est vrai qu'onditde cette dernière, quand elle mourut, peu après, — cela est démenti, du reste, —■ qu'elle avait été empoisonnée.

Le XVIII* siècle était trop bien préparé pour ne pas mettre à profit de semblables exemples. Sans cesser d'être le même dans le secret, le •satanisme, cette fois, revêtit des formes plus avenantes. Il se répandit dans les salons et profitant du progrès scientifique, il se donna carrière avec les spirites. Mesmer et Cagliostro sont à la tête d'un mouvement dans lequel il semble que les grands seigneurs et les grandes dames d'alors aient combiné eux-

mêmes le sabbat de la Révolution. N-a-t-ou pas assuré que Mesmer, dans son baquet ma* gique, vit un présage certain des événements qui se préparaient, et qu'une somnambule, docile à sa suggestion, prévint Marie- Antoinette des malheurs qui la menaçaient ? N*at-onpas dit également que Gagliostro, à son tour, fit assister cette infortunée reine au supplice qui l'attendait, en le lui montrant dans une glace. Elle vit le bourreau au devant d une machine encore inconnue qu'on appela depuis la guillotine ; elle-même se sentit projetée sous le couperet. Au-dessus de la foule qui hurlait à sa mort, elle reconnut en même temps, portée en haut d'une pique, la têt^ livide et ensanglantée de son amie la prin- , cesse de Lamballe?

< Du temps du moyen âge, a di^ M. Huysmans, tout était diabolique ; maintenant, tout est naturel . et scientifique. Les médecins attribuent à la grande hystérie des accidents qui relèvent exclusivement du domaine des exorciales. > Le même écrivain ajoute : < Si Ton regardait de très près le procès d'Elodie Ménetrey connu sous le nom de crime de Villemonble, ou bien encore si Ton se reportait aux interrogatoires de Mathieu Hadelt, qui assassina, en 1891, un trappiste d'Aiguebelle, on discernerait,en se donnant la peine de lire

entre les li"gnes,riiiteroession du Très-bas dans cette affaire.' Ajoutons que dès qu'un stigmate infernal pai ait, on Véiôixiïe ; il semble que (î'un commun accord la» magistrature et le clergé soufflent les lumières et se taisent ■quand le démon passe » (1);

Ceci explique, en effet, le scepticisme qu'un grand nombre de nos contemporains professent à regard de Toccultisme en général et du satanisme en particulier. Dans le spiritisme, dont le retentissement a été si vif de notre siècle, ils ne voient que la supercherie des armoires truques et ils réprouvent énergiquement la théorie qui veut que les âmes, les esprits et les larves répandus dans l'espace, puissent entrer en communication avec nous.

De même ils se rient de la magie et de la sorcellerie en alléguant le ridicule dans lequel sont tombés si souvent les cartomanciens, les chîromanciems,les magnétiseurs^ les hypnotiseurs, les astrologues, et en même temps les mages, les Rose-Croix, les théosophes, les kabbalistes, les hermétistes que nous avons connus;

11 ne s'agit pas ici de contrarier les opinions les plus répandues à cet endroit. Libre à chacun d'appeler,en guise de foudres, les douches

(1) Préface par M. Huysmans, du livre : La Satanisme Par M, Julea Bais. '

du laboratoire Charcot sur ceux qui se sont bourrés latête de (7n*moî*rc5 et de C^ai^iciUes(l). Cependant il faut tenir compte^ d'un mouvement qui est un singulier contraste par rapport au scepticisme créé au xix* siècle. Et ce mouvement grandit chaque jour; il s'affirme scientiflquement par mille théories, il s'affirme littérairement en maints ouvrages qui tendent de plus en plus à forcer les portes de Tinconnu en démocratisant l'évocation. N'est-il pa<«, dès lors, évident que ces questions qui sont d'actualité courante et pour lesquelles des lettrés et des savants se passionnent, correspondent à un état psychique de notre Société, et qu'elles se ramifient avec des faits qui, en bien des cas, n'ont rien de commun avec l'impQsture (2).

Ouï, la magie et la sorcellerie ont leurs

. (1) Les Grimoires et les Clavicules^ anciens recueiU Qù sont réanies les formules, les recettes et les incantations de la magie. \

(2) Les œuvres des spiritualistes contemporains forment des collections entières dans lesquelles se retrouvent les ouvra;?es techniques de Papus : Traités élémentaires^ Essai de Physiologie^ VAnatomie Philo, sophique; ceux de Martines de PasquaUy; ceux d'Eliphas Le\'y : le Livre des splendeurs, Clefs majeures et Clavicules : Lettres Kahbalistiques ; ceux d'Albert de Rochas : les Etats superficiels de V Hypnose, VExtériori-sation de la Sensibilité^ l'Envoùtement;ceuii de Stanislas de Guatta : Au seuil du Mystère, Le Temple de Satan, Le Livre du Spectre ; ceux de Barlet, eaux de Boso., etc.

adeptes, désormais, tout comme aux siècles passés, et il en est de même du satanisme dîf rect, c'est-à-dire du culte immédiat que rendent au démoa des réprouvés vivants qui en ont fait leur Dieu. Ge sont la plupart des prêtres proscrits de l'Église et des religieuses chassées des couvents, auxquels viennent s'adjoindre, avec d'autres aberrés de la foi, tous ceux qui, dévorés d'ardeurs sadiques ou pris de folie meurtrière, espèrent trouver, dans le sacrilège et le maléfice, un assouvissement soit de haine, soit de volupté*

M. Huysmans, qui, par ses spéciales recherches, est le plus documenté sous ce rapport, nous a appris que le satanisme moderne, indépendamment des associations locales, a maintenant des comités, des sous-comités, une sorte de curie qui réglemente l'Amérique et l'Europe, comme la curie d'un pape. Deux grandes sociétés secrètes internationales pourvoient à ce fonctionnement. D'un commun accord l'une et l'autre font célébrer des messes noires, le jour de la fête du Saint-Sacrement, à Paris,àRome,à Bruges, à Constantinople, à Nantes, à Lyon et en Ecosse.

Avec son magnifique talent de naturaliste mystique, M. Huysmans a décrit une cérômonie de ce g enre à laquelle i l assista (1).

(1) Là-lfa*. C'est dans Touvrage %i connu sous ce titrât

Aujourd'hui, la femme sert rarement d'autel ; en outre, on ne sacrifie plus, comme autrefois, d'enfant, à moins qu'on n'en sacrifie à part, dans le secret. La messe noire dont il s'agit eut lieu dans la chapelle d'un ancien couvent d'Ursulines, et les fidèles de Satan y assistaient en grand nombre. Sur un autel véritable, était un Christ dérisoire et infâme dans sa nudité, sur la face douloureuse duquel une bouche tordue éclatait en un rire ignoble. L'oflîcîant s'appelait Docre — un nom supposé qui en a fait citer de véritables. Sous sa chasuble, il avait, pour tout vêtement, des bas noirs remontés •très haut. 11 était assisté par deux enfants de chœur, êtres dégradés, suppôts de Sodome, au visage maquillé comme des filles. Dans des réchauds brûlaient, répandant une odeur acre, des feuilles de jusquiame et de datura, des solanées et de la myrrhe.

Les invocations à Satan et les imprécations au Christ, qui rappellent celles de l'afiaire de la Quardia, sont le point culminant de la cérémonie. Dans les premières il est dit : < Maître des esclandres, dispensateur du crime, intendant des somptueux péchés et des grands vices, Satan, c'est toi que nous adorons. Dieu logique,

que ce briUant écrivain a réuni, sous forme de romaA» des documents bistoriquei d'une authenticité certaisd qn*il a recuuiUis.

Dieu juste! > Satan est encore invoqué comme soutien du pauvre exaspéré, comme suzerain du mépris et espoir des virilités.

Les imprécations que vomit ensuite cet abominable prêtre contre le Christ embrassent tout ce qu'on peut imaginer d'immondices et de blasphèmes. Elles se terminent ainsi :

< Nous voudrions pourtant bien te faire avouer enfin tes impudents mensonges, tes inexplicables crimes I Nous voudrions taper sur tes clous, appuyer sur tes épinef*, ramener le sang douloureux au bord de tes plaies sèches ! Et cela, nous le pouvons et nous allons le faire en violant la quiétude de ton corps, pro-. fanateur des amples vices, abstracteur des puretés stupides, nazaréen maudit,roi fainéant, Dieu lâche I »

A ces paroles, comme à un signal, les femmes tombées sur le tapis se roulèrent et le sabbat commença. « C'était un. cabanon exaspéré d'hospice, une monstrueuse étuve de prostituées et de folles. »

Ainsi donc il n'est rien resté à Tlnquisition de ce qu'on pourrait appeler un bienfait ou un résultat heureux. Tout ce qu'elle proscrivait est rentré depuis dans la normale des institutions, ou bien a persévéré dans notre état social. Non seulement elle seconda mal les

intérêts de l'Église, mais encore elle attira sur elle des reproches souvent immérités; en outre, elle amoindrit considérablement Tautorité et l'influence de Tépiscopat. En ce qui touche la monarchie, elle servit, il est vrai, activement sa cause, mais, à la longue, elle devint une entrave et un danger pour elle.

Elle chassa les Juifs et les Maures d'Espagne; là sont les faits acquis . Or, en cela, comme en tout le reste, son action fut néfaste. Le trésor ne trouva qu'une prospérité relative et éphémère dans ce double événement. Par contre, la péninsu le essaya plus tard le douloureux contro-coup du vide soudain apporté dans sa population. Sa richesse commerciale s'évanouit en même temps que tombèrent l'activité et les relations qu'entretenaientles juifs: Avec les maures di sparurent de précieuses industries locales et s'enfuit le génie agricole qui faisait, de ^ contrées restées misérables, des sources inépuisables de revenus. La longanimité eut conjuré c es désastres, car les juifs, bien qu'à contre-c œur, consentaient à abjurer, et il en était de même des Maures. Encore quelques générations et la fusion commencée de ces deux races avec les autres eût semblé définitivement accomplie.

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