EN FOI DE QUOI
< La présente a été signée de notre nom, « revêtue de notre sceau et écrite de la main « de notre notaire, donnée en le monastère « de Saint-Thomas dudit ordre des Frères « Prêcheurs, — qui est hors et près des murs « <!e la cité d'Àvila, — le 26 du mois d'août, en
< l'an 1489 de la naissance de N.-S. Jésus- «. Christ.
< Signé : fraler Thomas, Prîor et inquisîlor
< (/eneralls. »
'<: Suit la mention :
« Pour mandat de sa Très Révérende Pater-
< nité » Antoniust de Frias^ notarîus apostolicus.
Deux témoins : Alonzo de Valisa, religieux, et Tristan de Médina, chanoine (1).
(1) Les lettres de Commission, en général, étaient plus particulièrement appelées Lettres-ordre.
Immédiatement après la présentation de cette lettre du Prieur de Santa-Cruz, le Fiscal Alonzo de Guevara, s'adressant à leurs Révérences, leur denianda de faire prendre Jucé Franco dans sa prison et de le faire conduire à raudience,pour qu'il entendît certaines dénonciation et demande qull avait à poser contre lui.
Leurs Révérences répondirent qu'elles comprenaient très bien ce qu'il voulait, dixieron que lo oïarij et qu'elles étaient prêtes à faire Justice. 'En môme temps, elles ordonnèrent à Nicolas Velon, leur alguazil, qui se trouvait là, d'aller prendre et d'ampner le prisonnier.
Dès que Jucé Franco eut été introduit
^^.--^evant les Juges, le Fiscal donna à lire, au
/ notaire Martin Pères, un écrit de DÉNONCiAnoN
/ ET DEMANDE aiusi couçu : " '
r ■ < Mes Révérends et vertueux Seigneurs,
« Moi, le bachelier Alonzo de Guevora, promo-
« teur de la Sainte Inquisition en cette cité
< d'A-vila et son diocèse, je parais devant vos « Révérendes Paternités en lameiileureforme € que je puis et que je dois de droit, et je « pose dénonciation et demande contre Jucé
< Franco, lequel, non content que, par seule € humanité, suivant notre Foi (1), on le tolère,.
/ (l) Allusion au livre II des Décirétales de Gré;?oire IX, Titre XX, 21 {.Note qui accompagné la pubii(iatio7i du
« lui et l6s antres Juif^, s'est permis, étant à
* converser avec les fidèles catholiques chré-
< tiens, de leur dire que la loi de Moïse reste
< la seule vraie et qu'en elle seule est le Salut, « et que celle de Jésus-Christ est une loi hypo- « crite et coiltrouvée, qui jamais n'a été
* établie, ni inspirée de Dieu.
« L'âme enflélée et dépravée, il est allé, de « compagnie avec plusieurs autres, crucifier
< un enfcint chrétien enun jour de Vendredi « Saint, de la même façqn^ avec la même ani-
< mositéet cruauté que le firent ses devanciers « pour notre Rédempteur #ésus-Ghrist, déchi- « rant sa chair, le frappant, et lui crachant au «visage, le couvrant d'injure»* ^'accablant de « coups, et tournant en ridicute notre sainte « Foi, ainsi que la Passion de Notre-Seigneur.
« De même, il a intrigué, fait intriguer « comme meneur, qÏ manigancé pour se pro- « curer une hostie consacrée, afin dQ l'outrager « la souiller, en haine et au mépris de notre « sainte Foi catholique,; et, comme parmi les « autres Juifs, ses complices, se trouvaient «certains sorciers, Jiechizeros, il a, le jour
< de sa Pâque de pain azyme, mélangé « cette hostie avec un cœur d'enfant chré- « tien, attendant de ce maléfice qu'il ren-
texte espngriol primitif dans le Bulletin de l Académie de VHisioire.)
* drait les chrétiens enragée et les ferait « mourir. De ce mélange, Jucé Franco et les « autres attendaient encore que la loi de « Moïse, par son effet, serait mieux gardée et « honorée, que ses rites, ses préceptes, ses
* cérémonies seraient solennisés plus libre- « nent, et que, par contre, la religion chré-
* vienne serait bouleversée et détruite, en « sorte que les Juifs posséderaient tous les - biens qui appartiennent aux catholiques,
* (iue rien plus ne s,^opposerait à leurs per- ^\ erses et maudites erreurs, que leur race 4 croîtrait et se multiplierait sur la terre, f tandis que celle des fidèles chrétiens en « serait extirpée, extirpada, détinitivement.
•< De même il commettait des délits contre
* lô Saint-Office de la sainte Inquisition sur
* lesquels je me réserve de revenir au cours
* de ce procès, dès qu'il sera besoin. C'est « pourquoi, en raison de l'accusation que je 4 porte, je demande et requiers, mes Révé-
* rends Seigneurs, que vous déclariez et ^ prononciez Jucé Franco rnàlfaittur et fau-
* t ur (V Hérésie, destructeur de la foi catho- « /^*^t^^, et, comme tel, avoir mérité les peines « et censures statuées par les droits tant ca- « nonique que civil, contre ceux qui com- « mettent de semblables crimes, particulière- 41 ment la confiscation et la perte de tous
« les biens en faveur du trésor du Roy et de « la Reyne, nos Seigneurs, et le renvoi au <^ bras séculier pour qu'il fasse justice de lui, « ainsi qu'il convient pour un malfaiteur et «c fauteur d'hérésie, et pour un destructeur de « la Fox catholique I
€ Ces dénonciation et demande, je les pose « en la meilleure manière et forme de droit « que je dois, me réservant de les amender * et de les corriger à l'occasion, dès que cela ^ sera utile, sans toutefois offrir de faire plus ^ ample preuve, étant donnée la cause. En cela, « comme en tout le nécessaire, j'implore « votre noble office ; J'attends de vos Révé-
< rences qu'ellesprocèdent contre Jucé Franco
< SimpUciter et de piano, et sine sfrepituju- <c dicUj suivant la fofme dont, en pareil cas, « dispose le droit, et je demande et exige les « frai&, et sur le tout je fais le serment qui est «.dû en justice...
< Je jure à Dieu et à cette Croix, sur laquelle « se pose ma main droite,que ces dénoncia-
< tion, et demande, contre Jucé Franco, je « ne les pose pas malicieusement, mais bien « parce que je le crois coupable de tout ce dont «je l'accuse, et pour que justice soit faite,
< pour que les méchants et les fauteurs d'héré- « sie soient punis, que les bons soient récom- « pensés et que notre sainte Foi triomphe ! »
Cette lecture à peine terminée, Juçé Franco dit que tout ce , qu'on venait d'entendre, « était la plus grande fausseté du monde ; qu'il niait tout ce dont on l'accusait. » Le Fiscal à son tour fit valoir que du moment que le prévenu niait, il demanderait à faire la preuve.
Leurs Révérences interrogèrent Jucé Franco pour savoir s'il comptait prendre un procureur et un avocat pour sa défense. Sur sa réponse affirmative, ils lui assignèrent le bachelier Sanç pour avocat, et Johàn de Pantijoso comme procureur. L'un et l'autre devaient se tenir à l'audience, car, le prévenu les ayant agréés, on reçut aussitôt leur serment et pouvoirs leurs furent donnés. Copie des demande et dénonciation fut remise au prévenu et à son procureur, pour qu'ils eussent à répondre dans le délai de neuf jours.
Comme témoins, figurent au procès -verbal:
Anton Gonzalez et Johàn de Léon, notaires, Juan de Las Navas, portier de l'Inquisition.
A l'audience du 22 décembre (1), un changement Ait apporté aux dispositions qui précèdent.. Sans retirer le pouvoir qu'il avait donné à Juan de Pantijoso, le prévenu insista pour revêtir d'un nouveau pouvoir un procureur appelé Martin Vasquez, auquel il confia spécialement le soia de présenter la réponse qui fut faite le même jour aux dénonciation et demande que l'on connaît. Martin Vasquez, librement choisi, avait-il eu quelque action sur ce plaidoyer, qui ne manque pas de crùno •
(l>D%iie façon générale, il est boa dédire que le inbunard'lnquisition d'AviJa tenait audience deux ioi« par jeu.'. Le première à lii<4iiel;e nous a^ons assi.s:é le 17, était oeUe <!û soir, iUf losvispcras. Anjo'ird h^ii, nonn BOmoces a celle de licroe, de iUrcias^ qui était tenue de y heures à iiii li.
rie ? C'est possible ; toujours est-il qu'il est sigûé du bachelier Sanç, qui lui-même, par le iond et la forme, rappelle de très près les juristes de l'université de Salamanque.
11 serait peut-être un peu long de reproduire en entier cet écrit, mais, tout en l'abrégeant, je n'omettrai rien de ses conclusions et encore moins de ce qui en fait ressortir le piquant caractère.
Et, d'abord, le défenseur du Jucé Franco oppose le non lieu au tribunal. Il ne lui reconuaît pas le droit déjuger son client.
< Vous n'êtes délégués ici, leur dit-il, qu'en « vertu de l'autorité apostolique, et seulement « pour la ville et le diocèse d'Avila ; votre « juridiction ne va pas plus loin. Or, il est « avéré que mon client est du diocèse de To-
< lède, et qu'il appartient à la juridiction du « tribunal de cette ville. Renvoyez-nous à nos
< véritables juges... Par contre, si vous per- 4v sistez à vouloir l'être quand vous ne l'êtes « pas, souffrez que je vous dise que vous ne « pouvez ni recevoir la dénonciation, nisatis- « faire à la demande. La première est on ne « peut plus vague et obscure. Pourquoi ne « déclare -t- elle pas nettement les lieux,
< les années, les mois, les jours où ont été
< commis les délits dont on nous accuse ?
< Pourquoi ne ^spécialise-t-elle pas la part
« de culpabilité qu'on nous prête ? Pour- « quoi ne garde-t-ellepas avec nous, bien que « s'appliquant à d'autres causes, les formalités « nécessaires de la loi ^/ôe^^orwTn? .:Mon client « est Juif ; on ne saurait donc véritablement « et ajuste titre, le taxer d'hérésie et d'apos- « tasie ; ces qualificatifs avec lui tombent « d'eux-mêmes. Dans sa qualité exacte, il doit « bénéficier de la granda équité et bénignité
< canoniques qui conviennent si bien à vos « Paternités. Sans cela, il est Certain que Jucé « Franco ne saurait attendre sa défense. D'où « lui viendrait elle, en effet? Le Fiscal s'est
< tenu à des généralités qui ne laissent rien « discerner en cette cause. N'est-ce pas agir « contre le droit, que de causer à un homme « le plus gros préjudice sans rien lui dire « au juste de ce qu'on lui reproche? Quelle « défense trouver à l'égard de faits qu'on ne « connaît même pas? Et cependant, vos Révèle rendes Paternités ne sauraient, sans charger
< leur conscience et porter un coup funeste
< à leur équité, permettre qu'un homme « souffre et meure sans être défendu. »
Sur ce point, le bachelier Sanç conclut à ce que le tribunal ne reçoive pas la dénonciation et rejette la demande. S'il reçoit la première, il se doit à lui-même d'inviter le Fiscal à particujlariser, à préciser et spécifier -les griefs
qu'il invoque. Là-dessus, il recourt à d'autres arguments:
« Jamais JucéPranco n'a, par défausses pr6- « dîcatioiis et des suggestions perverses, cher- « ché à détourner les chrétiens de leur Foi ; <«^ jamais il n'a dogmatisé, ni enseigné, comme « fauteur ou facteur d'hérésie. 11 est Juif et « l'on ne saurait le taxer de la sorte. D'un « autre côté, son humble condition de com- « mis, d'homme de peine. (Mozo) ne le rendre elle pas inapte à tout rôle de ce genre? Sa « préoccupation constante fut de gagner sa « vie. On le questionnait, il répondait, c'était « pur bavardage ; il fallait voir en cela sa sim- « plicité, sa bêtise, bien plus que l'intention « de faire des prose ytes et d'endoctriner dos « chrétiens. >
Quant au fait allégué, mais non déterminé, du crucifiement d'un enfant chrétien; le défenseur nie toute participation de la part de Jucé Franco. — «Je nie! tambîen lo niego\ », tel est l'unique argument. II nie de même le vol d'une hostie, les profanations, le sortilège combiné avec le cœur d'un enfant, ainsi que le but auquel tendait cette sorcellerie. Jucé Franco ne sait rien de cola, il n'est pas féticheur, il n'est pas sorcier, no et rs fi chizerr', et, par conséquent, sur ce point il nie énergiquement. * Tudo lo nieyO y nîegoto iod.)!^
Le défenseur adjure, en terminant, leurs Révérences de tenir Jucé Franco libre et quitte des dénonciation et demande, de lui rendre la libertôvde le restituer dans sa bonne renommée, de: lever le séquestre qui pèse sur ses biens, quels qu'ils soient, de condamner aux frais — « après lesquels il demande » — ceux à qui ils incombent de droit. Il nie une fois de plus, en ce qui touche la dénonciation, insiste .pour qu'on ne la reçoive pas. Au cas où il en serait fait une nouvelle, conclusion de novation cessant, il s'offre à prouver le nécessaire.
Dès qu'il eut été donné lecture de cet écrit par le procureur Martin Vasquez, leurs Révérences le firent remettre au Fiscal Alonzo de Guevara, qui était présent, et il lui fut assigné un délai de trois jours pour y répondre.
Avant de se retirer, les juges reçurent le serment que Martin Vaçquez, second procureur du prévenu, prêta, suivant la formule accoutumée, et par laquelle il s'engageait à remplir fidèlement son mandat, à garder le secret, d'une part, et, d'une autre part, à rêvé er auoo în2ulnteu7'sAous les aveux mensongers et les délaUons malicieuses que son client pourrait lui faire. Il seinble, après cela, contrairement à ce qu'ont dit quelques historiens et à ce qu'on croit généralement, que le défenseur pouvait communiquer avec le pré-
venu. Dans l'engagement qui précède, on voit, toutefois, à quel rôle de policier il était ai^treint.
Au procès-verbal, je trouve, comme témoins, Johàn de Léon, que nous connaissons déjà, un notaire du secret appelé Pedro de San Martin et un certain Cristobal Barriga, désigné aommeportier de l'Inquisition. Nous avons vu un autre portter,Judin de Las Navas,intervenir précédemment pour le même objet. Trois signataires d'habitude ; jusqu'à la fin du procès, les mêmes noms se répètent : ceux des notaires et ceux des gens,., de la maison ; il serait donc oiseux de les mentionner à l'avenir. Avec les portiers ^ tantôt c'est Nicolas Velon, l'alguazil de leurs Révérences, tantôt le geôlier Francisco Bezerra, qui apposent leur griffe. Simple formalité !
L'intimité dont nous avons ici le tableau est loin, il faut en convenir, du rêve que l'on se fait en général de Tlnquisition. Le désenchantement est peu,mais comment, ii'un autre côté, se défendre d'une extrême défiance, dès qu'on voit la besogne des notaires du Saint-Office, qui rédigeaient les procès-verbaux, les signaient ensuite entre eux comme témoins, en s'associant, pour faire nombre, des compères de la dernière catégorie. A part les différentes phases de Tafiaire, la marche de Taudience, la
reproduction textuelle de certaines pièces, quelle foi pouvons-nous ajouter aux actes de ces plumitifs faméliquement rivés au joug de l'Inquisition, et qui, plutôt que de perdre leur place, eussent vraisemblablement tué père et mère, avec l'aide du geôlier Barriga, ou celle de l'alguazil Velon? Que devenait le sort des prévenus entre leurs mains, alors qu'ils pouvaient impunément exagérer les dires, amplifier les aveux, et mériter ainsi les faveurs du Fiscal? Car le Fiscal, un Alonzo de Guevara, nous représente un personnage ; il était le bras droit du maître, le reflet de la Suprême ; il y avait en lui de Tâme de Torque mada !
Que de perfidies durent être commises, alors par les notaire3 du Saint-Office ! Que de ruines ont été accumulées, depuis, piar les greffiers I de toutes les juridictions disparues, il reste inévitablement quelque chose ; au sujet des greffiers, un . éminént magistrat me disait un jour :.<Méme en étant honnêtes, et inconsciemment, vous ne savez pas ce que ces gens là peuvent commettre de crimes I
Le 22 janvier 1401, un mois plus tard seulement eut lieu l'audience interlocutoire. Le prévenu n'y fut pas appelé ; c'est Johan de Pantigoso, son procureur, qui se pi;*ësenta pour lui. Lfe Fiscal ne s'attarda pas à de longs commentaires. Il dit qu'il comprenait la défense que, de son côté, en vertu du droit canonique, il n'était liûllémfent 'tenu de préciser « ni le temps, ni V année, ni te n'eu >*dàns une cause ^spéciale d'hérésie. Il ajouta qu'il recevait la confession faite au nom du prêveiiu en niant à son tour le préjudice pour tout ce qui n'avait pas été nié. Quand à ce qui avait été nié, il demandait à être admis à la preuve.
Le procureur s'étant trouvé d'à ccord avec lui sur ce point, leurs Révérences conclurent-
qu'elles recevraient les parties aux preuves, pour tout ce qu'elles avaient dit et allégué, salxo jure imnertinenciwm et non admiitendo'^'um, et qu'il leur était accordé un délai de trente jours pour se pourvoir. Signification leur fut faite à ce sujet.
On remarquera ici que leFiscal ne s'est pas souvenu du non -lieu "que lui opposait la défense, et que le procureur du prévenu n'a pas songé à le lui rappeler. En invoquant, comme il venait de le faire, un droit qui est un des vices les plus regr*ettables de la justice criminelle an moyen âge, Alonzo de Guevara comptait-il avoir suffisamment prouvé qu'il était le maître et qu'il ferait ce qu'il voudrait ? C'est probable. Cependant, si l'on tientcompte du long retard apporté à. cette audience interlocutoire, il semble que la question de non^ lieu, soulevée par le bachelier Sanç, avait fait quelque impression. Ce qui l'indique encore davantage c'est que, sur ces entrefaites le 12 février 1491, un acte important vint, d'une façon presque inopinée, rétablir l'équilibre de la procédure. Cet acte n'était autre qu'une lettre du Grand Chancelier Petrus de Mendoza, archevêque de Tolède, qui, selon toute vraisemblance, durant l'interValle, avait été sollicité d'intervenir.
Ce documentjécrit en latin, n'est que la for-
mule juridique par laquelle les prélats d'alors, souvent à contre cœur, délivraient leurs pouvoirs aux juges de l'Inquisition. « Le Cardinal a appris que plusieurs de ses diocésains sont détenus pour crime d'hérésie dans la prison de l'Inquisition d'Avila. Comme n'est à lui quHl rèoient^ en vertu de ses spéciale licence et commission,d'eœpédier leurs causes, il donne à leurs Révérences Pedro de Villada, Juan Lopes de Cigales et Fernando de Santo-Domingo, la faculté d'intervenir en ses lieu et place, et d'exercer tous les pouvoirs de son autorité ordinaire- > Suit la formule juridique relative aux prévenus.
La lettre du Cardinal primat et Grand Chancelier se termine ainsi :
«En foi de quoi, avons ordonné qu'il soit fait cette lettre, que nous avons signée de notre propre main et revêtue de notre sceau rotonde Seguillo. Donnée en la cité de Guadalajara, de notre diocèse de Tolède, en l'année de la Nativité de Notre Seigneur 1491, le douzième jour du mois de février, pontificatm sanctisslmi\ in Christopatris etDomini fiostri,domini Innocencii, divina provldentla, pape Octavi, anno septimo.
f Signé : Petrus, cardinalis sancte cruci Toletanus. »
Suit la mention :« Par ordre du très rêvé-
rend Seigneur Cardinal. ,— Signé : Didacus Mur os, secrétaire. >
' Ce document vient à propos dore cette phase du procès de Jucé Franco ; c'est le premier acte du drame auquel nous assistons. Il s'écoulera maintenant un peu plus de huit mois avant que l'affaire ne soit rappelée. Décidément, Alonzo de Guevara n'était pas aussi sûr de son fait qu'il semblait d'abord le paraître.
Profitons de ce rëpit pour nous imprégner davantage de l'atmosphère de cette cause, et donner un juste relief aux figures historiques qu'elle évoque.
Nous sommes dans la période initiale de l'inquisition moderne, parmi les tribunaux subalternes de laquelle figurait Avila. Bâtie au flanc de la sierra du même nom, cette ville, avec ses remparts crénelés flanqués de grosses tours, garde encore aujourd'hui l'aspect qu'elle avait autrefois. C'est là que Thomas de Torquemada, Prieur de Santa-Cruz, avait porté son aire, en fondant l'édifice somptueux qui lui servit de palais, de caserne et de couvent. De ces cimes âpres, il dominait les deux Casrtilles, le Léon et TEstra-
madure, ou plutôt il dominait l'Espagne entière, tant citait terrible le renom (|MJil s'était acquis.
Il appartenait à l'ordre de Saint-Dominiqué, autrement appelé l'ordre des Frères prêcheurs (1), auquel le papô Innocent IV, au xiii* siècle, accorda le privilège d'instruire contre l'hérésie. Rebelles à l'esprit de leur règle comme à celui de leur illustre fondateur, ils dénaturèrent, presque aussitôt, le pouvoir qu'ils avaient usuri>é des évêqnes, et, de simples prédicateurs qu'ils étaient, ibse firent bourreaux.
Torquemada mit un incroyable acharnement à poursuivre cette traditiba. Nommé inquisiteur général, ainsi que plusieurs autres, en 1482, dès Tannée suivante, il élimina ses collègues et se fit reconnaître chef ex:clusif de la Suprême, Ni le pouvoir desp**pes, ni celui des rois catholiques, ni les eoadjuteurs qu'on lui donna, sur la fin, ne purent modérer ses fougues et ses emportements. Ses premières vitîtimes, comme on sait, furent les Juifs; c'est encore lui qui provoqua et obtint contre eux l'édit d'expulsion, en 1492. Le roi Ferdinand^ sollicité de prendre cette mesure, se montrait très hésitant; les Juifs lui avaient été utiles,
(1) En Espagne, on dit plus communément: Tordre des Prédicateurs — La horden de los Predicadores.
dans la campagne de Grenade, et ils lui offraient encore trente mille ducats. Alors, se présentant au roi et à la reine, Torquemada leur dit :« Judas a vendu le Christ pour trente deniers, et vos Altesses veulent le vendre pour trente mille ducats!... ^^Son impopularité était si grande, qu'elle provoquait des troubles et de sanglantes collisions. Il ne sortaitjamais qu'escorté d'une garde composée de quarante familiers à cheval et de deux cents qui suivaient à pied. Il mourut le 16 septembre 1498, et sa mémoire est restée Tobjet de la réprobation universelle. En ce qui le concerne, il faut faire, cependant, une grande part aux exagé- \ rations, surtout dès qu'il s'agit du nombre
direct de ses victimes. Une erreur matérielle de Llorente a beaucoup favorisé les évaluations fantaisistes, mais, aujourd'hui, le chiffre le plus exact est réduit à deux mille. — N'est-ce pas suffisant? w. Étrange contraste ! Torquemada s'intéressait au sort des prisonniers et veillait à la salubrité des prisons. Celle d'Avila avait été ménagée dans la partie la mieux abritée du tribunal. Les prisonniers y occupaient des cellules spacieuses avec des fenêtres ouvertes (abiertas) ayant vue sur les champs et par lesquelles entrait le soleil (l). Différem-
(1) G. Rodrigo, Hisioria verdadera de la Inquisition I, p. 308, Madrid, 1877.
— usinent, il est certain que l'usage des fers était ignoré dans les prisons du Saint-Office. En revanche, on avaitla torture, mais elle était commune aux^ tribunaux séculiers ; l'Inquisitio il y renonça en même temps que ceux-ci.
A côté de la sinistre ^figure du Prieur de Santa-Cruz, qui plane encore sur les jmurs d'Avila, apparaît peu après dans un doux rayonnement celle de sainte Thérèse de Jésus r un ange de beauté, de bonté, dé charité, de pardon, une incarnation lumineuse de Tesprit de prière et de contemplation, la véritable Sapho de l'amour divin. Tant il est vrai que les contrastes sont partout en Espagne I
Sainte Thérèse fut la réformatrice de Tordre des Carmélites, suivant la règle d'Albert le Patriarche, conservée en Palestine. Plus belle encore est l'œuvre spirituelle écrite de sa main, dans laquelle se reflète sous la forme la plu s pure le mysticisme exalté de sa passion céleste. La relation de sa vie (l) est un chef-
(1) Relacion de su vida. A TExposition historique de Madrid, lors du IVe centenaire de;la Découverte du Nouveau Monde, je merappelJe avoir vu, écrit de la propre main de la sainte, le manuscrit de ce chef-d'œuvre. 11 y avait également celui d'un autre de ses ouvrages : Les fondations. Le premier porte une approbation autographe de Fray Domingos Baoes, professeur^de Primes (Heures) ft l'Université de Salamanque, qui était confesseur de Sainte Thérèse. Ces deux manuscrits, d'un prix inestimable, appartiennent à, la bibliothèque de l'Escurial, et
d'cBiUvre à chaque page duquel on sent vibrer l'infini. Au tressaillement qu'on en a, on croit encore eiitendre la sainte disant : *I1 me
. semblait voir mon âme éblouissante de clarté comme un miroir et, au centre, au devant d.e .moi, venait le Christ. (1) !
Elle aussi, , sainte Thérèse de Jésus, eut maille à partir avec Tlnquisition. Du reste,
,n'en fut-il pas de même des plus doux serviteurs de Dieu, de saint Jean d'Avila,de saint
^ Jean de la Croix, de Louis de Grenade ? Ne la vit-on pas menacer la papauté elle-même dans
. plusieurs de ses représentants : Pie V, Sixte- Quint, Clément VIII, Urbain VIII, Benoît XIV? Ne se portait-elle pas aux mêmes excès contre les confesseurs de Charles-Quint et de Philippe II, contre les archevêques de Tolède et de Grenade, contre les évèques de Lugo, de Léon, d'Almeira et contre les théologiens illustres qui avaient pris part au concile de Trente ? Bien que son nom se rencontre ici avec celui
font partie du Tréôor de la Couronne d'E-ipa^^ne. Au mémo niveau, sinon*», un'niveaa supérieur, que ceiui de IsL Relacioii^ se place Las Mura las (Lea Séjours), autr^ chof-d œuvre auquel la sainte a dû dépasser pour up des plus grands écrivai as de «ou siècle. Indépendant mei^t des (^ettres^ (ji|l complèteit so.i œuvre, elle avait é;^ale> meni écrit un ouvrage intitulé: Conceptosdeamor delJios\ titre qu'oj pourrait prdS(|ue traduire par Sensations de Vamour de Dieu. Ce livre. Frère Banosne l'approuva pas, et il fut b/ùicen grande ^lartie.
duprieur de Santa-Cruz,îl seraitinjuste de prendre pour un de ses pareils Petrus de Mendoza, archevêque de Tolède, cardinal primat des Espagnes et Grand Chancelier. Issu d'une des plus anciennes familles de la Péninsule, flls de Lopes de Mendoza, marquis de Sentillane, homme de guerre, diplomate, poète, historien, auteur, dès son jeune âge, d'un chefd'œuvre de littéra,ture picdivesque: LazariUe de Tormes, il marcha rapidement sur la trace de son père, et s'éleva à son tour aux plus hautes dignités de l'Église et de l'État. On retrouve en lui une des gloires les plus brillantes de l'Espagne, gloire religieuse, politique et même militaire, puisqu'il commanda un des corps d'armée qui firent le siège de Grenade. Pour le combat, il revêtait ses insignes pontificaux et, entouré de son clergé, précédé de la croix, il marchait à l'ennemi. A Tissue de cette décisive et glorieuse campagne, il en fut Thistorien le plus fidèle et le plus renommé (1). 11 apparaît ainsi au seuil de cette période où tout semble grand en Espagne, où les rois et
(1) Autant Petrus de Mendoza fut austère et grand dans sa maturité, autant sa jeunesse avait été orageuse. Cardinal, homme d'État, historien, capitaine, il faut également Toir en lui le thaumaturge. Il avait rêvé de convertir les Juifs pacifiquement ; à cet effet, il composa un catéchisme < por Judœorum conversione ad Jésus Christi fidem^ facile expkliend a». L*Inquisilion n'eut garde de trouver ce moyen suffisant.
empereurs s'appellent Ferdinand, Charleâ- Quint, Philippe II, où une reine, Isabelle la Catholique, se place au même niveau, où les généraux sont Gonzalve de Cordeue, le duc d'Albe, Don Juan d' Autriche, période au- devant de laquelle s'ouvre le Nouveau Monde, sous les pas de Christophe Colomb, Fernand Cortez et autres explorateurs à la conquête desquels l'univers un moment n'était plus assez vaste ! Nous avons vu déjà avec quelle lenteur le Grand cardinal délivra un pouvoir, simple formule juridique, qui avait été, à coup sûr, instamment demandé. A cela se bornèrent ses complaisances pour l'Inquisition, et s'il n'eut pas, comme tant d'autres, maille à partir avec elle, en revanche, ce fut elle qui eut maille à partir avec lui. Un bref, daté de 1493, nous apprend, en effet, que le pape Sixte IV, sollicité en cela par les rois catholiques, lui confia la mission de faire apurer les comptes du Saint- Office, et de forcer les inquisiteurs à rembourser au trésor les sommes qu'ils avaient détournées. Ainsi donc Torquemada et les siens n'étaient pas seulement des justiciers; il faut aussi voir en eux des concussionnaires (1).
(1) D*un autre côté la plus grande partie des biens qu'ils étaient censé ramener au trésor, était dévorée par eux sous une fpale de prétextes, sans préjudice des exigences dont les évoques étaient aussi l'objet de
En présence de pareils faits, confirmés par bien d'autres, que devient l'excuse qu'on a cherchée dans le fanatisme religieux? Autrement pénétrés et toujours admirables furent les disciples de saint François, lorsque, après la découverte de Christophe Colomb, ils se portèrent en foule sur le continent américain. Là, avec les seules lois de l'Évangile et l'infime douceur dé ses préceptes, ils eurent, à la conquête, une part tout aussi grande que les explorateurs eux-mêmes. Les évêques qui les guidaient partagèrent leur gloire, et ce n'est qu'avec admiration qu'on cite elicore les noms vénérés de Juan de Quevedo et de Barthélémy de Las Casas. Que dire de Torquemada, d'Alonzo de Guevara et de leurs compagnons, quand on les compare à ces bienfaiteurs et à ces saints ?
N'est-il pas dommage, en vérité, que ces
leur part. En 1488, Torquemada ordonna de ne payer les bons royaux que lorsque le salaire des employés et les dépenses des tribunaux auraient été acquittés. Or, ces dépenires étaient grossies sans cesse par les pérégrinations des inquisitears An compagnie de grefriers, d*alguazUs avec escorte de troupes à pied et à cheval. iLn môme temps, les détenus sans fortune, dont les geôles étalent remplies, entraînaient des frais énormes d'entretien et d'alimentation. Un moment FÉtat se vit dans r impossibilité de pourvoir aux besoins de cette adminis* tration, et encore moins de réprimer sou désastreux gat-' pUlage.
moines aient souillé d'une semblable tache Un aussi magnifique tableau, et en aient assombri les plus belles figures. Le cardinal Ximénès de Cisneros lui-même n'en fut -il pas atteint ? Cependant, ses rapports avec l'Inquisition, bien qu'il portât lui-même le titre de Grand Inquisiteur, attestent, en plus d'un cas, les sévérités qu'il eut pour elle. C'était un État dans l'État dont on pouvait encore se servir, mais qu'il ne fallait plus songer à faire disparaître.
Quels que soient, d'ailleurs, les reproches qu'on fasse à la mémoire de Ximénès, on ne saurait nier la colossale intuition qu'il eut de l'empire à venir, encore moins les résultats de sa formidable politique. Qui oserait, en France, contester le ^nie de Richelieu? Celui de Ximénès, en Espagne, s'est placé encore plus haut. Somme toute, ces deux hommes ofl'rent un constant parallèle où les contrastes sont presque aussi fréquents que les analogies. Et d'abord, le premier, humble franciscain, n'arriva au pouvoir qu'à l'âge où l'autre, l'Éminence rouge, termina sa carrière.
La conquête des rois catholiques, alors même qu'elle fut définitive, était loin d'avoir aplani les difficultés intérieures. La révolte était partout chez les peuples conquis et les races soumises, dans les rangs du clergé
comme dans ceux de la noblesse. Les Juifs avalent, dit-on, rêvé par là une nouvelle Jérusalem'; les yeux tournés vers TOrient, les Maures attendaient de relever fe royaume de Grrenade. Seul, un joug impitoyable pouvait brider ces convoitises et amener l'unité voulue d'une grande nation.
Ce fut Ximénès de Cisneros qui rattacha.
Successivement, cardinal-primat,Grand Chancelier, régent, il poursuivit son but avec une volonté de fer. Aussi bon généraj que diplomate habile, après avoir nivelé à l'intérieur, il conduisit lui-même une armée en Afrique où,p6ur rendre Impossible le retour des envahisseurs, il s'empara d'Oran. Les bienfaits de la paix égalèrent son triomphe. Il donna Timpulsion aux arts, aux lettres, activa tous les progrès et fonda renseignement sur des bases presque modernes (I).
Du côté de Richelieu, la conception fut
(1) nfut eq quelque sorte Téditeur des plus beaux chefsd'œuvre de rimprimerie.' C'est lui qui appela en Espagae Pierre Hegembacb, Paul de Cologae, Jean de Nuremberg. Les incunables les plus merveilleux furent faits iouyent.à ses frais et toujours sous son inspiration. Il iuffilra de citer la Bible polyglotte^ le Missel Mozarabe, les Vies de Plutarque, la Vie du Christ, les Œuvres d*A- Ticenne. C'est à lui qu'appartinrent les manuscrits de la Bible grecque^ de la Bible hébraïçitie, de la Bible wi^ sigoite. Il fat également le premier propagandiste, dans la fameuse université d*Alcala, qu'il avait fondée, de renseignement populaire gratuit.
moins vaste, quoique identique sous plusieurs rapports. Même volonté implacable, mêmes moyens extrêmes, mêmes succès ^ dans les armes,mèmes*bienfaiti9 (utilisateurs. Combien, toutefois, Richelieu diffère de Ximénèa, si l'on considère le personnage intime I II était encore plus terrible pour ses ennemis personnels que pour le» ennemis de l'État ; Ximénès ne frappait que ceux-ci et pardonnait généreusement aux autres. L'un aimait les richesses, le fastOr les raffinements ; le second dédaignait la fortune, le luxe, toutes les recherches ; s Où s sa pourpre il portait un cilice et vivait en ascète. Ils furent grands chacun à a manière. Il y a entre eux la distance qui sépare leur œuvre. L'un conquit le royaume de France, l'autre l'empire du monde ; Richelieu fit Louis XIV, Ximônès fît Charles-Quint I
On peut être très bon catholique, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'approuver les excès de rinquisitioji.
Il est même étonnant que des écriyains de premier ordre, tels que Joseph deMaistre, ée Falloux, Louis Veuillot se soient cru obligés de faire à cette institution un rempart absolu, de leurs saines croyances. Aux premiers siècles^ on n'avait recours à aucun tribunal de cette sorte,, pour assurer les destinées da l'Église. Cependant, il y avait déjà des hérétiques. Quand on ne pouvait les ramener par la persuasion, on se bornait à leur appliquer des peines ecclésiastiques.
Le système de bénignité canonique, suivi en premier, ne fut modifié qu'à l'époque où.
- Constantin eut réconcilié l'Église avec l'État. Les deux pouvoirs — Pape et Empereur — devinrent, dès lors, solidaires et, comme les souverains antérieurs avaient persécuté les chrétiens en vertu de lois civiles, Constantin en édicta de nouvelles qui punissaient à leur tour, non moins sévèrement, les hérétiques{l). Au moyen âge, cette union des pouvoirs spirituel et temporel, fut rendue encore plus étroiteparle déchaînement detoutesles sectes. L'hérésie, alors synonyme d'anarchie, était dévenue comme un signal de révolte à main armée encore plus redoutable pour la vie politique et sociale des peuples que pour les intérêts religieux eux-mêmes. Cet état de choses vint à son paroxysme, aux xi', xii« et xiu* siècles, avec les Albigeois. Sollicitée de
(1) Un premier cas d'application de la peine de mort, pour cause d'hérésie, eut Ueu en 385, contre les principaux meneurs de la secte des Priscillianistes. Priscillien, leur chef, qui était d'origine espagnole, fut décapité arec eux.
Les sévérités de Constantin, à la suite, furent dépassées par les Ariens.quaad, arrivés au pouvoir, ils usèrent do représailles. Comme le dit le docteur d'Hefele, si Constance se borna à faire jeter les chrétiens en prison Valons les condamna à être noyés.
Il est boa de noter {que les Pères^de l'Église se montrèrent toujours hostiles à toute violence. Saint Ambroise et saint Martin protestèrent hautement contre la condamnation à mort des Priscillianistes, en ne voulant pas communier avec les évéques qui l'avaient prononcée.
toutes parts, la Papauté, alors, dut intervenir, et, sous ses auspices, on fonda,pour le Midi de la France, une mission apostolique à laquelle étaient attachés des inquisiteurs. Saint Dominique en fit partie, mais c^Dmme missionnaire ou prédicateur seulement, pour convaincre et ramener autant qu'il était en son pouvoir, nullement pour punir, L'Inquisition, d'ailleurs, ne fonctionna régulièrement qu'à la suite du concile "de Toulouse, à partir de 12o2. Elle avait été placée sous la direction des évêques, mais les dominicains l'envahirent aussitôt, et en moins de vingt ans ils se rendirent les maîtres de son autorité (1).
Deux opinions se trouvent ici en présence.
•Les écrivains uJtra-religieux ont voulu prouver que cette institution, purement politique, était une usurpation du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel; les ennemis du Saint- Siège, au contraire, ont cherché à démontrer que la même institution était une usurpation du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Dans l'origine, il n'y eut d'usurpation de part ni d'autre ; seulement, de même que les gens menacés s'unissent entre eux pour leur défense, de même l'Église et la Monarchie firent cause commune contre un péril commun.
(1) Bref d'Ennoceat IV, du 20 octobre 1248, donnant aux dominicains le privilège d*ins}truire coatre Thérésit.
L'Inquisition est donc la sanction et la participation des deux pouvoirs.
Le succès de cette alliance devait forcément amener une réaction et des représailles» On se rappelle, sans doute, comment furent ti'aitées les sectes religieuses, ce qu'il advint, indépendamment des Juifs, des lépreux, des alchimistes, des nécromanciens, des astrologues, des devin», des sorciers, eii un mot, de^ tous ceux qui, de près ou de loin,remontaient dans le passé des doctrines de Manès et de Zoroastre. L'Inquisition était un « tribunal de famille », a dit M. de Fajloux... Qu'on cherche bien de ce côté, et l'on saura ce qu'il faut penser du sentiment paternel et de la « douceur angêlique » dont s'inspirait cette institution (1).
En ce qui a trait aux Albigeois, son rôle fut plus eflacé.Écartant tout système juridique, les vainqueurs procédèrent surtout par voie d'extermination. Ils massacrèrent en masse ; ce fut la justice de Simon de Monfort. Les Albigeois en eussent, à coup sûr, .fait autant si, au lieu de trouver la défaite, ils avaient remporté la victoire. — Leurs précédentsr sous ce rapport^ répondent des dispositions qu'ils devaient avoir. Lorsque Calvin lui-
(1) C'est à M. Chantrel qu'on doit le mot: Douceur angêlique.
mêiBe^ beaucoup plus tard, fut le maître à GenèTe^ il a'ea usait pas autrement ea¥ers te& catholiques. Sait-on jamais à quels exeèd se portera une réaction ? Après toutes les belles tirades et les attendrissements de Jean* Jacques Rousseauv qui eût prévu que \»
XYua^ siècle finirait lui aussi par d^épour vantabl€f:5 massacres?
Associée à tous les événements, tenue en contact immédiat avee les grands et les souverains, il est incontestable que l'Inquisition^ en très peu de temps» se laissa dominer par la politique^ Le procès des Templiers en est la preuve manifeste. Que leur reprochait-on ?
Des rites bizarres depuis longtemps expliqués^ des pratiques renouvelées des mystères de Tancienne Église, des actes d'immoralité quf ne devaient être qu'individuels.Cela seul était- il de nature à justifter leur entière condamnation ? En revanche^ on se l'explique au mieux,, si Ton songe que Philippe le Bel détruisait ainsi une puissance qui lui portait ombrage, et qu'il s'appropriait en même temps des biens et des trésors dont il était avide (1). Car on ne saurait oublier que^ au plus fort de ce tumulte, dans le grand travail de monarchie qui s'accomplissait, venait de se dresser le Fisc, un
(1) Voir Histoire de jPranctf,parMiclielet.T. III.
monstre à peu près pareil au Gargantua, qui, dans l'œuvre de Rabelais, personnifie Jes besoins sans cesse renouvelés, et les appétits insatiables. Le mobile qui faisait agir ce roi est d'autant plus évident que les Templiers, nulle part, ne furent aussi cruellement frappés qu'en France. Tandis qu'on les vouait ici aul supplices les plus obscènes et les plus atroces, ils étaient acquittés à Ravenne et à Bologne ; d'autre part, on les traitait avec douceur, non seulement en Angleterre, mais aussi en Espagne, où cependant ils avaient opposé la révolte aux poursuites dirigées contre eux.
Philippe leBel réalisa le but qu'il s 'était proposé, et ce fut rinquisition qui lui servit d'instrument. Cela ne lui profita guère, puisqu'il mourut presque aussitôt après ; rinquisition elle-même, à dater de cet événement, resta comme proscrite du royaume. Il lui était réservé, néanmoins, de faire, encore une fois, chez nous, sa triste apparition ; ce fut sous les auspices des Anglais,àroccasion de Jeanne d'Arc. Après avoir éteint dans un dernier reflet, que gardaient les Templiers, l'idéal des croisades, elle souilla, dans son incarnation la plus pure, l'idéal de la patrie reconquise!
ÉMMAHi