‹ Torquemada et l'InquisitionChapitre 8 sur 14 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Les écrivains ultra-catholiques, en voulant trop prouver, ont éveillé les méfiances et provoqué la contradiction. Il eût été plus sage de leur part de réduire la portée de leur thèse, et de se tenir aux arguments, en assez grand nombre, qui militent en sa faveur.

Le Saint-Siège avait donné sa sanction à rinquisition, et il devait être tenu au courant de ses actes par des délégués qu'il nommait luimême; ceci n'est pas douteux. Espérait-il par là, comme l'ont dit ses détracteurs, empiéter sur le pouvoir temporel et se créer une influence plus directe, que celle qu'il avait déjà, sur les "événements?... Si l'on tient compte de la situation, il semble qu'il ait obéi à des préoccupations beaucoup plus immé-

diates. N'avait-il pas, toul; le premier, à se défendre de Thérésie qui, jusque dans les couyents, menaçait de pervertir le dogme ?

N'avait-il pas à conjurer la menace de schisme, trop souvent, hélas ! renouvelée ? D'un autre côté, pouvait- il refuser son appui moral et le concours de l'Église à des souverains, vis-à-vis desquels le même trouble religieux était non moins funeste ?

Pour tout ce qui se fait et tout ce qui arrive, le monde, sous bien des rapports, n'est qu'un perpétuel recommencement. Les Gnostiques, aux II' et m® siècles, faisaient remonter toutes choses aux deux principes: le Bien et le AfaZ^e Vef'^e et la Matière^ dont un seul était Dieu. L'Esprit d'Ormudzet l'Esprit d'Hyié> ainsi les appelait Manès.

Bien que le Christianisme eût exalté le culte du véritable Dieu, le moyen âge avait gardé des germes de ce manichéisme engendré par rorient et ses antiques religions. Ainsi qua l'avaient fait les Perses et les Chaldéens, dès^ savants se prirent alors à invcstiguer les. causes les plus secrètes et les plus rebelles de la nature. Ils rénovèrent les n\ythes vermoulus, remuèrent les impurs limons amassés par la cabale juive, la magie sarrasine, autour du fabuleux serpentjl'Apollon Pythien, pantogone suprême, principe actif et passif du monde

symbolisé, et. finalement, pour avoir trop cherché, ils tombèrent dans l'illusion et l'imposture démoniaques.

Non seulement l'hérésie eut, de ce côté, sa propagande par la parole et par le fait, mais encore le démon trouva chez certains de véritables adorateurs. Damhouder, un juriste du XVI* siècle (1), va nous fournir quelques détails à leur sujet : « Après avoir renié le Christ, dit-il, ils font pacte avec Satan et lui jurent obéissance absolue. Ils imitent, en outre, notre divin culte par un sacrifice solennel où entrent, accompagnés d'un égal appareil, les mêmes rites et les mêmes oraisons. Ils invoquent la Cacodémon avec les formules qu'emploient les fidèlespour invoquer le Christ et Dieu le père. Ce culte tient de la superbe avec laquelle le Démon, un jour, se crutpareil à. Dieu, superbe qui, .suivant saint Thomas, n'^ jamais été éteinte. Ce sacrifice est donc préparé pour que Satan soit adoré comme Dieu, et seuls ceux qui sont liés avec lui par un pacte y sont admis ; sans cela, il n'exaucerait aucune des demandes qui lui sont faites. En le priant, Fexaltation de ses fidèles arrive à un tel degré qu'ils ont l'illusion immédiate d'avoir obtenu

U) Todoci Damhouderrii opéra, omnia in quibus pra-f mis reum civUium et criminalmm . M.DC.XLVI. — Bibl. Nat.

ce qu'ils désirent. Ils lui consacrent également des images, e-t, enfln, persuadés qu'il aimera de préférence celui qui aura témoigné le plus de zèle, ils lui élèvent des statues enrichies de perles et de pierreries (1).

-€ on me demandera, sans doute, continue Damhouder, dans quels temps et dans quels lieux ces choses se passent. Les affiliés en conviennent entre eux avec le plus grand secret. Ces sortilèges ont pour théâtre la plupart des endroits silvestres, des ruines, des souterrains toujours éloignés du commerce des hommes. Toutes les dispositions sont prises afin qu'on puisse faire une obscurité soudaine, pour la raison de sauvegarde, comme aussi en mémoire de ce que, lors de sa chute, Satan fut précipité dans une nuU profonde. >

Reléguons dans la même nuit les actions de çrâces qui, d^habitude, complétaient la réunion de cette sorte qu'oïi appelait le Sabbat ou bien la foire du Sabbat, et encore la Messe noire ainsi que la Messe du Sabbat.

Il suffira de dire que les codes du moyen âge, tant civil que canonique, vouaient les satanistes au supplice et les punissaient de la peine de mort, pour crime de lèse-majesté

(l) Les démonistes et les démonisants au moyen âge avaient pour principau:^ Hvres de doctrine: LaclamcuU de Satamon et le Trésor de la Nécromancie,

:-as^

divine et humaine. On observait à leur égard une hiérarchie que Damhouder établit et dans laquelle entraient les nécromanciens, les astronomiens (1), les devins, les féticheurs et les sortilégiens de toute sorte, y compris les rebouteurs et les blasphémateurs. Pris souvent parmi les plus hauts seigneurs, les alchimistes en tenaient la tête, car il ne faut pas oublier que leur art, l'art hermétique, correspondait à la plus grande fièvre de ce temps-là : la conquête de l'or. L'or était la chimère qui dévorait toutes les ressources de l'alchimiste (2), qui absorbait son être entier, qui torturait ses jours, ses nuits, et finalement jetait son âme elle-même dans le creuset des laboratoires. A bout d'expériences vaines, brisé par les veilles, halluciné par l'insomnie, il voyait alors, à la lueur expirante de ses fourneaux, apparaître le tentateur de Faust et, comme Faust, il se donnait à lui ; non seulement il se donnait lui-même, mais encore il allait parfois jusqu'à immoler de pauvres

(1) Oa attribuait aux nécromanciens Thabitude d'asperger lei cadavres de sang pour complaire aux démons. — Les astrologues étaient également appelés lésGéni^siques. parce qna, suivant les sig^r.es tU la nature céId3daLe> îlâ augurâJeni de la destia^^e

(2) Nicolas Fîam eh «a^B^^Be prétemîit-il |ifls t<?nTr de Dieu même le secffii^^^^Bri^^^^ ^^ ^^ pierre philosoplialet

petites créatures, et c*est dans leurs entrailles palpitantes qu'il cherchait, encore une fois, l'impénétrable secret... On sait ce qu'il advint, chez nous, du maréchal de Rais (1).

Après ça, bien naïf serait-on si, dans la tourmente qui se déchaîna au moyen âge, on ne voyait que la sorcellerie et les divergences d'opinion, aussi acerbes et exaspérées qu'elles fussent, de la scolastique. Déjà, sous ce mot : hérésie^ se cachait le monstre aux tètes renaissantes qui, sous tant de formes et de prétextes, tantôt écrasé, tantôt triomphant, a traversé les siècles, — et qui, de nos jours encore, — reste un sujet d'affolement pour les esprits. Qu'on l'appelle la révolution sociale, qu'on l'appelle anarchie, alors qu'il était l'hérésie tout court, il n'était ni moins menaçairi, ni m^oins terrible. Nous aurions donc mauvaise grâce, nous autres, surtout lorsque nous recourons à des moyens de défense qui sont parfois les m&mes, nous aurions mauvaise grâce, dis^je, à nous montrer trop sévères

(X) Soa procès eut lieu à Nantes, en 1440. Après ayoir été compagnoQ de Jeanne d*Aro, il se laissa entraîner par le satanisme aox crimes les plus monstrnaux. U avoua toutes sortes de rapts, de yiols; il reccmnnt s^éire vautré dans les entrailles de ses victimes, leur avoir arraché le cœur; a^oir tm^dé des enfants^ s*étre assouvi sur des cadavres.

pour le système de répression qu'on employait alors.

Nous sommes donc en présence d'un fait qui rentre de lui-même dans le cadre des .événements humains et dans les résultats duquel la.j)réservation de l'état social prime de beaucoup la sauvegarde des intérêts de l'Église. C'est ainsi que l'entendait Guizot, lorsqu'il a dit : « L'Inquisition fut'plus politique que religieuse, et destinée à maintenir l'ordre, bien plus qu'à défendre la Foi » . Cette opinion seule nous montre encore une fois que la sanction donnée par les papes à ce système répressif et la part qu'ils prirent à son application, répondaient presque exclusivement à des préoccupations temporelles. En dehors des vérités fondamentales dont ils ont la garde et auxquelles ils ne sauraient faillir, les pontifes peuvent prendre part au mouvement d^une époque soit pour le seconder, soit pour le contenir, sans que cela n'engage autre chose que leur responsabilité politique. Dans aucun cas semblable, l'Église n*est solidaire de leurs actes, et il eu est de même de la conscience des^dèles.

La première Inquisition d'Espagne, à laquelle je n'ai pas à m'arréter, apparait vers l'année, 1233 et les suivantes. Un bref de Grégoire IX, daté de 1236, signale son introduction en Castille. En 1238, elle fonctionnait en Navarre ; en 1241, en Aragon. Tout d'abord les juges étaient les évêques ; mais là, comme en France, ils furent supplantés par les Parères Prêcheurs. En 1392, surviennent et se succèdent les massacres à Séville, à Cordoue, à Tolède ; c'est alors que les Juifs terrorisés embrassèrent en grand nombre le christianisme ; d'autres se réfugièrent en Afrique.

A plusieurs reprises, la papauté dut intervenir en leur faveur. Vers le milieu du (l) Cours d'Histoire moderne. Guizot.

x\* siècle, les inquisiteurs avaient presque entièrement disparu de Castilie.

A 1478 remonteilt les préliminaires de la seconde Inquisition. Par Bref de confirmation de cette année, Sixte IV, circonvenu par rintrigue, accorda sans restriction au roi Ferdinand et à la reine Isabelle le pouvoir vindicatif de l'Église contre l'hérésie. Le bref vraiment canonique date du 29 janvier 1482 et 1483,comme le dit Llorente. Après s'être plaint de ce qu'on lui a arraché « subrepticement »

la confirmation précédente, Sixte IV y cotidamne les abus et les cruautés qui ont été commis par les tribunaux qui fonctionnent déjà (1). Il voudrait supprimer les inquisiteurs, mais,par égard pour les rois, il les tolère et excuse. Il entend que désormais ils ne procèdent contre Thôrésie que sous l'autorité et avec le concours des évêques. Par un autre X bref, du 2 août suivant, le même Pontife prescrit aux inquisiteurs de faire rentrer en possessî'on de leurs biens les inculpés qui ont renoncé, avec un sincère repentir, à Thérésie. D'un autre côté, en 1483, il constitue à Sôville un tribunal d'appel, sous la présidence

(1) Les quatre premiers tribunaux d'Inquisition furent ceux de Séyille, Cordoue, Jean et Villa Real, Une inscription, qui existe encore, fait remonter la fondation de celui deSéville à 1481. Ce fut celui qui se signala le plus par ses ex ce».

de Tuigo Manrîque, délégué du Saint-Siège.

Plus tard, on put directement en appeler à luiîdes jugenaents rendus par l'Inquisition (1). On sent que Sixte IV était animé des meilleures intentions, mais il n'en était pas de même des moines fanatiques, encore une fois, redevenus bourreaux.Le grand tort de ce pape, alors même qu'il s'élevait contre les abus, fut de sanctionner les pouvoirs excessifs de Tor* quemada. Innocent VIII, à la suite, eut la même faiblesse. Le Prieur de Santa-Cruz avait été nommé grand inquisiteur par les rois catholiques, en 1482, Dès l'année suivante, il élimina tous ceux qui avaient déjà le même titre et partageaient le même rang. Quand on institua le Grand Oonseil,il obtint encore que l'autorité de cette assemblée resterait q uand même subordonnée à la sienne. Llnquisi-

(1) Les appels à Rome continuèrent sous Jules II et Léon X. Ce dernier excommunia en 1519 les inquisiteurs de Tolède. Paul III, en 1578, fitreiaxer Virues, prédicateur de Charles-Quint^que Tlnquisition avait fait emprisonner comme suspect de luthérianlsme.Plus tard les papes, entre autres Grégoire XIII, s'efforcèrent de rendre cette institution plus douce. Avant lui Paul IV et Pie IV avaient également réagi contre les mômes sévérités. N'est-ce pas ce dernier pontife qui, de conoert avec son cousin saint Charles Borromée, s'opposa énergiquement au projet d'introduire rinquisitiôn espagnole à Milan. Son prédécesseur en avait fait de même pour Naples. Bien qu'ennemi du Saint-Siège, Llorente est le premier & fournir ces considérations.

tion avait ea lui un maître despotique et un chef absolu.

De 1484,annéeen laquelle eut lieu la fameuse assemblée inquisitoriale de Séville, datent le fonctionnement régulier du Saint-0â3ce, ainsi que ses premières lois. Sept tribunaux à ce moment tenaient déjà leurs assises ; en 1487, on en compte onze. On devine quelle part -eut Torquemada à ce développement.

Dès qu'il s'agit de cette seconde Inquisition d'Espagne, la thèse des écrivains ultra-catholiques serait facile, si elle n'était exagérée. Pour ramener, autant que possible, la question à son juste point, je me bornerai à relater ic Topinion de quelques écrivains, les moins susceptibles de parti pris. Ranke, célèbre historien allemand, membre de l'Institut de Berlin, qui a vécu de notre siècle> semble apporter dans la question une notable indépendance (1); son appréciation du caractère politique de rinquisition d'Espagne offre, en outre, une critique intéressante : « Nous possédons sur rinquisition, dit-il, le célèbre ouvrage de Llorente, et ai j'ose émettre un jugement opposé au sien, c'est que ce savant auteur a écrit dans l'intérêt du parti français et du gouvernement du roi Joseph. C'est dans l'intérêt

(1) Reuss^théologiea protestant, né en 1304. Professeur à la Faculté de Théologie protestante à Strasbourg.

de cette cause qull conteste les libertés des provinces basques, quoiqu'il soit difficile d'en nier l'existence. C'est pour deVà aussi qu'il voit dans l'Inquisition une usurpation du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Or, si je ne me trompe, il résulte précisément des faits qu'il rapporte lui-niême qu'elle était un tribunal royal investi de pouvoirs ecclésiastiques.» On remarque, en effet, que Llorente a fourni lui-même au docteur d'Hefele, qui l'a combattu, ses meilleurs arguments. Inquisiteur et chanoine, on dirait qu'il avait d'abord écrit son livre dans un autre sens et, que sous l'empiredes événements, il avait brusquement modifié sa thèse .en omettant de supprimer dans le détail ce qui pouvait y contredire.

Un autre savant, le Wurtembergeois Timoléon Spittler, dans son intéressante préface à la Collection des Instructions de V Inquisition espagnole (1), par Reuss, dit : « L'Inquisition a été centre les mains des rois un instrument dont ils se sont servi pour asseoir le despotisme sur les ruines des grandes libertés nationales Le nouveau tribunal était purement royal, tout y tendait au profit des rois, et non au bien de TÉglise. »

Henri Léo, dans son Histoire universelle^

(1) Les Peuples du Sud de VEurope aux xvi* et xvn ® siècles^ parRanke. Né en-1795.

semble partager ropinion de Ranke : Isabelle^ selon lui, parvint à soumettre la noblesse et le clergé de Castille f)ar le moyen du' Saint- Offlce, « institution (jui relevait entièrement de la couronne, malgré §on organisation ecclésiastique, et qui fut établie contrôles clercs aussi Meth que contre les langues. »

Le Jésuite' Mariana (1), écrivain célèbre du xvii* siècle, qui lui-même avait été poursuivi par l'Inquisition, apporte, ddius' son Histoire d'Espagne, une note beaucoup plus discrète, qu'expliquent son mysticisme et l'époque où il vivait. « L'Inquisition, dit il, a été pour l'État d'un grand avantage, un remède favorable envoyé du ciel pour Tarracher aux malheurs qui désolent les autres nations, car la sagesse humaine eût été impuissante à conjurer de tels dangers. > Mariana, comme on voit, reconnaît que l'institution profita à l'État, mais il semble indiquer que sa principale force lui vint du pouvoir spirituel.

Toutes les citations que je pourrais faire

(1; 1537-1624. — Histoire d'Espagne : traduction française, par Charerlton ; pubUôe à Paris en 1725. — 6 volumes in-4o. Mariana est également Tauteur du Urre : De legis institutione, dont slnspirèrent, croit-on, Fénelou pour son Télémaque et J.-J. Rousseau pour son Contrat social. On assure aussi que sa manière d'envisager le régicide eut quelque influence sur les attentats de Jacques Clément et de Ravaillac.

encore ne sauraient que confirmer Topinion générale qui émane de celles qui précèdent.

L'historien américain William Prescott (1) se place au même point de vue queRanke, et que les autres auteurs protestants ; il va même jusqu'à reconnaître, ainsi que l'ont fait, d'ailleurs, certains de ses coreligionnaires, que l'Inquisition de l'Église protestante, partant elle aussi du principe que « l'abandon de la religion de son pays doit être puni de mort », ne remportait guère en douceur sur celle de l'Espagne.

En effet, ceux qui n'ont appris l'histoire que dans le drame ou le roman, perdent la plupart de vue qu'il y eut une Inquisition protestante, de même qu'il y eut une Inquisition catholique, et que les deux se guidaient sur des codespresque identiques. Une pré face du docteur Kaussmann me fournit à ce sujet un aperçu qui intéressera certainement le lecteur : « Sans vouloir, dit-il, parler de l'Inquisition elle-même, nous sommes d'avis qu'une comparaison entre la procédure du Saint-Offlce en général et les procès de magie, tels qu'ils se faisaient en Allemagne, tournerait au désavantage de

(i; Histoire de Ferdinand et d'Isabelle.^ Histoire du règne de Philippe IL^ Prescott{WUliam),nô en 1796,mort en 1859.

(2) Henri Léo, historien allemand, né en 1799. Auteur diU Manuel de Vhistoire universelle. Hégélien opiniâtre»

notre patrie. L'hét*ésîe, sôlonles idées d'autres temps, était un crime d'État et les théologiens de toutes les confessions continuèi'ent à l'envisager ainsi, môme après que les rapports de l'Église eurent été changés.

I>ans les Livres pénitentîaux et le Décret de Gratien, le» sabbats de sorcières n'apparaissent que comme un souvenir païen et un dérèglement d'imagination produit par le malin esprit. Ce fut seulement lorsque la sorcellerie se mêla aux hérésies du moyen âge qu'elle tomba dahs le domaine de l'Inquisition.»

Là-desaus, le docteur Kaussmann rappelle les massacres que firent les protestants, et il incline à croire quelajurisprudence de leurs tribunaux était au-dessous de celle des tribunaux du Saînt-Olilce. Dans tous les cas, il estime que le nombre des gens de toutes confessions qui furent condamnés, en Allemagne (1)/ par les tribunaux de magie, est plus considérable que celui des victimes qu'on fit en Espagne (2). Bien plus, il note que les exécutions

(1) Lds sorciers et les maî^îciens ne furent pas plus hesreax en Angleterre. Plus le calvinisme y devînt puissant, plus \U y furent persécutés.

^) Malgré les rigueurs qa*attesterafraire delaGuardîa, à regard de la sorcellerie, riaquisition, àlasuite, semble, en effet, s'être montrée parfois plus débonnaire, notamment pour les sorcières de Navarre, au la secte des Jur^uïna^^dùnt ie procès eut lieu vers 1527. Celles-ci^

commandées par l'Inquisition protestante ne fireilt qu'augmenter au xvir* siècle, alors que la proportion déclinaitsensiblement et devenait presque nulle, de la part du Saint- Offlce.

Somme toute, il apparaît manifestement que ce dernier fut, dans le fait et les conséquences, une Inquisition d'État. L'instrument politique, en lui, est appréciable dès l'origine, et 5on action devient de plus en plus évidente à mesure qu'on avance dans les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. Employé d'abord contre le judaïsme et l'islamisme, le Saint- Office favorisa surtout les luttes du pouvoir central contre leclergé, lanoblesseetles villes. Cela lui valut une popularité qui n'estpas encore entièrement effacée, en Espagne, parmi les derniers partisans de la monarchie absolue.

L'Inquisition a, d'ailleurs, subi toutes les vicissitudes de ce pouvoir et, à mesure qu'il s'émiettait, elle disparaissait également. La monarchie constitutionnelle, actuellement représentée par Alphonse XIII et la Régente Marie

après avoir renié le Christ, adoraient le diable sous la forme d'un bouc noir, dont elles avaient fait Tobjet et le prétexte des plus immondes saturnales. L'inquisition d'BisteUa se contenta de les condamner chacune à deux cents coups de fouets et à quelques années de prison. Cette affaire est rapportée tout au long par Prudent de Sandoval, dans son ^t^foir^ de Charles-Quint,

Christine, sa mère, la reine la plus auguste et la figure la plus poétiquement rayonnante de notre temps, est une barrière infranchissable de ce côté. Il n'en est pas moins curieux de noter que la pensée du Pape Hildebrand (Grégoire VII) de réunir tous les peuples d'Occident en une vaste alliance théocratique, dont le pape au nom de Dieu serait le protecteur, a dominé non seulement la politique du moyen âge, mais encore a eu un écho profond d'ans celle des temps modernes. L'hérétique, dès lors, était un criminel de lèse-majesté, et son erreur devenait un acte de rébellion que le pouvoir temporel, bien plus que l'Église elle-même, avait intérêt à frapper. D'autant plus que cette rébellion couvrait, le plus souvent, Tintrigue politique, et masquait le ténébreux enfantement des révolutions à venir.

Pour se rendre entièrement compte d'un procès du Saint-Office, il faut connaître la marche de son information première, et les formalités attachées à son introduction. Ici, nous nous trouvons en présence d'une police sur le modèle de laquelle a été instituée, en France, celle de la Sûreté (I). Par leur nombre toujours croissant, les familiers avaient en quelque sorte divisé la nation en deux camps : les dénonciateurs et les dénoncés. Intéressés

(1) L'espionnage ' relevant de Police générale, telle qu'elle fut instituée en 1800, ressemblait déjà à celui du Saint-Office : il l'égala pleinement, lorsque, par les soins de Fouché, en 1804 et 1812,fut organisée iaibrigade de Sûreté. Fouché et Vidocq, les deux plus grands policiers du siècle, n'eurent jamais d'autre modèle que celui que leur avait légué rinquisition.

cdmme ils Tétaient, on peut dire qu'ils concoururent pour une part au développement sur lequel Ff nquisition basa sa puissance et sa durée. Us ne se cachaient aucunement, comme, on pourrait le croire, du triste rôle qu'on leur faisait jouer ; il est probable qu'ils s'en prévalurent, au contraire, puisqu'ils se paraient d'insignes dont le chiifre, dans bien des contrées, se voit encore sur la façade ellemênpie des maisons.

Ceux de nos compatriotes qui ont parcouru l'Espagne à l'occasion dv. IV* centenaire de la découverte du Nouveau Monde, se rappellent certainement la sensation que fit, à rExposition historique de Madrid (2), une collection d'insignes de familiers envoyée par le général Homualdo Noguez. Ces médaillespeintes en miniature et en émail sont la plupart en or et en argent ; leur vignette, toujours la même, est la croix entre la dague nue et une branche d'olivier, double symbole sur lequel il n'y a pas à se tromper : la paioo ou la guette; le pardon ou la mort ! Les plus anciennes ont la croix dite de l'Inquisition ; à partir du xvii® siècle, cette croix prend la forme latine. En même temps, on porta la médaille attachée sur le côté, tandis qu'on la portait avant suspendue au cou. La Esmeralda, dont le nom vient, sans doute, de sa couleur émeraude, se dis-

tingùe entre toutes par sa richesse comme bijou. Pas plus que les autres, elle ne marque de hiérarchie ; sa valeur correspondait vraisemblablement à la situation de fortune de celui qui la portait.

Les dénonciations recueillies par le Saint- OfRce ne venaient pas toutes des familiers ; elles étaient dues également à l'initiative par- . ticulière. Il est vrai que les inquisiteurs se réservaient de punir les calomniateurs, maisils étaient trop enclins à favoriser l'espionnage, pour ne pas accueillir la délation^ de quelque part qu'elle vînt. Les basses vengeances, de ce côté, en élargissant le cadre des informations, étaient pour eux autant de prétextes à multiplier les enquêtes pour reporter sur d'autres faits les mêmes investigations.

Préparés comme ils l'étaient par de longs antécédents, pénétrés de l'esprit de domination qu'ils puisaient dans leur privilège, ani- ' mes du mysticisme hautain que favorisait leur robe, gardant, malgré leur dégénérescence morale, la douceur et l'onction d'un faux renoncement, les dominicains, la horden, apportaient une perversion presque inconsciente, tant elle était chez eux impérieuse, à l'accomplissement d'une tâche misérable qu'ils considéraient, non sans orgueil, comme leur œuvre propre. Ils avaient fait un joug terrible des

pouvoirs dont ils n'étaient que mandataires, mais dont ils se croyaient inviolablement les maîtres, et leur art par excellence était d'entretenir dans l'État un troubla au sein duquel ils élargissaient implacablement leur trame, estimant avec dédain que la stupéfaction des uns jointe à l'épouvante des autres justifiaient amplement leurs audaces et toutes leurs menées. J'ai déjà dit ce qu'était en principe rinquisijtion ; on sait ce qu'il faut penser, d'ailleurs, des tribunaux et des lois d'exception. Les dominicains, par leur seule tendance • égoïste, par leur opiniâtreté antiévangélique, avaient compromis beaucoup plus qu'elle ne l'était par elle-même cette institution, et c'est à eux que revient en gt^ande part la responsabilité des excès qu'on fit, souvent à tort, rejaillir sur l'Église !

T^ dénonciation, point de départ de tout procès, était écrite ou verbale ; en ce cas, le notaire la rédigeait. Elle portait le nom des personnes qui pouvaient la confirmer par leurs témoignages; leurs dires étaient consignés à Tappui de ceux du dénonciateur. On s'informait aussi auprès des autres tribunaux, pour savoir si le dénoncé ne comptait pas déjà des antécédents judiciaires. On avait de la sorte ce qu'on appelait V Information sammaire, ou l'instruction préparatoire. Ensuite^ venait l'enquête, que faisaient, dans le secret, les commissaires du Saint-Office. Les résultats de celle-ci, comme Finformation. sommaire étaient en troisième ressort soumises à la censure, dont les préposés étaient des moines

théologieas chargés de qualifier l'affaire ;aussi les appelait -on communément les qualificateurs. Le Fiscal agissait alors suivant leurs conclusions. Dès que l'affaire était grave, ou présentée comme telle, il ordonnait que le. dénoncé fut traduit dans la prison secrète du Saint-Office.

Les pièces qui avaient trait à l'information, à l'enquête, à la censure ne figurent pas d'habitude dans les dossiers. Pourtant elles devaient être conservées quelque part. Qu'en faisaient les greffes des tribunaux ? Que devenaient-elles ? Dans une affaire comme celle de . l'Enfant de la Guardia, qui fut en quelque sorte la condamnation d'une race, on comprend de quel intérêt seraient ces documents. Qui dénonça les crimes sur lesquels est basée l'accusation ? Qui étaient les témoins qui confirmaient les dires du dénonciateur ? Quels furent les résultats précis de l'enquête ? En admettant qu'un tribunal eût le droit de spé- <5ialiser les crimes et de les transporter dans une sphère à part presque exclusivement mystique, encore fallait il qu'il s'éclairât luimême sur des données exactes, qu'il relevât les preuves matérielles dans un ordre suffisant pour se faire à lui-même la conviction sans laquelle toute œuvre* de justice n'est qu'une œuvre de lèse-humanité. Kn supposant

que les juges du Saiiit-Offlce,dans cette affaire comme dans toutes les autres, aient pris garde à ces considérations, encore regrettet-on de ne rencontrer jamais lés pièces qui seraient les mieux faites pour témoigner de leur zële à cet égard.

Le Grand Cardinal Petrus de Mendoza avait délégué ses pouvoirs au mois de février 1491. Ce n'est que le 21 octobre suivant, c'est-à-dire plus de huit mois après, que Jucé Franco eut à comparaître à nouveau devant ses juges.

Immédiatement, le Fiscal Alonzo de Guevara, usant du droit qu'il s'était réservé ^d'amender ses dénonciation et demande, dit qu'il était récélnment venu à sa connaissance que le Juif Jucé Franco, alors que de concert avec certains chrétiens et autres Juifs, il crucifiait un enfant innocent, avait tenu c^i propos plein de haine pour notre Rédempteur Jésus-Christ et sa sainte Foi catholique :<Ace traître et ensorceleur, quiy lorsqu'il prêchait, prêchwt le mensonge contre la loi de Dieu et de Moïse. . Aujourd'hui, iu paieras ici les choses que tu d sais alors . . . Que penses-tu de pouvoir nou^ faire à nous, qui puisse f exalter toi-même ? Tu médites de nous déty^uire nous autres, et c'est nous qui. te détruirons, toi, comme un eisorceleur. > Le Fiscal insista sur ce que les mêmes paroles étaient alors répétées par les

Juifs ainsi que les clirétiens, tandis qu'ils crucifiaient l'enfant, toujours au nom et en la place de notre Rédempteur Jésus-Christ, et comme si c'eût été lui-même; de plus, en parlant ainsi à sa victime, Jucé Franco lui tirait les cheveux, lui donnait des soufflets; enfin il lui perça le bras avec un couteau et fit couler son sang.

Le Fiscal requérait, en conséquence, leurs Révérences de considérer ces paroles et ces faits comme addition à ses dénonciation et demande, et, pour ce motif, il renouvela son serment; il jura que .cette addition, il ne la portait pas malicieusement, mais parce qu'il était certain de ce qu'il avançait ; et pour que les méchants fussent punis, les bons récompensés.

A son tour, le prévenu nia, non moins éner- . giquement qu'il l'avait fait déjà, les propos et les crimes qu'on lui attribuait ; il dit que, en toutes choses, il s'en rapportait à sa propre confession. En présence de ses dénégations, le, Fiscal demanda à être admis à la preuve, chose qui lui fut accordée aussitôt. Leurs Révérences assignèrent le délai, et signification fut faite à cet égard. Par la même sentence interlocutoire, elles citèrent les parties à présenter de suite les écrits et les preuves qu'elles avaient présentement en mains. C'est

ainsi que le même jour le Fiscal, * pour justifier, disait il. de ses intentions », présenta et reproduisit devant les juges, comme aussi devant les personnes « discrètes et religieuses » qui les assistaient, la série de pièces dont nous allons passer un rapide examen. Ce sont les confessions, ou plutôt les interrogatoires antérieurs de Jucé Franco. Deux eurent lieu à Sègovie, les 27 et 28 oc^;obre 1490, sans doute peu après l'arrestation du prévenu ; les autres, par intervalle, se succédèrent ensuite à Avila, à partir du 10 janvier jusqu'au 11 octobre de l'année 1491. *

Dans le premier des deux interrogatoires, datés de Ségovie, Jucé Franco rapporte que, deux ou trois années auparavant (1), peut-être plus, peut-être moins, il était allé à la Guardia pour acheter du blé Candi il (2) à Toccasion de la Pàque de pain azyme, et que, ayant appris que le nommé Alonzo Franco en avait de premier choix, il s'était adressé à lui. Et comme il lui disait ce qu'il voulait en faire, celui-ci le questionna sur la tradition à laquelle remon-

(1) La Pâque Juive, k laquelle le prévenu se reporte en supposant, comme il le dit, qu*il y eût trois ans de cela, était celle de 1487. Cette année, elle commença le 18 septembre. La Pâque chrétienne, qui vint après,c'est-à-dire celle de 1488, échut le 28 du mois de mars. (Note du Bulletin de V Académie de V Histoire,)

Cî) Du froment.

tait la Pàqiiô de pain azyme. Et lui, Jucé, luire-' pondit que c'était en souvenir du jour que Dieu délivra les Juifs de la captivité en Egypte. En causant, Alonzo Franco lui dit encore que luimême, un vendredi de la Croix, s'était fait amener chez lui un mouton qu'il avait acheté et qu'on avait tué trefé (1). 11 n'avait pas personnellement mangé de cette viande, mais il l'avait présentée et cédée à des amis qui étaient venus le voir. De parole en parole» Alonzo Franco, devenu plus confiant, avait fait entendre au prévenu que — toujours un vendredi de la Croix — certains de ses frères et lui avaient crucifié un enfant de la même manière que

les Juifs autrefois crucifièrent Jésus-Christ

Ces propos sont incohérents, mais iLfaut les prendre tels qu'ils sont ; nous sommes à la genèse de l'affaire. Dans l'interrogatoire suivant, le prévenu raconte que le même Alonzo Franco lui demanda aussi à quelle intention les

(1) La viande trefe est celle qui a été saignée et purifiée par un lavage, suivant lar coutume juive, La condition principale est qu'elle soit exsangue, parce que la loi jadaïque,priinitivement, interdisait l'usage de la chair morte, à cause du sang que la béto avait dans le corps. C'est à la faveur des soins qui rendent la viande tre/'^,que cette loi trop absolue a été éludée. Les Juifs ont également coutume de dépouiller la chair morte de sesgraisses, Autrefois, ils en jetaient une partie au feu, en souvenir des sacrifices de même nature qu'offrait k Dieu le peuple dlsraël.

juifs avaient mangé un mouton lorsqu'ils quittèrent la terre d'Egypte. Et lui s'était borné à répondre qu'ils l'avaient fait < par cérémonie. » — « Était-il trefe, lorsqu'ils le mangèrent ? » avait encore demandé Alonzo Franco. Et lui, cette fois, il avait répondu que cet usage n'existait pas à ce moment, la loi n'ayant pas encore été promulguée.

Le prévenu, à la suite, évoque le souvenir d'un frère .qu'il a perdu récemment, Mosé Franco, lequel, il y avait'un an et demi environ, s'était également trouvé en rapport avec Alonzo Franco, qu'ilavait consulté pour savoir ce qu'il aurait à faire au sujet d'une agression dont certains marchands et lui avaient été victimes, en se rendant à la Guardia. « Je me félicite de votre venue, aurait dit, en cette circonstance, Alonzo Franco à son visiteur, parce que votre voyage coïncide, chaque année, avec la Pâque ; sans cela, il m'eût été impossible de savoir quand elle tombait. Depuis que Don David est mort, je ne suis plus au courant de rien. » A ce propos que lui rapportait son frère, le prévenu dit que, à beaucoup près, Alonzo Franco n'était pas aussi ignorant qu'il affectait de le paraître.

. Une chose que le prévenu ignorait lui-même au moment de cette déposition, c'est que celui dont il parlait était déjà aux mains de

l'Inquisition. En outre, quelque morts qu'ils fussent, Mosô Franco et David de Perejon étaient également inscrits au rôle des accusés. On instruisait contre eux dans la même forme que pour les vivants. Les biens qu'ils pouvaient avoir étaient donc sous séquestre, et le repos lui-même de leur tombe était menacé.

Avant d'aller plus loin, il est bonde rappeler que, dans cette affaire multiple, indépendamment du prévenu dont nous nous occupons directement, six autres prévenus, dont un mort, se nomment Franco. Les uns sont de Tenbleque, les autres de la Guardia ; les uns se disent juifs, les autres chrétiens. Dans tous les cas, ils font deux familles. Ce nom de Franco d'ailleurs, n'avait rien de patronymique ; il faut voir en lui un sobriquet que portaient communément, ou plutôt par lequel on désignait les étrangers, venus on ne sait d'où, qui s'étaient établis en Espagne. Ce nom ne prouve nullement qu'ils fussent d'origine française. De nps jours encore, dans plusieurs provinces, les Espagnols appellent Francos, sans distinction aucune, tous les résidants, quels qu'ils soient, de nationalité étrangère. Ceux dont il s'agit ici parlaient une langue mélangée d'hébreu et de roman qui accusait de leur part une origine mystérieuse. On est porté à croire qu'ils appartenaient à ces

peuplades tantôt fixes, lantôt errantes, qui s'étaient abattues, dès le moyen âge, sur les pays méridionaux de l'Europe. En France, où leur trace est restée, ils sont connus sous le nom de bohémiens ; en Espagne, où, dans chaque métropole, ils habitent un quartier à part, ce sont les gîtanos. Qu'ils fussent alors chrétiens ou juifs,il existait entre eux les liens étroits qui les rapprochaient sans cesse. A leur religion, presque invinciblement, venaient s'ajouter de vieilles croyances mythiques des rites manichéens, et surtout les pratiques de la sorcellerie.

Je ne m'exposerai pas aux redites qu'entraînerait une analyse trop détaillée des interrogatoirers de Jucé Franco. Je relèverai, cepandantjce qu'ils ont de topique par rapport au procès lui-même et aux mœurs de l'époque.

Deux juges y prenaient part d'habitude ; les plus assidus étaient le docteur Pedro de Villada et le licencié Lopes de Cigales; parfois, il ne s'en présentait qu'un; à certains jours, le tribunal était au complet. Chaque fois, pour ces interrogatoires que les notaires paraient de toutes les formules juridiques et qu'ils classaient sous la rubrique : confessions^ les juges étaient assistés de deux « personnes discrètes et religieuses » qu'ils pouvaient, à l'occasion, revêtir de toute leur autorité. Dans ce procès.

ces personnes s'appellent Johan Gallego de la Ciiruna, du monastère de Saint-Thomas d'Avila, et Johan Blasquez, chapelain de l'Inquisition. La première confession datée d'Avila n'offre qu'un intérêt médiocre. Le prévenu y confirme ses dires antôriem^s tt ajoute que Alonzo Franco, à l'époque où ils faisaient ensemble commerce de grains et échange de confidences, lui a un jour demandé s'il lui sutfisait de paraître avoir été circoncis pour Tètre réellement. Le badinage dans lequel semble se complaire le prévenu atteste qu'il n*a pas conscience de sa situation. D'un autre côté, il est aussi peu précis dans toutes ses réponses que peuvent Tétre les juges dans toutes leurs questions, Tantôt il y a quatre ans ou trois, un peu plus un peu moins; tantôt il y en a trois ou deux, un peu plus un peu moins, en sorte qu'on ne sait jamais au juste. On devine, toutefois, quTl a adopté pour tactique de se poser en simple témoin et de seconder comme tel l'accusation vis- à vis des coaccusés. Les juges, comme on pense, lui facilitent, cette voie et entretiennent son illusion, de même qu'ils l'entretiendront aussi chez les autres, jusqu'à ce que tous soient enveloppés de leurs dires réciproques, et se retrouvent ainsi dans les mailles infranchissables du filet qu'ils auront eux-mêmes tressé.

Les interrogatoires des 9 avril, 7 mai et 9 juin, ont trait au sortilège que, quatre ans au paravant, un peu plus un peu moins, Yuça Tazarte, Alonzo,Johan,Garcia et Lopé Franco, ainsi que Mosé Franco, frère du prévenu, combinèrent dans le but de conjurer toute action malfaisante de la part des inquisiteurs. Sollicité d'entrer dans ce complot, Jucé prétexta un voyage à Murcie pour n'y pas prendre part.

Pareille tentative s'était renouvelée depuis , il y avait deux ans environ (poco màs o menos) Alors le prévenu demanda à son frère : « ù vous réunissez-vous pour faire ces choses, sans que vo^ femmes viennent à le savoir ? »

Et Mosé lui repondit que c'était dans une ct^eya de la banlieue de la. Guardia, près du

chemin qui conduit à Ocafïa, passée la Côte de la Potence.

Pour comprendra la question du prévenu, il faut savoir que les Franco de la Guardia étaient des juifs convertis, la plupart mariés à des femmes catholiques. Au sujet de la cueva dont il vient d'être parlé, il est bon également de noter que la Gùardia (1), grand village bâti sur une montagne, au sein d'un pays très accidenté, en deçà de la sierra Morena pour qui vient par le Nord, offrait alors, et encore aujourd'hui, comme particularité, celle d'être environnée de grottes et d'excavations devenues autant de demeures souterraines, dont on ne distinguait du^ dehors qu'une sorte de trou tantôt béant, tantôt mal clos, par lequel on pénétrait à Tintérieur. On appelait ces antres des cuevàs ou des caves et encore des palaoios^ qualificatif qui à nos yeux doit sembler une épigramme, mais qui en espagnol trouve ici son. application. Ces étranges demeures étaient occupées tantôt par les pâtres,tantôt par les porchers de la région; elles restaient ouvertes en grand nombre à quiconque y cherchait un refuge.

(1) Cette localité fut dcanée par Ferdinand IJI à l'Église de Tolède. Elle semble avoir été, autrefois, beaucoup plus importante qu'aujourd'hui, car elle avait ran^f de yUle force avec gouverneur militaire. Madoz, Dictiona" rio çeograficOf article : la Guardia.

Pour en revenir aux sortilèges révélés par Jucô Franco, voici qu.elques nouveaux détails que nous fournissent,d'après lui, les cotes 12» 13 et 14 du dossier. Il y a trois ans, toujours plus ou moins, comme il était allé, comptant se faire soigner, chez Yuça Tazarte,ph3'sicien mort depuis, et qui habitait alors dans le voisinage de Tenbleque, il entendit qu'il s'entretenait avec Mosô, son frère, décédé également, d'une préparation qu'ils avaient combinée, de concert avec les Franco de la Guardia, et dans laquelle entraient une hostie consacrée ainsi qu'un cœur d'enfant. Yuça Tazarte, îh physicien, pour avoir cette hostie, s'était adressé à Benito Garcia de las Mesuras dit le Cardeur (el Cardador) voisin des Franco à la Guardia, et celui-ci, pour se la procurer, avait volé les clefs de l'église de Santa-Maria, qu'il avait cachées pendant deux jours, dans les rives du Tage'(l). Pour ce motif, il avait été, par ordre des alcades, arrêté à la Guardia, il y

(1) On ne saurait perdre de vue que ces confessions du prévenu sont non seulement incohéreiites,mais en^ core mensongères. Entendait-il dépister les inquisiteurs. Etait-ce désarroi d'esprit de sa part ?... Qui nous dit, d*un autre côté, que les notaires apportaient une grande fidélité à enregistrer ces propos, qu'ils ne les coordonnaient pas, au contraire, eux-mômes,indistinctement, pour les faire entrer plus tard dans la version définitive ?

avait eu deux ans à la Nativité dernière, et il y avait été tenu en prison pendant quarantehuit heures. Quant à l'hostie volée, Yuça Tazarte, par Tintermédiaire du prévenu, l'envoya dans une corde à nœuds au Rabbi Pères, physicien, qui habitait dans le voisinage de Tolède 0).

Comme curiosité^ il faut citer encore une conversation qu'a eue Jucé Franco de sa prison, à Avila, avec un autre détenu qui lui parlait, mais qu'il ne pouvait voir.

— Où êtes-vous ? a demandé le prévenu.

— Ici, en bas, répond le voisin. Ton père.

Don Ça Franco, y est également. On Ta fait venir pour savoir s'il me connaît.

^- Qui êtes- vous ?

— Benito 'Garcia /e Cardeur(el Cardador) et c'est le diable qui m'a conduit ici, de même que ce chien du docteur(2),quidéjà,àAstorga, m'a fait donner deux cents coups, et qui m'a mis au tovrment de Veau en attendant de me faire brûler.

Les conversations des deux détenus se renouvellent. Un jour que Jucé Franco se récrée en jouant de la ouitare (3) :

(1) U n*e3t plus question, par lai suite, ni de ce rabbi Pères, ni de ce message que dit ici avoir rempli le prévenu.

(2) Pedro de Villada.

(3; N'est-il pas curieux d'apprendre que les prison-

— Ne joue pas ! lui crie son compagnon, aie pitiô de ton père que les inquisiteurs se sont promis de brûler à petit feu 1 1

Entre temps, Jucé demanda à Benito s'il est chrétien. Il répond que oui,mais que,dans son malheur, il n'a pas cessé d'être juif ; qu'il se^ recommande à ses prières pour que lé Créateur les arrache tous deux à la prison. Différemment, il ne saurait y avoir pour lui de salut, car dans les tourments U a dit plus qu'il ne savait.

Le dimanche suivant,comme le prévenu récitait sa prière du matin : Helohay Nesamà (1), Benito lui a dit encore que les inquisiteurs étaient vraiment odieux, qu'ils étaient pis que des antéchrists. Il a ensuite ajouté que Tantéchrist est celui qui étant juif se ifait chrétien. Que lui-même a été maudit par son père comme les œufs de la couleuvre (2) lorsqu'il a abandonné le bien pour le mal ; que, durant trente ans, il a vécu dans celui-ci, mais que, comprenant désormais son erreur, il revient à la vérité. Aussi estime-t-il comme le plus

niera de rinquisition pouvaient encore, pour se distraire, jouer de la guitare f (Vihuela.)

(1) Dana cette prière, en effet, est le verset qui commence par : « Mon Dieu, Tâme que ta grâce a mise en moi est do science pure »...

(Note de M. Isidore Loeb.)

(2) Allusion au livre III, 14 de la Genèse,

grand bien qu'il ait fait de sa vie d'avoir empêché, en une circonstance, un garçon juif de se convertir. « Tu vois qu'on nous brûle, lui a-t-il dit, et tu veux te faire chrétien !> Benito interroge le prévenu pour savoir ce que signifie le jeûne que les juifs observent le jour majeur, comme aussi pourquoi ils récitent le Alihahoneni daus la nuitdu samedi (1), pourquoi ils portent \Q%!ratelines (2) et posent lamaîn dessus pour prêter serment.!,

Benito a dit encore à Jucé qu'il demandait que tous ceux de sa terre qui étaient là s'en allassent eu paix, et que lui seul restât à souffrir pour eux tous ; et que sans cesse il se recommandait au Créateur,disant que tout cela n'était pas la justice, et que si on ne les délivrait pas, c'est qu'on voulait les faire brûler et leur prendre leurs biens. Il savait bien qu'on tenait plus à lui qu'à tous les autres ensemble ; aussi il n'aurait pas voulu, même au prix de ses yeux, confesser quoi que ce fût de ce qui regardait ceux-ci. N'en avait-il pas assez dit de ce qui le concernait luimême, puisque cela ferait la perdition de son

(1) Allusion au psaume XXVII.

(2) Ligaments ou phylactères que les Israélites portaient en priant sur le front et sur les mains. Ce serment équivalait à celui que les chrétiens prêtaient sur Tévaogile.

âme et de son corps ?... On les retenait pour leur prendre leurs biens, pas pour autre chose. Ah ! si jamais il en réchappait, c'est lui qui se rendrait vite en Judée, pour n'en jamais plus revenir.

Jucô Franco continue ainsi longuement à charger son compagnon,sans doute dans l'espoir qu'on lui en tiendra compte. Il est vrai que le cardador, si les propos qu'on lui prête sont exacts, offre un type accompli de judaisant. Tel qu'on le fait, il est un exemple extrêmement curieux du détraquement cérébral commun à cette époque. Depuis, dit-il, qu'on lui adonné de Veau dans les narines (1), il est totalement déchristianisé. Si on Ta roué de coups, c'est parce que lui-même battait ses enfants pour les forcer d'aller à l'église. Des tourments, et encore les punaises et les poux qui l'ont dévoré à Aslorga, voilà tout ce que lui ont rapporté les sous qu'il donnait pour les âmes du purgatoire et l'argent qu'il a fourni une fois pour payer la vasque d'un bénitier.

Ah , si Pena, qui fut alcade à la Guardia, savait dans quelle situation il est, c'est lui qui écrirait aussitôt à la Reyne pour obtenir qu'on le relaxe ?... Peut-on admettre que Dieu ait^

(1) Tarmenie de la herrada ; le tourment du seau.

jamais eu une 7nère et qu'il ait été le fils de quelqu'un {!) ? A part le créateur du ciel et de la terre, tout n'est qu'idolâtrie... Le Prieur de Santa-Cruz est TAntéchrist majeur...

Non content de pérorer, on vient de voir que le cardador se livrait aussi à des œuvres pies : après avoir donné aux Églises, il entretenait d'huile la lampe de la Synagogue. Maintenant,, en prison^ il s'informe du jeûne de la reine Esther (2; — vraisemblablement pour l'observer. — De plus il a demandé naguère à Jucé qu'il lui prêtât un couteau pour se couper^ doublement la « tête de la nature > ^' cabeza de la natura, afin qu'on ne puisse pas dire de lui qu'il est incirconcis. Et comme Jucé lui faisait observer que cela pourrait le tuer, Benito a répondu : < Que m'importe ! Plutôt que d'être brûlé vivant, j'aime encore mieux mourir avec le diable I >

(1) C'est le même propos que, plus tard, ou reproche tout partioolièrement à Jucé Franco d'avoir tenu.

(2) En souvenir de la captivité ou de la perte de la « Demeure sainte ». Le lundi, 21 février 1491 — 11 A.dar de Tannée 5251 de la création. Note du BuUetin de V Académie de Vhistoire ; D. Fidel Fita. Ce Jeûne n'est que secondaire par rapport à celui de Guipur ou Pardon, comme aussi à celui de la Pâque de paiu Azyme, que l'un et l'autre, les Juifs observent généralement. Celui de Guipur est en souvenir du séjour que fit Moïse sur le Mont Sinaï, sans manger ni boire ; celui de la Pâque de pain Azyme est en souvenir des privations que durent »*im poser les hébreux, pendant les six jours que dura le passage de la mer liouge.

On comprend le parti que devaient tirer les inquisiteurs de Taffolement que reflètent ces dépositions, de la complaisance qu'ils trouvaient, le plus souvent, chez les accusés, devenus autant de témoins à charge, en quelque sorte hypnotisés par une donnée opiniâtre à laquelle, aans cesse, on les ramenait.

Le 19 juillet, eut lieu un coup da théâtre dont nul ne saurait se flatter d'avoir l'explication. Appelé comme d'habitude devant les juges, Jucé Franco annonça, soudain, qu'il avait beaucoup à ajouter à ses dépositions antérieures ; qu'il demandait pardon de n'avoir pas dit jusque-là ce qu'il était à même de révéler. En retour, il attendait de leurs Révérences une parole de sécurité pour ses propres

erreurs, comme aussi pour celles de sonpôre.

Il lui fut répondu que son attitude présente était on ne peut plus agréable au tribunal et qu'il serait le bien venu à dire toute la vérité, alors même qu'il ne devait pas s'attendre à pouvoir la dissimuler longtemps. On lui demanda aussi pourquoi il n'avait pas fait plus tôt les aveux qu'il offrait de faire. Alors il répondit qu'il avait juré avec plusieurs autres de ne rien révéler des faits qu'il connaissait que passé le délai d'une année, à dater du jour où il aurait été mis en prison. Ce délai étant expiré, maintenant il pouvait parler.

Aussitôt, on lui fit prêter serment, ainsi qu'il faisait d'habitude, sur les tafelineSy au seul nom de Dieu, suivant la loi hébraïque, qu'il dirait entièrement sans art, sans fraude, sans imposture, tout ce qui pouvait intéresser l'Inquisition touchant ce qu'il avait déclaré déjà qu'il ratifierait tout ce qu'il avait pu dire de vrai dans ses précédentes confessions, et qu'il •déclarerait, sans rien omettre de l'entière vérité, tout ce qu'il avait omis jusque-là de déclarer. JurOy amen.

Il entama alors avec de nouveaux détails le récit des faits que nous connaissons. Il fit remonter le premier complot à trois ans environ, poco mas o menos (1) ; il avait eu lieu à

(1) Cette déclaration semble faire remonter le premier

la Guardia dans une cueva à l'écart, sise à droite du chemin conduisant à deux quartiers éloignés de la localité. Il était avec Don Ça Franco son père, Mosé Franco son frère, et Yuça Tazarte. 11 y avait David de Perejon»

Juan Garcia, Lope et Alonzo Franco, Johan de Ocafia, Benito Garcia. Alonzo Franco montra à tous un cœur d'enfant, qui paraissait extrait depuis peu, et une hostie qu'il dit être consacrée Il les mit ensemble dans une cassette en bois pourles donner à Yuça Tazarta, qui récita dessus la formule d'un sort. C'était pour que les inquisiteurs ne pussent nuire à aucun de ceux qui étaient présents et, s'ils le tentaient, pour qu'ils mourussent dans le courant de l'année. On ne savait pas d'où provenait l'hostie. Quant au cœur, on pensait que c'était celui d'un enfant chrétien que les Franco de la Guardia avaient crucifié.

Le prévenu rapporte un autre complot qu'il fait remonter à deux ans à peine. Les mêmes s'étaient Rencontrés entre la Guardia et Tenbleque. Après s'être concertés, ils remirent à Benito Garcia une hostie consacrée enveloppée de parchemin avec un cordon de soie rouge,

complot à la Pâque chrétienne de 1488. Le prévenu a fait ]amême décIaratioo,le 9 avril, mais, le lendemain, 10 avril, il a fait remonter le même complot à quatre ansU,..

pour qu'il la portât à Zamora et la remit luiioaêine au RabbiMosé Abenamias (1). Cet envoi était accompagné d'une lettre qu'on avait d'abord écrite en hébreu et qu'on traduisit ensuite en langue romane, pour écarter les soupçons.

Interrogé sur la provenance de cette seconde hostie, Jucé dit qu'elle devait venir de la Guardia, où les franco avaient leurs relations. A d'autres questions qu'on devine, il répondit qu'il ignorait si Benito Garcia, après l'avoir promis, s'était acquitté de sa mission auprès dé Mos.é Abenamias. A l'occasion du voyage à Zamora, il s'était rendu ensuite à Santiago, et c'est en revenant, comme il passait par Astorga, que le docteur Pedro de Villada, qui était alors inquisiteur dans cette ville (2), l'avait fait appréhender. Quant au cœur d'enfant qu'il avait vu en premier à la Guardia, il ignorait ce qu'il était devenu. Vraisemblablement, il était resté en la possession de Yuça Tazarte, qui en avait fait un sort. II ignorait

(1) Le Rabbi Per69, dont 11 a éiô parlé, lait place au Kabbl Abenamias, qui ^ bien que mort, est compté parmi les prévenus. On remarquera que le messager, cette fois, est Benito Garcia et non Jucé Franco, notre pria cipal personnage.

(2) Le Docteur Pedro de Villada comme aussi Fray Fernando de Sanlo-Domiugo étaient iuquisiteura l'un ^ Astorga, l'autre à Ségovie, quand Taflaire de la Guardia avait été dénoncée.

également à Tinstigation de qui ces complots avaient été ourdis. Probablement, son frère Mosô, décédé, en aurait raconté beaucoup plus long que lui-même sur ce sujet. Il savait, toutefois, que, pour le récompenser, on avait donné de l'argent à Yuça Tazarte, afin qu'il s'achetât un manteau, una muleta. On avait dû rémunérer aussi Benito Garcia de sa peine.

Un second interrogatoire eut lieu le même jour. .Comme s'il ne s'en souvenait ijue maintenant, Jucé Franco y aborde le sujet de l'attentat principal avec une singulière désinvolture. Il eut lieu, dit-il, dans la cueva où fut concerté, un peu après, le vénéfice. Les mêmes s'y trouvaient réunis, et lui fut témoin de tout ce qu'ils firent. On voit dans quelles contradictions retombe le prévenu; ce matin, il ne savait pas au juste d'où pouvait venir le cœur d'enfant qu'apporta Alonzo Franco !

La victime était âgée de trois ou quatre ans^ « peut-être plus, peut-être moins » ; elle avait été amenée par les chrétiens de la Guardia.

Elle fut attachée toute nue à l'aide de tiges de sparte (1) à deux pals disposés en croix, les bras étendus, la tête posée de face*, avec un bandeau sur la bouche. On la souffleta, on lui tira les cheveux, on la battit, on lui cracha au

(1) La sparte, communémeat appelée, chez no as. Jonc d* Espagne,

visage, on lui posa desgau'es épineuses ^mh épaules, à la plante des pieds, et on lui fit subir maints autres outrages. Ensuite Alonzo Franco lui ouvrit la veine de chaque bras et, pendant un bon moment, il recueillit son sang, tenant d'une main un bassin de cuivre, el, de l'autre, une de ces écuelles jaunes comme on en fait à Ocana. Enfin, Jehan Franco ouvrit le côté gauche à l'enfant, qui était toujours attaché à la croix, avec un des longs couteaux dont se servent ces bohcmiens, estas bohemios et au milieu des outrages renouvelés de tous Garcia Franco (2) lui arracha le cœur en dessous du téton, debaœo de la ternilla et, sur ce cœur, il mit aussitôt un peu de sel. Alors Yuça Tazarte avait dit : — Pou7*quoi ne lui posons-nous pas une couronne d'épines sur la ^ê/^ ? Immédiatement, on en fit une qu'on lui mit; en même temps Benito Garcia, Yuça Tazarte, Mosé Franco, lui crachaient au visage, ou bien le souffletaient et lui arrachaient les cheveux.

Lorsqu'on eut détaché le cadavre de la croix, deux des frères Franco le prirent, Tun

(l)yucé Franco tenait ses homonymes de la Guardia pour des bohémiens. Lui-même n*en étalt-il pas un ? set relations avec les autres peuvent le faire supposi^r,

(2) Plus loin, ce ne sera plas Johan Franco qui aura commis cet acte abominable.

par les bras, l'autre par les pieds, et le sortirent de la cueva. Le prévenu ne vit pas ou ils l'enterrèrent, cependant il entendit dire plus tard, par Yuça Tazarte, que c'était dans la vallée delaGuardia, où coule un ruisseau appelé le Dcscorchon (3). Aux questions qu'on lui pose, Jucé Franco répond que cela se passait de nuit et qu'ils avaient allumé pour s'éclairer des chandelles de cire blanche. Pour empêcher qu'on ne vit la lumière du dehors on avait bouché avec une cape Touverture de la cueva. A ce moment on était encore en carême ,pas loin de laPâque fleurie, sans savoir au juste.

Les dépositions du prévenu se renouvellent sur cette matière les l*"" août, 20 septembre et II octobre. Dans la première de ces confessions, au sujet du conciliabule tenu entre Tenbleque et la Guardia pour l'envoi de l'hostie à Mosé Abenamias, Jucé raconte que Alonzo Franco, tenant la lettre qui faisait partie de ce message, disait à ses compagnons :

— Voilà une huile qui est autrement bonne que celles qui viennent de Rome ; or, pour toucher celles-ci, il faut payer quatre ou cinq réaux.Elles sont infernales, et l'on dit qu'elles

t3) Aujoard'hui, ce ruisseau s'appeUe le Cédron. En revanche, un chemin^ qui est tout proche, s'appelle encore le Escorchon.

sauvent rame (1) î Fi de puta, s'écria alors Johau de Ocaiïa, prends bien garde au moins de ne pas salir celle que tu tiens î — Cela ne serait pas à faire, no es de faser asi,{2), répondit Alonzo, nous avons, nous autres, l'habitude de ces choses ; jamais nous ne cessons d'appartenir à quelque cùapitre ou quelque confrérie et de toucher les bulles rien que pour l'apparence. Et il ajoutait : « Voyez pourtant quelle situation est la nôtre, à nous qui sommes mariés avec de vieilles femmes catholiques. Nous voudrions faire circoncire nos enfants, et nous ne l'osonspas à cause d'elles. *

— Moi j'ai toute excuse à cet égard, riposta Johan Franco, puisque je n'ai pas d'enfants. >

— Des farces, tout cela ! todo es burla conclut Juan de Ocana. Moi je n'ai d'autre sauveur que le Dieu unique ! » '

Le !•' août, revenant sur les entretiens qu'il a eus en prison avec Benito Garcia interné audessous de lui, le prévenu raconte comiment Talguazil Velon, d'accord en c^ia avec les in- QuisUeurs, avait élargi à dessein, pour faciliter ces colloques, une fente qui étaH dans

(1) Allusion à la coutume qu'on avait au moyen âge de faire toucher les bulles pootiflcales aux fidèles.

(2) Ce n*est pas sans quelque éionnement qu'on verra une tournure de phrase aussi moderne se rapporter exactement à une tournure du vieux langage espagnol.

le plancher. (Agujero.) Parfois, ainsi encouragé, Yuça demandait à Benito ce qu'il avait fait de Thostie qui lui avait été confiée. Étaitelle parvenue à destination? L'avait-il remise à Abenamias ? Tantôt Benito lui répondait qu'il l'avait jetée dans une rivière, tantôt qu'il l'avait remise à son adresse, ainsi qu'il était convenu. — Pourquoi ne me disais-tu pas tout de suite la vérité, lui reprocha, une fois, Jucé, choqué de cette contradiction.

Benito Garcia lui confie alors que, passant par un village voisin d'Astorga, étaient survenus, dans ia posada où il s'était arrêté, certains ivrognes, borrachos {!) qui avaient visité son bagage où ils trouvèrent l'hostie ainsi que des verges et autres objets. « Ceci est l'hérésie » avait dit l'un d'eux ; en sorte qu'ils s'étaient emparés de lui, et l'avaient conduit, après l'avoir maltraité, au docteur Pedro de Villada, qui étaitprov/^eter à Astorga. Là on lui fit, « la corde au cou >, una soga a la garganta, dire ce qu'il savait et plus quHl ne sacaît» Et comme le prévenu insistait pour avoir de nouveaux détails : « Laisse-moi tranquille avec ton hostie, s'était écrié Benito, donne-la au diable et ne me la rappelle plus î N'est-ce pas assez que tu saches que je n'ai jamais rien dit de toi qui puisse te nuire ? » Il se prit alors à parler de la veuve Alonzo

Sastre, qui habitait, elle aussi, dans le voisinage de la Guardia, estimant qu'elle était une grande fuwe, parce qu'elle ne touchait jamais aux mets dans lesquels les chrétiens font entrer du lard rance et du jambon (1).

Suivant elle, il n'y avait que le diable pour trouver bon cet assaisonnement. En revanche il l'avait vue souvent manger des adafinas (2) et boire du vin cuser (3).

Comme complément à cette disposition, Jucé Franco apprend aux juges en quelle circonstance il fit le serment qui lui imposait naguère le silence. Lorsqu'ils se réunirent, lui et les autres, dans la cueva où allait avoir lieu le crucifiement, Yuça Tazarte demanda que tous jurassent de ne jamais révéler ce qui s'était passé et ce qui allait se passer, sauf le cas où, étant en prison, ils y seraient restés déjà une année entière. Si, par contre, ils avouaient dans les tourments avant que ce

(1) Puchero ordinaire, plat qui, chez les espagnols^ correspond à notre pot au feu^ quant à Tusage général-

{2) Adafinas y autrement dit le Puchero, que les juifs préparaient le vendredi, sans rance ni jambon, pour être mancfé le samedi. Suivant M. Isidore Loeb^ à Tunis ce mets est appelé tfina^ mot qui semble procéder du mot tufinim du Lévitique VI, 14, qui signifie : bouillis dans le four, A. Constantinople, les Adafinas s'appellent jamin et en Allema^gne chalent on chalet (bouillant).

délai ne fut expiré, ils s'engageaient à se rétracter et à nier ce qu'ils auraient avoué, aussitôt après. Tous avaient juré selon la formule hébraïque, et le serment avait été reçu sous peine d'anathème, soh7^e si herem.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'invraisemblance de ce fait. Chrétiens et juifs eussent juré de ne jamais révéler à personne ce qu'il complotaient, cela se comprendrait encore.

Même en ne jurant pas, n'avaient-ils pas tout intérêt à garder leur secret ? En revanche, ou ne saurait admettre que Yuça Tazarte, qui paraît le plus intelligent de tous, leur eût accordé, passé un an de prison, la faculté de se dénoncer et par conséquent de dénoncer les autres, lorsqu'il savait très bien qu'un tel délai ne faisait pas prescription et que l'aveu survenu devait fatalement, quel que fût le nombre des année's écoulées, entraîner les poursuites. Le changement survenu dans l'attitude de l'accusé ne saurait provenir de l'obligation qu'il invoque. Ou bien cette tactique nouvelle lui avait été suggérée, ou bien il se l'était suggérée à lui-même ; dans tous les cas, la confiance qu'il fondait vraisemblablement sur ses révélations présentes, et encore mieux sur le service direct qu'elles rendaient au Saint-Office, ne pouvait qu'amener la plus fâcheuse déconvenue. Il croyait si peu à son

serment que, dans sa déposition du 26 sep* timbre, il raconte que, la veille, comme on le ramenait en prison avec Benito Garcia, il s'était souvenu des tourments essuyés par lui et lui avait adressé ces paroles : < Si jamais pareille chose arrive à quelqu'un des tiens, qu'il ne dise jamais à ceux qui l'interrogeront pourquoi il n'avoue pas la vérité, ôu^rn^ à moi, f étoufferai plutôt que de convenir avoir fait avec lui quoi que ce soit. »

Jucé Franco joint, parfois, l'attrait d'une étude de mœurs à ses dépositions, surtout lors* qull évoque de lointains souvenirs. Six ans avant (poco mas o menos), comme il se trouvait chez son frère M osé, David de Perejon,. sa femme, ses fils et un de ses cousins, vinrent passer avec eux la fête de la Corne (del Cuerno) et des Tabernacles (I).

Il donna comme prétexte à sa visite que pour faire certaines oraisons, il fallait être au moins dix personnes réunies. A cette intention, Don David apportait une corne dont

(l) On entendait par la Pdque de la Corne les jours où l'on faisait entendre ceUe-ci : le premier de l'an, la fête du jeûne majeur, Kippur, à son dixième jour et le septième jour des Tabernacles, Cette dernière lête était célébrée avec un grand éclat pat les Juifs de Tolède, qui se réunissaient dans les cabanuelas, garnies de feuilla^e?, et célébraient joyeusement la délivrance delà captivité en Egypte. La Pâque des tabernacles avait lieu dans la seconde moitié de septembre.

il se servit pour célébrer la fête. Alors le prévenu lui demanda ce que valait cet instrument, et comment il se faisait que lui, qui était pauvre, eût trouvé assez d'argent pour Cacheter. Don David répondit que sa corne valait deux ou trois réaux et que Alonzo, Johan, Garcia et Lope î'ranco la lai avaient payée, pour qu'il la fit entendre à la Guardia, tandis qu'ils y faisaient leurs dévotions... Làdessus, don David avait raconté au prévenu que les Franco, comme ils étaient réunis dans leur cabane, à la Guardia (cabafîuela\ lui avaient donné une poule afin qu'il la fit cuire, et qu'ils l'avaient mangée ensemble, et que c'était lui Don David qui avait donné Yhamoci (2), après quoi il avait récité la herahà. La nuit suivante, ils s'étaient rendus de la cabane des Franco à sa demeure à lui, eu ils avaient fait collation et mangé des fruits. Il avait lieu de croire que les Franco avaient fait le jeûne de la Reine Esther, parce qu'ils lui avaient remis de l'argent pour qu'il l'apportât à la synagogue d'Ocafïa , et qu'il achetât de l'huile pour sa lampe.

Pour ces faits ainsi rapportés d'après Don

(2) Hamoçi : la bénédiction; herakà la prière qui accompagne la bénédiction et qu'on récite à la messe juive : « Béni soit TËternel qui a fait sortir le pain de la terre 1 »

David de Perejon, qui ne pouvait y contredire puisqu'il était mort, Tinquisiteur, toujours assisté des « personnes religieuses et discrètes V Fray de Saint-Thomas et Jehan Blasquez, fait prêter serment au prévenu (1).

(1) Pour se readre compte de rimportaace de cette disposition accusatrice de Jucé Fraaco, il faut se rappeler que les Franco de la Quardia étaient chrétiens.

Le drame, désormais, entre dans sa période intense.

C'en est fait, pour Jucé Franco, des doucereux propos, des acquiescements tacites, des attentions prolongées, des lenteurs complaisantes. L'Inquisition, sans masque, se dresse devant lui. Et il en est ainsi pour ses compagnons, qui se sont murés, les uns les autres, dans leurs étranges dires, ils se sont Gondamnés eux-mêmes, plus d'espoir de salut t

Nous sommes au chapitre des témoignages présentés par le promoteur fiscal contre l'accusé, chapitre qui, dans une foule de dossiers d'inquisition, est presque un glas d'agonisants, car les gens qu'employait le Saint-Offlce à cette besogne funèbre n'étaient

pas des témoins véritables, de simples témoins, ils étaient le plus souvent les coaccusés, ceux là qui avaient le plus intérêt à se décharger sur un autre de leur propre responsabilité.

Les dépositions que nous allons passer en revue sont donc la plupart un extrait succinct des confessions des autres inculpés dans la même affaire. La confession à laquelle on se reporte étant ancienne, celui qui Ta faite est appelé à ratifier Téxtrait qu'on en a pris. En outre, il est reproduit lui-même, c'est-à-dire qu'il recomparaît devant les juges pour être interrogé encore et fournir de nouveaux éléments à la demande contre le prévenu.

Le premier témoignage qui intervient ici est celui de Johan Franco de la Guardia.

Étant dans le tourment, estando puesto en el tormento, il a déclaré, entre autres choses, que lui et Jucé Franco, avec d'autres juifs et chrétiens, crucifièrent un enfant dans la cueva de Carre de Ocana et que, Iqrsqu'illui arracha lui-même Je cœur y Jucé Franco prenait part aux insultes et aux outrages dont la victime était l'objet. — Ratification le 29 septembre ; reoroduction 21 octobre.

Étant dans le tourment, à Avila, le 30 septembre, Juan de Ocafîa a avoué sa participation personnelle et celle de Jucé Franco au crime de la cueva de Carre Ocaua. — Ratiflca-

iion lé !•' octobre. Dans sa reproducion le 21 octobre, ce témoin ajoute que Jucé Franco fut un des premiers à demander qu'on crucifiât Tenfant ; il dit aussi que la loi des chrétiens n'était que fausseté et idolâtrie.

Étant d ms le tourment, à Avila, le 24 sepiembre,Benito Garcia s'est borné à déclarer que Jucé Franco avait pris part au crime comme lui-même et comme les autres. — Ratification : 10 octobre. Dans sa reproduction, le naême jour il ajoute que Jucé Franco injuriait et frappait Tenfant; qu'il avait demandé à ce qu'on le crucifiât, qu'il disait, en outre, que la loi des chrétiens n'est que fausseté et qu'on ne saurait admettre qu'un Dieu ait été conçu et enfanté (1).

A ces déclarations viennent s'ajouter celles que fit le même témoin à Astorga, le 9 juin 1490. On connaît Benito Garcia (el cardador), il est le bouffon pénétré, convaincu, de ce drame. Il prêche, judaïse, brouille toutes les croyances, entretient tous Jes cultes; de l'église il va à la synagogue ; entre temps, il rosse ses enfants pour les faire aller à la messe.

(h Commopoddia ser que oviesse tiios parido, (2) Benito Guarcia accuse aussi Jucé Franco (i*avoir, dans sa prison,ob3ervô le jeûne de la reine Esther. Ce Jeûne correspond au onzième jour du mois hébraïque Adar.En 1491,il tombait les lundi 21 et mardi 22 du mois de février. (Note du bulletin.)

Il est juif pour lui-même etpour quelques-uus, il est chrétien pour tout le monde. Pendant longtemps, il s'est confessé au curé delà Guardia, et il ne peut pas voir passer le Saint-Sacrement sans cracher avec mépris. Il abomine le Christ et il idolâtre le Créateur; ce qu'il lui importe le plus c'est que la tête de la nature, chez lui, soit un constant indice de sa véritable religion.

S'il a été en dernier aussi sobre de déclarations à Avila,c'est parce qu'il s'est ressenti d'un peu de fatigue,mais à Astorga c'était encore le bon temps, à part le traitement que lui fit subir le docteur... (de Villada) qui est sa bête noire.Il avait donc exposé là-bas toutes les contradictions et les alternatives de sa théodicée. Et, entre autres choses, il avait raconté que son plus grand plaisir était d'aller manger de la viande trefe et faire la fête, à certains jours chez Mosé et Jucé Franco, qu'il connaissait à Tenbleque. Avec eux 11 avait les coudes à l'aise. Aussi leur donnait-il de l'argent et les chargeait-il de ses bonnes œuvres. Ceux-là, du moins, le reposaient des chrétiens, lui faisaient oublier ses contraintes... Il est vrai qu'il ne communiait jamais, car il était persuadé que c'était une farce, todo era burlale

corpus Christi (I).

(1) Dans la mâuiô dépoàition,Benito Garcia pArle du

Étant en prison, à AYila,DonÇa Franco,père du prévenu, a déclaré que lui et.son fils assistaient, dans la cueva, au crucifiement de l'enfant et qu'il vit son fils donner un soufflet (repelon pequeno) à la victime.

Étant en prison à Avila, le 20 octobre, Juan de Ocana a de nouveau témoigné de la présence de Jucé Franco dans la cueva, ainsi que desinjures qu'il adressait à la victime et des outrages qu'il lui fit subir ; le témoin a assuré que c'était Jucé Franco qui, à l'aide d'un canif (canivette), avait percé le bras de l'enfant et fait couler son sang. Le PUno avait été amené du Quintenar à Tenbleque par Mosé Franco, et c'est de là qu'il avait été conduit à la cueva,oii il fut crucifié.

Les deux seuls témoins indépendants de la.

cause — il est vrai qu'il n'en était pas de môme du côté de l'Inquisition — sont un certain Antonio de Avila et Fray Alonzo Enriquez^ tous les deux de Ségovie. Leurs déclarations, datées de cette ville, sont des 19 juillet et 26 octobre 1490.

Altonio de Avila a entendu Jucé Franco^ quand il était en prison à Ségovie, prier Fray Enriquez de faire savoir au Rabbi don Abraham Seneor qu'il avait été pris à cause d'un

couteau bohémien (bohemio), avec lequel on ouvrit le flanc de la victime.

enfant, wn Nahar (l), mort en une semaine sainte i^onr Addofmijs (2), — c'est-à-dire qu'on lui avait fait subir le même supplice qu'à Jésus-Christ, — Otohays étant le sobriquet que les Juifs donnent à ce dernier. Là-dessus, Jucé avait' recommandé, en hébreu, à Fray Enriquez que cela ne sortît pas de sa bouche, pas plus que de celle de Don Abraham Seneor.

La déposition de Fray Enriquez a trait à cette dénonciation de Antonio de Avila., qui vraisemblablement était un familier, à moins qu'il ne fût Tâlguazil du tribunal de Ségovie, ou bien le geôlier d^ la prison.

Fray Enriquez a dit que, étant dans la prison avec un juif auquel il avait été envoyé par leurs Révérences pour parler avec lui, soit en hébreu, soit en langue romane, il lui demanda s'il avait été arrêté pour le même motif que les autres qu'on avait conduits de la Guardia. Il répondit moitié en hébreu, moitié en roman, que c'était à cause de la mort d'un muchaoho nahar qu'ils avaient pris pour Otohays. Seulement, il lui recommanda bien expressément de ne jamais rien dire de cela, si ce n'est à Abraham Seneor. Tels sont les

(1) Muchacho, ua enfant, et, plus exactement : un moutard,

(2) Cet homme ! — Le mot se retrouve dans Saint Lucas : Évangile, XXIU ; act. V, 28. (^Note dvi Bulletin .)

propos qu'avait pu entendre Antonio de Avila. Huit à dix jours plus tard, le témoin Pray Enriquez fut mandé par Fray Fernando (1) pour aller, encore une fois, causer avec le détenu; mais, dans cette seconde entrevue, celui-ci témoigna une telle défiance que son visiteur dut se retirer.

Jucé Franco fut interrogé sur ce môme sujet le 16 septembre 1491, seulement. Sa déclaration figure tout au long parmi les témoignages présentés contre lui; on peut dire qu'il fut véritablement témoin à charge dans sa propre cause. Il se rappelle la visite que lui fit en prison Antonio de Avila, physicien (2), un jour qu'il était tellement malade qu'il se croyait près de mourir. Aussi le supplia-t-il d'insister beaucoup auprès des inquisiteurs pour qu'ils lui envoyassent un ministre de sa religion. En effet, il reçut, peir après, la visite d'un rabbi qui dit s'appeler Abraham Seneor.Et, tout en causant ensemble, celui-ci lui demanda comment il se faisait qu'il se trouvait là ; et il le sollicita instamment de lui dire

(1) Fray Fernando de Santo Oomiogo, le même que nous trouvons àAyila.Iiétaitalors inquisiteur à Secrovie.

(2) Certaios auteurs assurent querinquisition faisait Tisiter les prévenus par des médecins pour s'assurer de leur état mental. Fray Heariquez atteste ici le véritable service qu*on attendait du physicien. C'était un espion, et rien de plus.

toute la vérité. Alors Jucé s'était confié àlui,àu sujet de la mita du nahar (la mort de Tenfant); or il plaçait d'autant mieux cette confidence que le soi-disant rabbi Abraham n'était autre selon toute apparence, que Fray Enriquoz lui-même, espion du Saint-Oflîce ; — ne Ta-t-il pas laissé entendre lui-même dans sa déclaration? 11 est vrai qu'il a négligé de parler de sa substitution (1).

Telles sont, dans toute leur substance, les <5harges invoquées par le fiscal contre le prévenu. Les aveux arrachés par la to'rture à la plupart de ces singijliers témoins, les responsabilités qu'ils se renvoient des uns aux autres ne sont pas suffisants, on en conviendra, pour établir nettement la certitude qu'on voudrait avoir dans cette affaire. Pour un attentat aussi éiiorme,les preuves matérielles sont indispensables, et la mystique, suspecte à tant de titres, des juges de Torquemada est totalement impuissante à faire la conviction. Eh ! quoi, un pauvre enfant a subi le supplico le plus atroce : non seulement on a épuisé sur lui les raffinements de cruauté les plus scélérats, les plus monstrueux, mais encore on a associé sa chair, son sang, sonafl^reuse agonie

(I) Suivant les déclaratioa«j des témoias, ceci se pasia.t au mois de juiUet 1490, peu après rairettatioi da Jucé Franco. 7

à la parodie hurlante d'un drame sacré, on en a fait un holocauste de haine, de vengeance, on a violé en lui le sentiment le plus noble de la nature, on a cherché jusque dans ses entrailles la destruction d'un principe divin, et nulle part il ne s'est trouvé un père, une mère dont le cri dlndigaation et de douleur soit parvenu aux inquisiteurs! Où étaient ces témoins inévitablement désignés pour intervenir en premier devant un tribunal et appeler sur les coupables le dernier châtiment?

Où étaient les proches de cet enfant, où étaient ceux qui le virent? Où étaient les magistrats soit de la ville où il naquit, soit du village où tout le monde le connaissait? Combien étaient-ils, ceux qui auraient pu fournir, des données certaines, et comment se fait-il qu'on ne les eût pas trouvés?... Mais il avait été également commis des sacrilèges, les tabernacles avaient été violés... Où s'était fait entendre la réprobation des fidèles ? Où étaient les prêtres dont le sanctuaire avait été profané? Où étaient les évêques intervenus et demandant justice pour d'aussi exécrables forfaits ?

De ces témoins qui, pour des crimes pareils,, sont instinctivement désignés et que la force des choses ^mène, pas un ne figure dans les procès de l'afîaire de laGuardia.Tous sont des accusés ou des accusateurs ;nui n'a l'indépen-

dance voulue pour fournir un témoignage auquel on puisse ajouter foi. Quelque autorisé qu'ait été le secret du Saint-Offlce, peut-on admettre un aussi singulier oubli de la condition primordiale de toute procédure criijiinelle ? La Justice est d'èsseii^ca divine, mais son action tient à l'humanité par d'indissolubles liens. A défaut de vrais témoins, pourquoi les inquisiteurs ne recouraient -ils pas aux preuves matérielles, aux pièces à conviction ? Différemment, ne faisaient-ils pas exhumer les morts lorsqu'ils les condamnaient par contumace ?Ne les brûlaient-ils pas en effigie? Ne saisissaient-ils 'pas les cornues et le& alambics des alchimistes, les signes, les symboles et tous les appareils de la sorcellerie?

Comment,dès lors, n'avaient-ils pas quelque vestige de cette affaire ? Où étaient les vénéflces combinés à la Guardia ? Qu'étaient devenues les hosties consacrées,le cœur de Tenfant ? Au lieu de les redemander sans cesse aux prévenus, n'eùt-il pas été préférable de confondre ceux-ci en les leur montrant? Commeat n'étaient-ils pas parvenus aussi à recueillir une trace matérielle de l'existence de l'enfant ? Où étaient les vêtements dont on l'avait dépouillé, les instruments de son supplice ?

Où était son cadavre lui-même ? Car il était certainement quelque part, ce cadavre ! A quel

endroit au juste reposait-il? Et si on le savait, I)ourquoi ne l'avait-on pas fait exhumer, pour scruter sur lui, sur un pauvre |pelit crâne transpercé, fracassé, sans doute, î?ur des os rompus,, peut-être, la preuVe immédiate et irrécusable d'un monstrueux attentat ?

Une première confrontation de Jucé Franco, Benilo Garcia et Juan de OcaHa eut lieu dans la prison, devant leurs Révérences, le 12 octobre 1491. Benito ayant été amené le premier, il lui fut demandé s'il repéterait ce qu'il avait (Jéclaré déjà touchant lui-même et ses complices, en présence de n'importe lequel de ces derniers ? Sur sa réponse affirmative, on fit v.Miir Jucé Franco. Avant qu'il n'eut aperçu son compagnon, on lui posa la même question à laquelle, lui aussi.répondit affirmativement. On les tint alors en présence.

Le procès-verbal rédigé par Johan de Léon aTlrme, sans entrer dans aucun détail, qu'ils restèrent tous les deux fidèles à leurs déclarations, et que leurs aveux conco'^dèrent onsomble. A' la faveur du même cérémonial, Juan deOcafia intervint en dernier. Il raconta Taffaire à son tour, et on le mit d'accord avec ses coaccusés. Il resta établi, suivant Jean (te Léon, que les faits déjà relatés étaient parfaitement exacts.

Le 17 octobre^même représentation. Ce jour

là on confronta Don Ça avec Jucé Franco, le père et le fils, ainsi que Johan Franco, de la Guardia. C'est toujours la version, qui grossissait au fur et à mesure, du drame de la Caeva et de renvoi de la cassette b, Abenamias pour qu'il fit de son contenu un sort funeste aux inquisiteurs. Au sujet de cet envoi, on apprend, seulement, qu'il fut décidé dans un village appelé i<orro8iros. D'un autre oôtê, Johan Franco, devant tous, reconnaît que c'est iui qui t uvvit le < ôfé à l'enfaut, avec un couteau, < t qui lui prit le cœur (1).

La publication des témoignages présentés par le fiscal eut lieu le 26 octobre. Leurs Révérences ordonnèrent qu'il en (ût donné copie à la défense, sous la réserve, toutefois, que ces pièces non seulement tairaient les noms des témoins, mais encore qu'il en serait exclu les circonstances et les faits étant susceptibles de les faire reconnaître. Un délai de trois jours fut assigné pour la présentation des taches et objections touchant ces témoignages.

(1) 11 ne laut pas oubUerque, dans la déposition du 19 juillet, le prévenu Jucé Franco dénonça Alonzo Franco comme étant celui qui avait percé la veine du bras à Tenfant ; Johan Franco, comme étant celui qui lui avait ouvert le côté et, enfin, Garcia Franco comme étant celui qui avait extrait le cœur. Aujourd'hui Johan Franco assume seul la responsabilité de ces deux deviii«r» actes.

Jucé Franco insista alors pour que ces dépositions gardassent leur forme intégrale, et pour qu'il n'en fût rien omis, ni les noms des témoins, ni le mois, ni Tannée, ni le jour en ce qui touchait aux faits. Sinon, il protestait — et il € protesta » — qu'il en appellerait à qui de droit, si on ne souscrivait à sa requête. Et de sa protestation, il prit à témoin le notaire présent, qui était Martin Pères.

Là dessus, le Fiscal adjura les juges de ne pas obtempérer à cette demanda, protestant qu'il en appellerait, lui aussi, au cas où elle serait prise en considération. En sorte que leurs Révérences conclurent en sa faveur, et persévérèrent dans leur première décision.

Pendant que ceci se passait à Avila, un des juges inquisiteurs, Fray Fernando de Santo Domingo, s'était rendu à Salamanque, et, du couvent de Santistevan, où il se trouvait, il avait formé un jury composé de personnages dont voici les noms : Fray Johan de Santispiritus, professeur d*Hébreu ; Fray Diego de Bretonia, professeur d'Écriture sainte ; Fray Antonio de la Pena, présenté en Théologie, prieur du couvent de Santistevan; docteur Rodriguez Cornego, professeur de Seste et de Clémentines ; docteur Diego de Burgos, professeur de Décrets ; docteur Johan de Covillas ; professeur de Droit canon ; Fray Sébastian de Huçte, religieux.

Bien que ces savants et ces lettrés appar-

tinssent la plupart à la célèbre université de Salamanque, on remarquera que le jury convoqué par Fray Fernando était exclusivement lie son choix, et qu'il n'était revêtu d'aucun mandat direct. D'un autre côté, la qualité de jury donnée au concours de ces hommes de la plus haute valeur semblera quand même excessive, et cela pour Texcellente raison qu'on venait les consulter, oîi plutôt qu'on voulait avoir la sanction de leur autorité, mais qu'ils n'étaient en aucune façon pris pour juges.

Leur première réunion eut lieu au monastère de Santistevan, le 25 octobre. Il y fut à peine parlé de Taffaire. Sa Révérence Fray Fernando se borna à recevoir le serment de tous les savants en général et de chacun d'eux en particulier, serment par lequel ils s'engageaient, en posant successivement la main droite surlacroixet sur l'Évangile,* de garder secrètes toutes les choses touchant à la sainte Inquisition, sur lesquelles ils seraient consultés, spécialement celles contenues dans ce procès, et qu'ils n'en feraient part à personne jusqu'à ce qu'elles fussent se»tenciôes et déterminées ; qu'ils voteraient selon Dieu, d'après leur conscience et le droit canon, et qu'ils diraient la vérité ; qu'ils ne répéteraient ni ne divulgueraient les votes que chacun

d'eux aurait émis, nî aucnne autre chose de celles devant rester secrètes ; en outre, qu'ils ne recèleraient, en aucun temps, les noms des témoins qui avaient parlé et déposé dans cette affaire. >

Lettrés, théologiens, canonistes, prêtèrent le serment qu'on exigeait d'eux, et ce fut Johande Léon, le notaire du tribunal d'Avila, dont s'était fait accompagner FrAy Fernando, qui rédigea le procès-verbal de la séance.

Le 28 du méihe mois, le soi-disant jury rendit un verdict que relate en termes succincts le notaire, auquel nous sommes, encore une fois, obligé de recourir. < Étant dans le couvent de Santistevan-, et en ma présence, dit-iU le R. P. Fray Fernando, inquisiteur, et les seigneurs, lettrés virent et examinèrent le procès du juif Jucé Franco. Tous ensemble, ils reconnurent que le prévenu avait commis le déiU de concert et de complicité avec d'autres chrétiens, et que, étant fauteur et pariicipateur de crime d'hérésie, il était justiciable du Saint-Office, et que, comme tel, il devait être déclaré et relaxé au bras séculier, et que ses biens confisqués devaient revenir au Trésor de leurs Altesses. »

Le verdict, comme on voit, admet la compétence de l'Inquisition; il conclut ensuite à Ç8 que le coupable soit relaxé au bras sécu-

lier, c'est-à-dire qu'il soit livré à la justice civile, qui est seule chargée de l'exécution des hautes œuvres. Cet abandon, c'est lapeine de mort. Sur quoi les lettrés et les docteurs deSalamanque-basèrent-ils les conclusions?... Sur les pièces dû procès ? Cela n'est pas probable, puisque le procès durait toujours et qu'il était loin d'être terminé. Fray Fernando était donc, vraisemblablement, venu leur soumettre une affirmative. Il leur avait dit :

— Nous avons un coupable qui se trouve en telles conditions, qu'en feriez-vous? — Et les autres auraient répondu : — Si ce coupable est dans les conditions que vous dites, nous ^n ferions ceci. — Eax n'étaient pas juges ; ils ne pouvaient que s'en rapporter; en cela ils étaient comme le jurisconsulte auquel on va demander avis : il applique ses connaissances suivant la façon dont on lui explique Taffaire.

Quel étrange procès pourtant, et quel signe du temps on retrouve en lui ! Depuis que nous assistons aux débats, a-t-on jamais entendu les juges s'apitoyer une seule fois sur le sort de l'enfant et qualifier, comme il le mérite, ce crime de lèse-humanité? Ils n'ont eu pour la victime qu'indifférence insigne, comme s'il s'agissait d'un mannequin. A peine ont-ils insisté sur la parodie du drame du Golgotha*

et la profanation exécrable d'un principe divin. Au contraire, ils se sont attardés et ils s'attarderont jusqu'à la fin aux propos les plus ridicules et les plus insignifiants. Pour eux, ce ne sont pas des crimes matériels qu'il s'agit de déterminer, ce sont les traces de l'hérésie qu'il importe par-dessus tout de recueillir.

Passe encore d'avoir crucifié et martyrisé un pauvre petit, mais avoir observé le jeûne de la reine Esther, avoir nié la conception divine, avoii* mangé de la viande le vendredi, avoir ra vaille le dim anche, avoir médit de l'Inquisition, avoir cherché à envoûter les inquisiteurs, voilà ce qu'on ne saurait pardonner. Le reste n'est que délit ; l'hérésie, c'est le crime I

Nous connaissons l'éloquence du bachelier Sanç, avocat du Jucé Franco. L'écrit de taches et objections rédigépar lui au nom dli prévenu fut présenté le 29 octobre. Cette fois, nous ne T oyons pas intervenir le procureur. Lecture de cette pièce est faite par Martin Pères, notaire de service*

Jucé Franco y proteste contre la prorogation de juridiction qui, dans cette cause, enlève aux juges Tautorité qu'ils devraient avoir. Sous cette réserve, il comparait devant leurs Grâces pour faire opposition à certains témoignages où ne se trouvent ni les noms, ni les temps, ni les lieux, ni autres circonstances nécessaires pour la défense. Cependant, il croit pouvoir affirmer que ces témoignages, qui doivent être de

Jrthan Franco , Benito Garcia et Juan de cjcafia, ne le confondent, ni ne le condamnent, pour bien des motifs. Ils sont seul^ et uniques, M variés et contradictoires»; ils touchent à un seul fait. Ne faisant ni foi ni preuve, leurs Grâces ne sauraient les accueillir. Pour tout ce qui a traita ces dépositions, lui-même, Jucé Franco, ne s'en est-il pas expliqué et confessé en toute sincérité? En sorte que ces témoins n'ont fait que conformer leurs dires aux révélations qu'il afaites lui-même. Bien plus, étant criminels et participants au délit, ne sontils pas inaptes à témoigner? Dénoncé comme il l'a été, le Fiscal ne devait-il pas apporter contre lui, ainsi qu'il l'avait offert, de véritables preuves? Si les droils en faveur de la Foi admettent de semblables' dépositions, ce n'est que lorsqu'il est procédé pour quelqu'un par pur office et sur l'initiative directe de Plnquisitîon, qui a tout privilège. Il n'en saurait être de même de la demande du Fiscal, qui est réduite ici au seul examen de ce magistrat et qui ne relève que de sa conscience. Quand bien même^ à part cette distinction, les participants seraient admis à tester, lui» Jucé Franco, les récuse, eussent-ils apporté des indices certains auxquels leurs grâces pourraient se fier, chose qui n'a pas lieu. Ils ont témoigné faussement, parce que, après avoir dit le

contraire/ et cela sous serment, ils se sont iimendés sur les dires du prévenu. Ce sont des parjures, qui, à défaut de zèle pour la foi catholique, n'ont écouté que leur animadversion et leur haine. C'est ainsi que ce qu'ils cachèrent en toute franchise, aujourd'hui, avec fausseté, ils le découvrent et le révèlent. Et cette haine de leur part est venue de la sincérité avec laquelle lui, Jucé, a tout révélé à leurs Grâces. Kn cela, ils ont vu leur condamnation et depuis ils sont acharnés à perdre également celui à qui est due la vérité. Ils, déposent faussement ù rencontre de ce qu'ils avaient juré, ils inventent des propos qui n'ont jamais été tenus, des violences qui n'ont jamais été commises.

Quels cas saurait- on faire d'aussi méchantes imputations et d'aussi "perfides procédés? Estil vraisemblable, en effet, qu'un juif, un pauvre garçon n'ayant rien à voir avec l'Inquisition et les inquisiteurs, ait pris part à des sortilèges dirigés contre eux, qu'il ait non seulement crucifié un enfant, mais encore qu'il ait encouragé les autres aie faire? Oui, il l'avoue lui-même, il a assisté à ce complot, il s'y est trouvé mêlé, et, de ce qu'il l'a révélé, toutes les haines, maintenant, se déchaînent contre lui!

Quelles que soient ces haines, ce n'est cependant pas la déposition du premier témoin

(Johan Franco) qui vaudra une condamnation.

Il n'en est pas de plus confuse, ni de plus vague et plus générale. Elle ne déclare ni ne particularise quoi que ce soit, si ce n'est qu'il a, lui, ainsi que les autres, crucifié l'enfant, et qu'il a participé communément à ce qu'on faisait sur sa personne. Malgré l'animosité, tout cela ne va pas plus loin que ce qu'il a amendé et corrigé personnellement. Il ne saurait donc tirer préjudice de ce témoîgnagne, puisqu'il îie détermine en rien sa coopération.

Guère plus ne le confond et ne le condamne le second témoin (Benito Garcia), bien qu'il di-îe ravoir vu comme il tirait les cheveux, donnait des soufflets et adressait des reproches à l'enfant, bien- qu'il l'ait dénoncé aussi comme étant celui qui avait percé son bras avec un couteau et fait couler son sang. Il n'est rien de ce qui est vrai dans cette déposition qu'il n'ait, lui, avoué le premier. Pour ce qui est d'avoir donné des soufflets et fait <;ouler le sang, ce témoin a été le seul qui Ten ait rendu responsable ; or, leurs Grâces savent . maintenant qui fut celui qui accomplit ces actes. Elles savent que ce n'était pas lui, en sorte qu'elles ne peuvent tenir compte d'uii témoignage qui n'est que fausseté.

Nullement préférable est l'opinion qu'on peut avoir du troisième témoin (Juan de

Ocafîa) dont la déposition dit qu'il a battu Tentant, qu'il lui a craché au visage, lui a tiré les cheveux. Ce témoin ne dépose-t-il pas le contraire de ce qu'il a reconnu ensuite être vrai devant leurs Grâces, lors de la confrontation? Pouvait-il donner une plus'grande marque d'animosité et témoigner plus hautement du désir de le faire condamner, étant donné, ainsi que le savent désormais leurs Grâces, que ce n'était pas lui? Cependant n'a- t-il pas encore déposé qu'il savait et avait vu comment lui, Jucé, avait amené un chrétien à suivre la loi de Moïse, en lui faisant observer lejeùnedela reine Esther, et en lui disant que Dieu n'a pas été engendré, non avia Bios parido. Leurs Grâce savent à quoi s'en tenir là-dessus, aussi n'y a-t-il pas à se préoccuper du cas qu'elles feront d'un semblable témoignage.

Après avoir encore insisté particulièrement sur la haine des autres accusés contre lui, Jucé Franco, ou plutôt le bachelier Sanç en son nom, conclut en demandant et en suppliant de s'enquérir, voir et examiner dilig:emment tout ce qui vient à sa décharge et tend à établir son innocence. Lui-même s'en tient à ses déclarations et s'offre à ratifier tout ce qui peut être vrai dans ce qu'on a dit. Pour tout le refste, il attend que leurs Grâces

agissent suivant sa demande ; dans tous les cas, il s'en rapporte à leur sagesse et se fie en leur intégrité.

A la suite.de cette lecture, le prévenu déclara qu'il opposait les mêmes taches et objections aux témoignages émanés d*Alonzo, Garcia et Lope Franco. Les juges prirent acte de la présentation de l'écrit, et ils en ordonnèrent copie et renvoi au Fiscal. Ainsi se termina l'œuvre de la défense dont avait été cjiargé le bachelier Sanç. Certes, mieux que personne, il semble connaître la jurisprudence du Saint-Office ; il argumente à ravir contre sa procédure, mais le profond scepticisme que reflète, par instant, sa plaidoirie n'échappera à personne. Il remplit son rôle de défenseur par acquit de conscience, comme le docteur Tant Pis celui de médecin, bien persuadé qu'il ne changera rien au dénouement. Que peut, d'ailleurs, attendre le prévenu d'un avocat qui iie l'assiste pas devant le tribunal ? Que peut-il lui-même pour sa défense, alors que tous se donnent le mot pour l'accabler? Il est vrai que Jucé Franco a été admis à la preuve tout comme le Fiscal. Mais quelle latitude lui a-t-on laissée pour la faire ? Quels sont les témoins qu'il lui a été donné de rechercher, de convoquer? Quelqu'un, seulement, a-t-il témoigné en sa faveur? Rien de

cela ne pouvait arriver. Devant le Saint-Office, la preuve est celle que le Fiscal fournit luîïriême, on n'en connaît pas d'autre. Dans 1 esprit de l'institution, elle est autant pour j'accuse que pour Taccusateur.C'est la preuve il deux fins et qui ne sert qu'à une.

Le Fiscal répondit le même jour à récrit de lâches et objections, en déclarant sèchement <it dédaigneusement qu'il n'y avait pas lieu d'en tenir compte ; que les témoignages qu'il avait fournis avaient été dictés ai^x déposants, non par un sentiment de haine, mais par un dévot retour à la foi, par le désir qu'ils avaient de sauver leur âme, et que, par conséquent, on n'y pouvait trouver à redire, la preuve ëiant ainsi faite suffisamment (1).

Dans ces conditions, il ne restait plus qu'à conclure et à provoquer la sentence définitive. C'est sur ce point qu'insista le fiscal auprès de leurs Révérences. Le prévenu, sous la réserve de ce qu'il avait allégué, s'associa à la demande, et le tribunal qui était, ce jour-là, représenté par Pedro de Villada, tout seul, promit d'en, délibérer.

(1) La récusation des témoins par la défense était un point très important dans la procédure du Saint- Otïlcd. Dès qu'elle était admise, elle donnait lieu à un travail de revision considérable et qui entraînait les pins lopgs retards.

CettQ audience, aussi paisible qu'elle ait paru, devait pourtant finir par un coup de f«)udre. Comme on allait vraisemblablement so retit-er, brusquement Alonzo de Guevara, s'adressant à Tinquisiteur, dit que, du moment que le juif Jucé Franco ne voulait pas confesser toute la vérité touchant les crimes d'hércsie et d'apostasie, tant en ce qui le concernait qu'en ce qui concernait les autres, il demandait, lui, promoteur fiscal, que, pour majeure condamnation, il lui fût appliqué la question du tourment, ainsi que le droit le permettait et le commandait en pareille cause.

Et le Révérend seigneur inquisiteur, Pedro ^ de Villada, doucement répondit qu'il entendait très bien ce; que le Fiscal voulait dire; qu'il était prêt lui-même à faire ce qu'il devait en justice. Un froid dut passer dans les os de l'accusé à ces paroles, car elles ne pouvaient avoir rien d'ambigu pour lui. Pauvre bachelier Sanç 1 A quoi avait servi toute son éloquence?

Le 18 novembre, étant descendus dans la prison, Pedro de Villada et Fray Fernando de Santo Domingo firent traduire Jucé Franco en leur présence, et, après Tavoir admonesté avec la plus grande humanité, amoureusement (amorosamente), ils Tinvitèrent à répondre aux questions qu'ils allaient lui poser, lui promettant, au cas où il dirait la vérité, (J'en user avec lui aussi miséricordieusement qu'ils le devaient en conscience et en bonne jusiice. — D'où était Tonfant crucifié à la Guardia ? — De qui était-il fils ? — Qui Favait enlevé?— Qui fat l'instigateur du crucifiement? En réponse, le prévenu renouvela les déclarations qu'il avait faites, assurant qu'il

n'en savait pas davantage et déclarant qu'il n'y pouvait rien ajouter.

Alors leurs Révéreuces firent venir Diego Martin, le tortionaaire (officiai de los tormentos), et lui donnèrent ordre de conduire le prévenu dans la chambre de la question, où il fut attaché à VécheUe (1) après avoir été dépouillé de ses vêtements. Leurs Révérences l'admonestèrent encore une fois, l'exhortant à ne rien cacher de ce qu'il savait sur luimême et sur les autres, lui promettant toujours d'être miséricordieux s'il confessait ce qu'on attendait de lui. Par contre, si de la torture il résultait soit effusion de sang, soit mut'fation démembres^ soit lamort, ils protestaient qu'en cela il n'y aurait pas de l'^w faute, et que toute la responsabilité en retomberait sur lui seul. — Acte fut dressé doucette protestation par Anton Gonzales. Les témoins qui signèrent étaient : Francisco Bezerra, geôlier, et Diego Martin, tortionnaire.

(l) Escalera, vieux mot castillan qui veut ôueéchelit*^ et qui esc toujours usité. Ce supplice • *était autre que celui du chevalet, ainsi «lu'on l'appelait ( n France. Ou attachait le patient par les quatre memb'is , la tête eu bas, les pieds en l'air, dans une sorte de x > uttière, .où son corps au milieu n'<^tait soutenu que p^r un bâton. La manœuvre consistait à serrer les cordes avec un garrot étales faire ainsi pônéirer jusqu'aux osq^*elles brisaient, partois.

Les questious auxquelles le prévenu dut répondre — sous serment, comme d'habitude — avaient été formulées d'avance et se ri*trouvent au d')ssier au nombre de quinze; Le procès-verbal de cette odieuse séance garde la même impassibilité que tous les autres, et ne fait aucune allusion aux terribles angoisses de l'accusé. Les questions, très nettement posées, se succèdent, et Ton pourrait croire un instant qu'elles vont enfin rompre l'abstraction métaphysique de ce procès; mais on est bientôt déçu en voyant l'interrogatoire s'égarer toujours sans fruit dans un même dédale de personnalités et de racontars qui ne jettent que des lueurs indécises sur les plus immédiates et les plus poignantes réalités.

D'où était l'enfant ? Il est évident que, s'il l'avait su, Jucé Franco n'aurait pas manqué de le dire, sans attendre la torture, puisqu'il n'était pour rien dans cet enlèvement. Ce n'était pas la tendresse qu'il avait pour ses coaccusés qui l'aurait retenu. Ici, on lui fait répondre qu'il était de Tolède, et que Johàn Franco,qui l'avait volé au seuil d'une porte (1), le conduisit ensuite à la Guardia sur sa char-

(1) Dans la pièce originale du dossier, une rature couvre les mots .: « sur la porte de sa mère *, et il leur est substitué les mots : « sur une porte ».

rette. — Seconde question : à qui le prévenu a-t-il entendu dire cela ? A Johan Franco luimême. — La troisième question n'est qu'un sujet de redites touchant les sortilèges ; — la quatrième ramène les propos tenus par chrétiens et juifs, lors du crucifiement, les outrages et les imprécations de tous à l>dresse du Christ. Ils disaient spécialement que^ Joseph étant à sa prière (2), un More avait dormi avec Mariant et que c'était par lui que Jésus avait été engendré. Ils disaient encore : * Acevaurien^ à ce traître, à ce sorcier ^ qui, avec ses impostures et ses so7*tilèges, faisait tourner les juifs en chrétiens ; qui voulait empêcher les oiseaux de voler ^ qui supprimait les poissons de la mer, et qui disait ensuite à ses disciples d'aller les pêcher avec des filets ; qui chevauchait sur le soleil... > (3).

Yuça Tazarte était le premier à formuler ces injures ; les Juifs Don Ça, son père, Mosé, son frère,David de Perejon et lui les répétaient ensuite, puis venaient les chrétiens ; enfin, on les répétait tous ensemble. Le prévenu, d'un autre côté, inscrit à so^ compte personnel ces

(2) A çelighod : pardon, oraison, prières d'indulgence.

(3) Ces invectives semblent inspirées d'un évangile apocryphe intitulé : Y Enfance du Sauveur, (Jîole du Bulletin,)

paroles : « s'il était Dieu, qù'avait-il besoin de prêchep ?»

La cinquième question porte sur le but auquel tendait le sortilège de Thostie consacrée associée à un cœur d'enfant. Yuç3.Tazarte, suivant le prévenu, faisait croire à tous que ce sortilège, par sa puissance, ou bien ferait mourir les chrétiens de rage, — Jucé ne parle plus des inquisiteurs, — ou bien qu'il les forcerait à se faire juifs, en sorte que ces derniers seraient les maîtres de la terfe. Une resterait rien delà loi du Christ : celle de Moïse triompherait.

Dans ses réponses aux sixième et septième questions, le prévenu dit que les conjurés avaient Tintention d'envoyer ensemble le cœur et Thostie à Abenamias, pour qu'il eu fît, encore une fois, un sortilège. Il assure même qu'il vit comme on les donnait à Benito Garcia, pour qu'il les lui remît.

Nous connaissons le premier voyage de Benito, mais rien encore ne nous avait prévenus du second, d'autant moins que Jucé Franco affirmât, naguère, que le cœur do Tenfant avait été laissé en la possession de Yuça Tazarte, la nuit où, dans la cueva, il prononça sur lui la formule d'un sort. Comment se fait-il que les inquisiteurs n'avaient pas encore approfondi cette question ?

Le prévenu savait-il, ou bien avait-il connaissance que le juif Abenamias eût fait le sortilège qu'on lui avait comtiianîdé ? Il paraît qu'il ne l'avait pas fait lui-même ; il en avait confié la préparation à un sage (1), qui vivait à,Zamora, et que Yuça Tazarte connaissait pour avoir été avec lui à Técole.

Les questions huit, neuf et dix ne nous apprennent rien, si ce n'est que le premier complot avec une hostie seule avait eu lieu dans la cueva où, plus tard, l'enfant fut criicieé.

La question onze ramène Benito Garcia. Lo prévenu se rappelle avoir passé un samedi avec lui chez son frère Mosé. Ils mangeaient des adafinas, ainsi que d'autres mets, buvaient du vin ca^^r, et entendaient ne pas travailler ce jour-là. Une autre fois, Benito était venu du Romeral àTenbleque, pour demander au frère de Jucé quant aurait lieu le jeûne du tisabeaf afin, vraisemblablement, de l'observer (1). Le

(1) Après tant de complots divers, quelle qu« soit \\ bonne volonté qu'on y mette, on garde la conviction que pas nn des deux sortilèges ne fut, ea quoique ce soit, rois à exécuiion ou réali-é. La corniste Yuça Tazarie s'en était l'apporté à Mosé Abenamias, et celui-ci eu contia la préparation à un sage de ses amis. Par combien de mains eussent passé encore le cœur et Thostie. si la déposition de Beaito Garcia ne laissait, contradxtoirement, supposer que ni l'un ni l'autre u'airivèront jamais à destinaiiou.

préTeaa rencontrait chez son frère d*aatres personnes qn*ii ne se rappelle plu?, sauf»

toutefois, un certain Diego de Ayllon et ses trois filles, dont une était mariée à un garçon du voisinage ; on disait que tous observaient le repos du samedi et non plus celui du dimanche, qu^ils prenaient part aux fêtes juives et suivaient les prescriptions de la loi de Moïse. A chaque instant, ils venaient questionner les juifs pour se mettre au courant. Aux caba-nuelaSj ils s*y tenaient avec eux et faisaient collation en commun.

Lorsque le prévenu se livrait ainsi carr ière, il est probable que Diego Martin ne serrait pas trop fort. Différemment, on ne comprendrait pas cette faconde. Ce qu'on devine aisément, c'est rintérèt que leurs Révérences devaient accorder à ces récits, et le soin qu'ils avaient d'en prendre bonne note.

Comme s'il se trouvait tout à fait à Taise, le prévenu raconte encore que Benito Garcia, un jour qu'il était à carder chez soa frère, lui avait demandé pourquoi il disait la Sema (1). Et lui, il avait répondu que c'était parce que les juifs étaient tenus à cette prière. En 'même

(1) La veiUe du jour du Purim (Il Adar). Ce jeûne était accompagaé d'aumôues en souveuir de la reine Esther et du bienfait apporté par son avènement au peuple. d'Iaraël.

temps, il la lui avait récitée en langue romane et Benito la répétait avec lui.

A ce sujet, on lui demande aussitôt si Benito Garcia, quelquefois, avait demandé d'être enseigné soit par lui, soit par les siens, touchant la loi de Moïse. Le prévenu répond qu'il ne se le rappelle pas ; il lui parut seulement qu'il lapréférait à tout autre, et qu'il semblait déjà pas mal instruit, comme il l'était.

On ne s'arrête pas aux trois questions suivantes (2), qui ont déjà trouvé réponse. La quinzième a pour objet le vol des hosties.

Peu après le crucifiement, à une réunion qui eut lieu au même endroit, le prévenu entendit Aîonzo Franco dire que l'hostie qu'il apportait, il l'avait prise dans la custode de réglise de Romeraî, et que, en la place, pour qu'on ne s'aperçût pas de sa disparition, il en avait mis une autre qui n'était pas consacrée. On lui demanda alors si cette hostie était celle qui avait été remise, ainsi que le cœur, à

(1) On disait cette prière à la.fln de TOctave des Tabernacles, le jour 23 de Tisri, lequel, en 1487, correspondait au 2 octobre.

(2), Le supplice du chevalet n'était souvent que le prélude de la question de Veau. Dai-S la posiiion oii était tenu le patient, on lui couvrait la face d'un linge très tin, et on versaic dessus, lentement, de Teau qui lui pénétrait dans la bouche et clans les narines, au point de le suffoquer presque entièrement.

Benito Garcia. 11 répond qu il n'en sait rien, et qu'il ignore même ce qu'on en lit. On lui demande à nouveau d'où avait été apportée celle qui fut confiée, en même temps que le cœur, à' Benito Garcia. Il répond qu'il la vit dans la main d'Alonzo Franco, et que ce der- • nier, ainsi qu'il le fitconnailre lui-même, Tavait prise à l'église de la Guardia.

On ne peut savoir à quel point fut cruelle la torture infligée au prévenu. Il n'y a pas la plus petite place dans le procès-verbal pour ses plaintes et ses gémissements. Que résultet-il de ce tragique interrogatoire ? De nouvelles contradiction.^, et rien de plus. Singu* liers juges que ces inquisiteurs ! Ils n'ont ni le sens, ni la méthode Juridiques; leur procédure est un imbroglio. Décidément, les dominicains n'étaient pas faits pcyir rendre la justice. En fait d'instruction criminelle, leur principale règle fut de ù'en avoir pas.

Le 4 novembre, le prévenu ratifia la confession qu'il avait faite dans le tourment, et même il y ajouta quelques nouveaux détails. Il raconta principalement que, au temps où ses compagnons et lui martyrisaient renfant,Yuça Tazarte leur disait que le rabbi auprès duquel s'instruisait autrefois le Christ, connaissait un cours de nature célestiale, par Tinfluence duquel, à un moment, il obtenait ce qu'il voulait. Le Christ avait remarqué le point vers lequel Tattention du rabbi se reportait sans cesse, en sorte qu'il en fit lui-même Tobjet d'une constante observation. Et tout en le regardant, il demandait à Dieu qu'il le fît son égak Ayant entendu cette prière, le rabbi

indigné, lui dit : « Espèce de bâtard, puissestu être mort avant !» (1)

Yuça Tazarte avait dit aussi que pour crucifier un enfant, il fallait être un nombre voulu de Juifs avec des chrétiens. A ce sujet il avait invoqué un précepte hébraïque : Veaguddaço al ères Yeçada (2), qui pour certaines oraisons (mais pas celle de cette sorte) veut qu'on soit réunis au nombre de cinq, juste le chiffre des juifs qui eurent part à l'affaire de la Guardia.

On conviendra que ces subtilités sont bien invraisemblables dans la bouche du prévenu, qui était simplement un homme de peine, et encore dans celle de Yuça Tazarte, un'^ sorte de meiidiant, qui semble, il est vrai, avoir exploité la crédulité de ses compagnons, mais dont la science, très probablement, était élémentaire.

Autant on en pourrait dire des propos attribués en même temps à Alonzo Franco. Celui-ci était revenu à la parabole de Jésus marchant sur les eaux du lac de Tibériade, et tournait en ridicule la croyance à ce miracle (1). Un

(1) Hornecino, adultérine. Bâtard, adaltério !

(2) Et il a établi son lien sur la terre. Amos, IX, 6. Suivant une interprétation rabbinique, le pronombre de cette locution, en exprimant le lien divin du serment, a la valeur du nombre 5.

(Notes du Bulletin.) (1) Alonzo Franco relève principalement, pour les

homme marcher sur la mei%est-ce que c'était possible ? Comment, d'un autre côté,les chrétiens pouvaient-ils croire à tout ce que leur enseigne la foi, surtout à Tavônement et aux oeuvres du Christ ? N'était-ce pas lui qui, étant attaché à la Croix entre deux voleurs, avait offert à l'un de le sauver, alors qu'il n'en pouvait rien faire pour lui-même ?

Tandis que le prévenu, à peine sorti des mains de Diego Martin, évoque ainsi des souvenirs bibliques teintés d'ésotérie, ses juges, forts de ses déclarations, poursuivent dans le secret une nouvelle série de témoignages,dont ils ne manqueront pas de l'accabler.

Dans ce but, ils forcent à nouveau, par la torture, la conscience de ceux des coaccusés dont les 'procès ont suivi une marche parallèle.Leur préoccupation immédiate,cette fois, semble avoir été de recueillir une formule définitive des imprécations que le petit martyr avait essuyées au nom de Jésus-Christ.

Quelque superflus que soient ces derniers témoignages,* pour plus ample justification », en faveur de crimes restés problématiques, ils n'en sont pas moins utiles à la connaissance d'un procès dans la physionomie duquel il faut

tourner en ridicule, les paroles de Pierre : « Seigneur si c'est vous, ordonnez que j'aille vous rejoindre. » En espagnol : * Si iû ères, liévame à H, »

TOip tout autant la caractéristique d*uné époque que celle d'une institution.

D'ailleurs, cette seconde série de témoins, ainsi que la première, n'amène devant nous que des visages connus, Don Ça Franco, père du prévenu, sous l'impression de la jarre d'eau (1) que Diego Martin lui administre, dans la journée du 3 novembre, raconte que Yuça Tazarte, ce défunt fantastique sur lequel se sont accumulées tant décharges, l'entraîna, lui et ses fils,à l'endroit où devait être crucifié l'enfant, pour le motif qu'à semblable holocauste, il fallait être au moins cioq Juifs.

Encore un peu de supplice inhumain qu'il endure, et Don Ça rapporte tout ce qui lui vient à l'esprit touchant les vitupérations, vz* tuperios contre le Christ, dont était' accompagné le martyre de la victime. « Pourquoi te diS'tu Dieu F Pourquoi faU-tu cela? -N'étaiS'tu pas homme et fils de Vhomme, comme noies? Misérable, povrquoi as-tu t^^ompé les peuples? Pourquoi étais-tu traître imposteur? Pourquoi f es- tu moqué du monde entier en prêchant le mensonge sur tant de choses ? »

Yuça Tazarte était le premier à dire ces paroles, que les Juifs répétaient d'abord, les

(l) Cette jarre, ou plutôt cette cruche en terre, contencii deux Ulres. C'était le plus qu'on en pût supporter.

chrétiens ensuite, et enfin lés uns et les autres ensemble. - .

Le n^ême jour Johan Franco, . attaché à V échelle^ reproduisait à son tour des formules <rinvectives, qui étaient les mêmes dans un sens, mais qui différaient dans la forme, ainsi que toutes celles que nous avons déjà entendues, < qu'il meure, vociférait celui-ci, ce traU trillon qui allait semant f imposture de parle monde, en senom'/nant sauteur , et en se disant roi des Juifs, ».

Le lendemain 4, Benito Garcia apporte à son tour un nouveau contingent. Pour lui, on disait : ^Criiciflez-le, cet ensorceleur qui s*} proclamait notre roi, et qui prétendait détruire noire temple ; qui, par ses sortilèges, voulait nous faire mourir et se venger de nous! CntcirieZ'le, ce chiin, amcifiez-lej »

Ils traitaient le Christ d'imposteur, de sorcier. < Et pourquoi se nommait-il Lieu ? Et pourquoi se nommait-il le roi des Juifs ?,.. n'étaitil pas fils d'une femrrie corrompue ? , n'étaVil pas fils de Joseph ^ » On demande à Benito quels étaient les plus ardents à proférer ces injures. Il nomme Don Ça, Mosé et Jucé Franco. , ,

LinterrogtJ surleméme sujet, Juan de Ocaila dépose que les juifs commencèrent à tenir les propos injurieux et qu'ils les redisaient

d'abord ensemble. Ensuite, ils commandaient aux chrétiens de les répéter de même. Différemment, il ne sut jamais qui les av2^it enseignés aux autres, et si c'était plus particulièrement les juifs qui les avaient trouvés.

Une confrontation de JucéQtDon Ça Franco avec Benito Garcia, Johan Franco et Juan de Ocaûa, vient clore ces ultimes confessions.

On ne saurait en apprécier la portée, car le procès- verbal, pour quatre des coaccusés, enregistre simplement que les uns et les autres renouvelèrent leurs aveux, qulls concertèrent ensemble, concertaronen uno, et eurent ainsi connaUsance des actes de chacun,comme aussi des actes perpétrés en général. En revanche, un interrogatoire que 'subit Johan Franco, en cette circonstance, a une importance notable par rapport à la sentence définitive qui va être rendue.

Johan avoue encore une fois que c'est lui qui avait amené Tenfant de Tolède, que c'est lui qui lui ouvrit le côté en dessous du téton debaœo de la ternilla et qui lui arracha le cœur ; que c'était Alonzo Franco, son frère, qui lui ouvrit les veines des bras et fit couler son sang qu'on recueillait dans un chaudron et dans une de ces terrines comme on en fabrique à Ocafia ; et encore, que le même

Alonzo Franco et lui avaient emporté le cadavre de la cuevay le tenant, l'un par les pieds l'autre parles bra3, et qu'ils étaient allés tous deux l'enterrer auprès de Santa-Maria de Pera à l'aide d'une pioche que leur apporta Lope Franco.

Juan deOcaîïaintervientjà ce moment, pour dire qull vit Juce Franco (le prévenu) tenir les bras de l'enfant comme son sang coulait.

D'autre- part, Benito Garcia convient avec Alon?o Franco qull était le même jour que lui à Tolède, et qu'ils s'étaient promis de chercher un niûo à voler, chacun âe son côté, même il avait demandé à Alonzo Franco un réal que celui-ci n'avait pas voulu lui donner. Un peu après, il apprit que l'enfant avait été enlevé à la porte du pardon (1).

La publication de ces témoignages Qut lieu à l'audience du 8 novembre. Le 11, leurs Révérences chargèrent le notaire Martin Pères d'aller auprès des lettrés d'Avila recueillir, sons forme de note, l'impression qu'ils avaient touchant les procès de -Jucé Franco et de Don Ça Franco .

On se demande quelle conviction pouvaient avoir ces lettrée, du moment qu'ils n'avaient

(l) Toutle monde connaît sops ce npm, à TolèJe, une des portes d$ la c^^bre c^th^draLe ^ cette yllle.

pas suivi eux-mêmes les procès sur lesquels on voulait avoir leur opinion. Était-ce en un seul jour,, et au. pied levé, sur les dires de Martin Pères, qu'ils pouvaient s'en faire une? Ce n'était qu'un vote de confiance aveugle, ou bien d'extrême complaisance, qu'on allait ainsi leur demander.

Toujours est-il que le licencié Alvaro de Sansisteyan, corrégidor, son fils le bachelier Juan de Santistevan, le R. P. Fray Rodrigo de Vêla, gardien de San-Francisco , et le docteu r Tristan Dino donnèrent un avis favorable. Ils reconnurent que les inquisiteurs avaient juridiction sur ces deux prévenus, qu'ils ne pouvaient eux-mêmes punir, comme le méritaient leurs délits, et qu'il fallait, en conséquence, ainsi qu'il convenait de droit, les livrer au bras séculier.

Le 15, sont arrêtées toutes les formalités touchant la clôture des débats et les parties consentent à la sentence définitive. Le Fiscal, d'une autre part, invoque les témoignages qui ont été rendus par le prévenu contre les juifs décédés : David de Perejon, Yuça Tazarte, Mosé Franco, et il requiert le tribunal de les prendre et les recevoir ad perpeiuam rei memoinam^ c'est-à-dire de consacrer pour toujours leur infamie, en présence des personnes discrètes et religieuses que

nous connaissons: Fray Juan Gallego et Juan Blasquez, Chapelain. Ratification est demandée une dernière fois à Jucé Franco, pour toutes les déclarations qui ont trait à ces défunts.

La sentence définitive fut rendue publiquement le 16 novembre 1491, devant l'église <ie San-Pedro, sur la place du Grand-Marché d'Avila. Les inquisiteurs, Pedro de Villada, Fray Fernando de Santo Domingo, Alonzo de Guevara, occupaient une tribune adossé 3 à l'égliâe, et, sur une estrade en face, se t -nait Jucé Franco. Un grand nombre de notabilités ecclésiastiques et civiles étaient présentes ; la foule emplissait la place.

De verdi ad verbum^ et sans rien changer aux tournures de Tancienne langue espagnole, je reproduis ici la teneur de cette sentence.

Là SENTENCE

« f Hiesas — Vu et examiné avec dittgencey « par nous, Pedro de Villada, abbédeSaa Mil- « lian et de SanMarciel, et Fray Fernando de « Santo Domingo, de l'ordre des frères prê- « cheurs de TObservance, inquisiteurs de Thé- « rétique pravité et apostasie pour la ville et « lediocèsed'Avila, spécialement délégués par « l'autorité apostolique en la présente cause, « en outre, juges ordinaires pour le Révérend « Seigneur D. Pedro Gonzales de Mendoça, « cardinal et primat des Espagnes, arche- « vèque de Tolède.

« Un procès qui devant nous est pendant « entre parties, savoir : Thonorable bachelier « Alonzo de Guevara, promoteur Qscal de « cette sainte Inquisition, d'une part ; d'autre « part, Jucé Franco,juif, voisin de Tenblequo, « dans l'archevêché de Tolède.

« Sur une pétition posée devant nous par le « proihoteur fiscal contre Jucé Franco et sur « certaine addition posée également contre « le même dans lesquelles il est dit que Jucé « Franco induisait (endoctrinait) certains « chrétiens et les^ attirait à sa loi, ainsi qu un « fauteur d'hérésie, leur donnant à entendre « que la loi deJésus-Christ était feinte et simu-

lée, tandis que celle de Moïse était la seule vraie ; et qu'il était al'é à crucifier un enfant chrétien avec d'autres Juifs et chrétiens en remembrance de la Passion de notre rédempteur Jésus-Christ, insinuant aux autres chrétiens de nier sa divinité dans leurs vitupérations ; et qu'il était venu en conciliabule et en complot de faire certains sortilèges avec le cœur dudit enfant et une hostie consacrée, afin que les inquisiteurs et tous les autres chrétiens mourussent enragés. Pour tout cela, il nous demandait que nous déclarassions Jucé Franco fauteur et inducteur (atraedor) d'hérésie, subvertisseur de la foi catholique chrétienne et, comme tel, avoir encouru toutes les peines établies par les droits : la perdition et confiscation des biens, le relaxement à la justice et aux bras séculiers, ainsi qu'il est plus amplement spécifié, du reste, dans lesdites pétition et addition ;

« Et vu que ledit Jucé Franco niait expressément le contenu des pétition et addition, se vetr a.nch3i,nt, es forçandose, dans les exceptions déclinatoires de notre juridiction, et comme, d'un autre côté, le Fiscal demandait à être reçu à la preuve, nous reçûmes les deux parties 'à la faire, chacune en ce qui la concernait. Et comme après avoir vu la

« preuve fourniepar le Fiscal, nous avions « mandé d'en faire publication et d'en donner « copie audit Jucé Franco ; et comme, de sa « part et en sa faveur, il fut allégué et apposé « les taches et objections touchant les per- « sonnes des témoins ; ayant vu également la « confession dudit Franco renouvelée, multi- « pliée,p^r5^D^ree(perseverata) et ayant exclu « de droit tout ce qui devait être éliminé des « taches et objections,

« Clair emeni , il se prouve et se constate « avoirledit Jucé Franco induit (induzido)et « attiré certains chrétiens aux rites et côrè- « monies de la loi de Moïse, déjà condamnée « et enterrée, sepuliada, en leur enseignant « des prières hébraïques et juives, en invo- « quant, en implorant en hébreu le Créateur « pour les chrétiens qui se recommandaient « à ses prières, en leur disant que la loi de « Moïse étaitla véritable^ et que celle de Jésus- « Christ n'était que feinte, en leur enseignant « et les informant de même touchant les « jeûnes et les Pâques des juifs, en leur expli- < quant pourquoi ceux-ci mangeaient de la « viande trefe^ en leur communiquant et leur <sc révélant les autres mystères de sa loi, en « leur donnant à manger de ses viandes et à « boire de son vin caser, et encore en man- « géant et buvant dans l'intimité avec eux pour

« mieux les entraîner et mieux les confirmer « dans ladite loi de Moïse, et en leur donnant « à entendre et à croire qu'il n'était pas pos- « sible qu'il y eût un Dieu conçu et engendré, « Biospando, chose qu'il disait par allusion à « notre Rédempteur Jésus Christ, en raison « de la haine qu'il en avait, autant que les « autres juifs, cherchant ainsi à discréditer « notre religion et notre sainte Foi catho- « lique, dansTesprit des chrétiens.

< Plein de cette haine et pour en déterminer « l'effet, pour mieux attester sa perverse iu- « tention et son infernal dessein, ledit Jucé « Franco, personnellement et activement, « fut à crucifier » avec d'autres juifs et chré- « tiens, la nuit dans une cueva secrète, un « enfant chrétien innocent(pris) ^ouv Addoaya « ou Addoayon^ — c'est le nom qu'en signe de « mépris les juifs donnent à notre sauveur « Jésus-Christ, — en offense et outrage à sa di- « vine Majesté, et en remembrance de sa sa- « cro-sainte Passion, étendant audit enfant le^ « bras et les jambes sur deux pals disposés « en manière de cruix, le battant, lui crachant « au visage, lui arrachant les cheveux, lui po- « santsur la tête une couronne de verges épi- « neuse^, le frappant avec les mêmes verges- « aux épaules et à la plante des pieds. Et ledit « Jucé Franco, de sesjpropres mains, tenait

« par un bras ledit enfant dont le sang s'é-

« coulait, ET IL FUT A LUI OUVRIR LE COTÉ AVEC « UN COUTEAU ET A LUI ARRACHER LE CŒUR ; et le

« même Jucé Franco lai tira les cheveux, lui « donna des soufflets, toutes choses qu'il disait << faire enj remembrance et mépris de Jésus- « Christ, notre Rédempteur, et de sa sacro- « sainte Passion, les reportant à sa personne « comme s'ils l'avaient eu là présent ; spécial e- <( mentils disaient, lui et ses compiices,à Ten- « faut, alors qu'ils le frappaient :

<^Ace traître A cet ensorceleur qui, lorsqu'il « prêchait, prêchait le mensonge co^itre la loi « de Dieu et la loi de Moïse.,, aujàwd'hui, tu « paieras ici les chosesque tu disais en ce temps « ^d . . . Que penses-tu de nous faire ànous autres « qui puisse f exalter toirniêyne ?... Quel plus « grand mal pourrais^tu avoir que celui qui « f arrive ? Tu penses nous détruirCy à nouSyCt « c'est nous qui te détruirons Joi/,.. Crucifiez^ « LK A CET ensorceleur qui se, disait notre Dieu, a et qui en avaitde détruire notre temple, qui

< avec des soy^tilèges en avait de nous faire « mourir et se venger de nous /... Crue i fiez-

< le, crucifiez-le, à ce chien, ce suborneur^ cet € imposteur, ce sorcier!. . . Et pourquoi se di- € sait-il Dieu ? Etiwurquoi prêchait-il quil « était Dieu F Et powquoi se nommait-il roi « des Juifs et Dieu, lui qui était homme tout

4 comme nous^ fils cVune femme corromj^elet € adulth'e,un Mtard et un adultnn /. , Qu'avait- <^ Uà détruire aux Juifs et à leur loi, plus « qu'on lui détruirait à lui-même! à lui qui « devait être le destructeur, lui qui, par ses 4c enchantements et des sorcelleries, venait € pour changer les Juifs en chrétiens J ?,\.

€ Et le même Jucé Franco également disait :

€ Si tu étais Dieu pourquoi prêchais-tu ?.

« Lesquelles paroles et vitupérations, les « susdits Jucé Franco et les autres juifs « les suggéraient premièrement et les ensei- « gnaient aux chrétiens, qui, ainsi préparés, « les disaient et les vociféraient en méme^ « temps que d'autres injures et vitupérations « semblables... etTayantde lasorte tourmenté « et crucifié, Jucé Franco et [les autres juifs « et chrétiens firent mourir et expirer Ten- « faut... ils le tirèrent ensuite de la croix et « le portèrent à enterrer la même nuit, dans « un lieu secret où ils pensaient que nul n'en « auraitconnaissance.. . Tout cela,Jucé Franco « le suggérait et le coopérait en même temps « avec les chrétiens, ainsi qu'avec les autres « juifs ses complices et ses participants.^

< Et depuis ces faits, ainsi perpétrés et « accomplis, ledit Jucé Franco et les a'utres « se réunirent, à quelques jours de 1^, secrète- « ment en la même cueva, d'où ils concerté-

« rent de faire, et d'où ils firent certains com- « plot et expérience de maléfice avec le cœur « dudit enfant et une hostie consacrée... les- « quels coiiiplot et expérience étaient inspirés « par la diabolique intention qu'ils avaient, « dans leur haine, d'obtenir que les inquisi- « teurs de Fhérétique pravité, ainsi que tous

< les chrétiens, mourussent enragés (ra- « viando), que les loi et foi catholiques de « Jésus-Christ, nôtre Rédempteur, fussent « détruites entièrement, que les Juifs, pussent 4r établir leur domination, et que la loi de « Moïse fut exaltée ; et depuis, comme le dit « maléfice n'avait pas produit les résultats^

< que Jucé Franco, ses complices et partici- « pants en avaient espéré, ils se réunirent, une « autre fois, en certainlieu, et,.d'un commun « accord et consentement, ils envoyèrent par « un des leurs, avec le cœur dudit enfant, une « hostie consacrée à certains juifs qu'ils te- « naient jiour sages, afin qu'ils fissent avec « telsortilège dont Tefllcacité, en provoquant « la mort des inquisiteurs et des chrétiens, « réaliserait enfin le but de leur abominable « machination. En même temps, ledit Jucé

< Franco et les autres juifs firent serment, « et ils suggérèrent et persuadèrent aux € chrétiens de le faire avec eux dans la « main de l'un des juifs qui était là, suivant

<( le rite hébraïque, de ne découvrir ni révéler « à personne le secret des délits qu'ils avaient ^ commis ensemble...

« Et vue, en outre, la diligente et labo^ « rieuse information que, par notre office, sur <' cette affaire, nous avons pu avoir et avons « eue, en divers lieux, de personnes sincères « et animées du zèle de notre sainte Foi catho- « lique; étantdonnéqueles parties conclurent « sur le tout et ne demandèrent ni à dire ni à « alléguer davantage, etque nous-mêmes nous « conclûmes avec elles, ayant, les procès et « cause pourentendus et terminés, et que nous « assignâmes un dé lai passé lequel il nous était « loisible de choisir le jour qu'il nous convien- « drait ; et vus tous les autres actes et condi- « tions dudit procès, les ayant examinés avec « diligence et sur le tout ayant eu consultation « et mûre délibération avec des personnes « religieuses et lettrées, de bonnes et recon- <( nues science et probité, suivant en cela leurs « avis et bon conseils,

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