ACTE II — SCÈNE I
Il écoute.
— Nul bruit !
Il revient sur le devant du théâtre à pas précipités, et, avec une explosion désespérée :
Vivre dans deux cachots à la fois, jour et nuit !
Oui, les bourreaux — Seigneur ! quel dessein est le vôtre ? —
Ont mis mon corps dans l'un, mon visage dans l'autre.
— Oh ! ce masque est encor le plus affreux des deux !
Il semble se mirer devant la glace de Venise posée sur la table.
Parfois dans ce miroir un fantôme hideux Me fait peur quand je passe et marche à ma rencontre. C'est moi-même ! Aux barreaux aussi, quand je me montre, Je vois le laboureur s'enfuir épouvanté !
Il s'assied et rêve.
Le sommeil ne met pas mon âme en liberté. Dans mes songes jamais un ami ne me nomme ; Le matin, quand j'en sors, je ne suis pas un homme Allant, venant, parlant, plein de joie et d'orgueil. Je suis un mort pensif qui vit dans son cercueil.
— C'est horrible ! — Jadis, — j'étais enfant encore, — J'avais un grand jardin où j'allais dès l'aurore.
Je voyais des oiseaux, des rayons, des couleurs. Et des papillons d'or qui jouaient dans les fleurs ! Maintenant !...
Il se lève.
Oh I je souffre un bien lâche martyre I
Quoi donc ! il s'est trouvé des tigres pour se dire :
— Nous prendrons cet enfant, faible, innocent et beau Et nous l'enfermerons, masqué, dans un tombeau !
Il grandira, sentant, même à travers la voûte,
L'instinct de l'homme en lui s'infiltrer goutte à goutte
Le printemps le fera, dans sa tour de granit,
Tressaillir comme l'arbre et la plante et le nid ;
Pâle, il regardera, de sa prison lointaine.
Les femmes aux pieds nus qui passent dans la plaine ;
Puis, pour tromper l'ennui, charbonnant de vieux murs
Sculptant avec un clou tous ses rêves obscurs,
Il usera son âme en choses puériles ;
Vous creuserez son front, rides, sillons stériles !
Les semaines, les mois et les ans passeront ;
Son œil se cavera, ses cheveux blanchiront ;
Par degrés, lentement, d'homme en spectre débile
Il se transformera sous son masque immobile !
Si bien qu'épouvantant un jour ses propres yeux.
Sans avoir été jeune, il s'éveillera vieux !
— Oh ! je le suis déjà. Mon âme est bien lassée ! Enfant par les terreurs, vieillard par la pensée, Honome jamais ! Mon Dieu, vous êtes sans pitié !
Il se jette dans le fauteuil, la tête et les bras à plat sur la table, comme abîmé dans son désespoir. Après un instamt de silence, il se lève péniblement et va de nouveau examiner le rayon de lumière qui, pendant toute la scène, se meut insensiblement sur le pavé.
Il n'a pas du trajet encor fait la moitié.
U laisse tomber sa tête avec angoisse et semble se replonger dans sa rêverie.