‹ TorquemadaChapitre 17 sur 176 · PREMIÈRE PARTIE — ACTE I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE — ACTE I

Tout révéler. Malheur à toi, si tu me braves ! Le roi n'est que mon bras ; dis-moi tout à moi !

LE PRIEUR

Mais Jurez-moi le secret, vous, si je me soumets.

LE MARQUIS

Je le jure. Mais, tiens, je fais mieux ; je te donne Un chapeau d'or valant cent marcs pour ta madone. Et six grands chandeliers d'argent, d'un prix égal.

LE PRIEUR

Vous saurez tout.

Baissant la voix.

Doiia Sancha de Portugal, Au temps où vous et moi, monseigneur, étions jeunes, Dona Sancha pour qui nous prions dans nos jeûnes. Étant femme du roi de Burgos, lui donna Un fils qu'elle eut d'un page appelé Gorvona. Le roi se crut le père, ayant en grande estime Sa femme, et ce bâtard fut de droit légitime. Il hérita du trône, en eut tous les profits. Puis se maria, puis mourut, laissant un fils. Qui, tout enfant, passa pour mort d'une mort prompte. Cette mort fut un rapt du cardinal- vicomte Qui fit prendre et cacher dans ce fief béarnais Le petit roi don Sanche.

LE MARQUIS, à part.

Oui, je le devinais.

Regardant au dehors, pendant que le prieur marmotte des prières.

Cest mon enfant ! le fils de mon fils ! Oh ! je n'ose

Y croire encor. Je sens s'éveiller quelque chose

Que je ne savais pas avoir en moi, le cœur.

Coup de foudre béni ! choc subit et vainqueur î

Moi qui haïssais, j'aime. O mon fils ! Je m'enivre

D'être père. A présent, c'est la peine de vivre.

O délivrance ! j'ai rompu mon dur lien.

Je vivais pour le mal, je vivrai pour le bien.

Ma conscience noire errait comme la louve.

Je croyais avoir tout perdu. Ciel ! je retrouve

Tout ! Je suis père, aïeul ! Oh ! je puis désormais

D'en bas sourire aux purs et radieux sommets.

Jeter furtivement un regard vers la cime

Où, né de mon fumier, croîtra ce lys sublime.

Et dire : C'est mon fils ! et revivre ! Essayons.

Je sens que cet enfant, avec tous ses rayons,

Vient d'entrer dans ma brume, et que cette jeune âme

A pris possession de mon vieux cœur infâme.

De sorte qu'à présent j'ai, pour me surveiller.

De l'innocence en moi qui va me conseiller,

Et je suis un autre homme, et je pleure, et j'adore,

Et ma sinistre nuit voit un lever d'aurore !

A moi cette lumière I à moi cet ingénu !

Vous êtes donc clément, ô Dieu, sombre inconnu ?

Moi, guide de ce roi marchant sur des victimes.

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