PREMIÈRE PARTIE — ACTE II
Et je sens remuer en moi cet infini
Quand, jour et nuit, rêveur, du haut de cette cime.
Je répands la prière immense dans l'abîme.
Quant au pape, il est pape, il faut le vénérer.
Fils, toujours pardonner et toujours espérer,
Ne rien frapper, ne point prononcer de sentence.
Si l'on voit une faute en faire pénitence.
Prier, croire, adorer, — c'est la loi. C'est ma loi.
Qui l'observe est sauvé.
Tu ne sauves que toi !
Mais les autres, vieillard ? Ah ! l'étemelle chute Des âmes, nuit et jour, père, à toute minute, Dans l'enfer, puits fatal, noir gouffre épanoui ! Dans l'horreur, dans la flamme ! Ah ! tu te sauves, oui ! Mais qu'est-ce que tu fais de tes frères les hommes ? Tu vis calme, mangeant tes noix, mangeant tes pommes, Comme Anselme ou Pacôme au désert libyen. Et cela doit suffire au monde ! et tout est bien ! Et rien n'est terrible ! Ombre, enfer, âmes maudites, Qu'est-ce que cela fait, pourvu que tu médites. Avec ton lit de paille et ta cruche d'eau, seul ! Mais c'est vivre en enfant et non pas en aïeul ! Tu n'as donc pas en toi, comme le Dieu qui crée. Une paternité formidable et sacrée !
Et la famille humaine, est-ce que ce n'est rien ? Mais on a soin d'un bœuf ! mais on guérit, un chien ! Et l'homme est en danger ! Tu n'as donc pas d'entrailles !
90 TOROUEMADA
Tu vis sous le ciel comme entre quatre murailles.
Tu ne te sens donc pas lié par mille nœuds
A l'homme épouvantable, impie et vénéneux,
Traînant partout, au fond des antres, sur les cimes,
En tous lieux, son malheur d'où dégouttent ses crimes !
Aucun de tous ces maux épars ne te rejoint !
Quoi ! voyant les vivants passer, tu ne sens point
Que tu tiens par ton ombre à tous ces noirs fantômes !
Ah ! tu croises tes mains ! Ah ! tu chantes des psaumes !
Ah ! tu vas et tu viens de l'autel à la croix,
De cet amas de pierre à ce morceau de bois !
Mais c'est l'isolement ! Or, quand tout penche, croule
Et périt, le devoir, vieillard, c'est une foule !
Le devoir innombrable, implacable, inclément.
Est dans la conscience un noir fourmillement !
Le devoir vous arrache au cloître, aux solitudes.
Et vous crie : au secours ! pensez aux multitudes !
Pensez au genre humain ! ne dormez plus ! allez !
Ces petits enfants, ciel ! être à jamais brûlés !
Toutes ces femmes, tous ces vieillards, tous ces hommes.
Tous ces esprits, tomber aux hurlantes Sodomes !
Courez ! sauvez à coups de fourche ces maudits.
Et faites-les rentrer de force au paradis !
Vieillard, voilà pourquoi nous sommes sur la terre.
Ta loi, c'est la clarté ; ma loi, c'est le mystère.
Tu n'es que l'espérance, et je suis le salut.
J'aide Dieu.
Depuis quelques instants un homme est apparu sur le seuil de la porte. Il est vieux aussi, et barbe grise. Il tie»t un