‹ TorquemadaChapitre 78 sur 176 · DEUXIÈME PARTIE — ACTE II · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE — ACTE II

A quelque distance de la table, le rabbin s'arrête et tombe à genoux. Tous derrière lui se prosternent. Les vieillards frappent le pavé du front.

Ni le roi ni la reine ne les regardent. Ils ont l'œil vague et fixe au-dessus de toutes ces têtes.

MOÏSE-BEN-HABIB, grand rabbin, à genoux.

Altesse de Castille, altesse d'Aragon, Roi, reine ! ô notre maître, et vous, notre maîtresse. Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse, Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord. Et vous ensuite, étant dans l'ombre de la mort, Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes. Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes. Et, sous l'œil qui voit tout du fond du firmament. Rois, nous vous apportons notre gémissement. Altesses, vos décrets sur nous se précipitent, Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent ; Le sépulcre pensif tremble à cause de vous. Ayez pitié. Nos cœurs sont fidèles et doux ; Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites, Humbles, seuls ; nos lois sont très simples et très droites, Tellement qu'un enfant les mettrait en écrit. Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit. Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes. On nous remue à terre avec le pied ; nous sommes Comme le vêtement d'un homme assassiné.

Gloire à Dieu I Mais faut-il qu'avec le nouveau-né. Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on sèvre, NU; poussant devant lui son chien, son bœuf, sa chè\Te,

Israël fuie et coure épars dans tous les sens !

Qu'on ne soit plus un peuple et qu'on soit des passants !

Rois, ne nous faites pas chasser à coups de piques.

Et Dieu vous ouvrira des portes magnifiques.

Ayez pitié de nous. Nous sommes accablés.

Nous ne verrons donc plus nos arbres et nos blés !

Les mères n'auront plus de lait dans leurs mamelles !

Les bêtes dans les bois sont avec leurs femelles,

Les nids dorment heureux sous les branches blottis,

On laisse en paix la biche allaiter ses petits,

Permettez-nous de vivre aussi, nous, dans nos caves,

Sous nos pauvres toits, presque au bagne et presque esclaves,

Mais auprès des cercueils de nos pères ; daignez

Nous souffrir sous vos pieds de nos larmes baignés !

Oh ! la dispersion sur les routes lointaines.

Quel deuil ! Permettez-nous de boire à nos fontaines

Et de vivre en nos champs, et vous prospérerez.

Hélas ! nous nous tordons les bras, désespérés !

Épargnez-nous l'exil, ô rois, et l'agonie

De la solitude âpre, étemelle, infinie !

Laissez-nous la patrie et laissez-nous le ciel !

Le pain sur qui l'on pleure en mangeant est du fiel.

Ne soyez pas le vent si nous sommes la cendre.

Montrant l'or sur la table.

Voici notre rançon. Hélas ! daignez la prendre. O rois, protégez-nous. Voyez nos désespoirs. Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs ; Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre

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